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Général Pelet : Mémoires sur la guerre de

508 PII STOIRE DE NAPOLÉON 1er.

du soir. Napoléon quitta Paris dans la matinée du 13, et le 17 au matin il arrivait à Donauwœrth, au point même où il avait voulu opérer la concentration de son armée. Il n'avait à proximité que les Wurtembergeois de Vandamme qui arrivaient à Ingolstadt, et le corps bavarois qui était cantonné de Geisenfeld à Neustadt. Davout était toujours isolé à Piatisbonne ; Masséna était encore à Augsbourg avec son corps d’armée et les divisions d’Oudinot qui devaient faire partie du corps de Lannes. Quant à la garde, elle avait à peine dépassé le Würtemberg. Notre armée s’étendait ainsi sur une longueur de vingt-cinq lieues, tournant le dos au Danube et faisant face à l’Isar, que les Autrichiens avaient franchi depuis la veille. Dans la journée du 16 avril, leur avant-garde s’était présentée sur l’Isar devant Landshut; elle y avait engagé le combat avec la division bavaroise Deroy qui défendait la ville; mais le passage de la rivière ayant été forcé sur deux autres points, Deroy s’était replié sur Neustadt. A la suite de cette affaire, l’armée autrichienne tout entière, moins le corps qui était resté sur la lisière de la Bohême, avait passé l’Isar à Landshut, à Moosburg, à Dingolfing, et s’avançait sur nous, menaçant de couper notre ligne parle milieu.

Les deux armées se trouvaient dès lors en présence, en nombre à peu près égal1, dans l’espèce de quadrilatère irrégulier dont les deux côtés supérieurs sont formés par le Danube et les deux autres par l’Isar et le Lech; mais celle qui était concentrée avait sur

1 . Selon le général Stutterlieim , les forces que l’archiduc avait sous la main, montaient à 120,000 hommes: Histoire de la guerre

de 1809.

celle qui ne Tétait pas un avantage inestimable. L’archiduc Charles, après avoir débouché par Landshut, pouvait en deux marches au plus, se porter à Obersaal sur le Danube, s’y établir entre le corps bavarois et celui de Davout, et les écraser l’un après l’autre avec la masse de son armée. Mais au moment de s’engager dans un pays couvert, coupé de marais, de bois, de coteaux, au milieu de corps ennemis dont il ne connaissait exactement ni la force ni la position précise, il se sentit repris plus fortement que jamais de ses scrupules de timidité; sa lenteur, son indécision, ses tâtonnements sauvèrent une seconde fois notre armée d’un échec presque inévitable. Il poussa ses troupes dans trois directions différentes par les trois routes qui partaient de Landshut, mais comme s’il eût voulu observer plutôt que combattre. Les corps de Hiller et de l’archiduc Louis furent envoyés à Mainbourg et à Siegenbourg en face des Bavarois, un détachement de moindre importance alla reconnaître à droite la route de Ratisbonne, et l’archiduc Charles s’avança surRohr par la chaussée du centre. (18 avril.)

Autant ces mouvements étaient timides et mal assurés, autant ceux de Napoléon étaient précis, rapides et décisifs. Dès son arrivée, il avait comprisl’inconvénient d’une ligne si étendue et la nécessité de concentrer son armée. Il s’était hâté, en conséquence, d’expédier à Davout Tordre de se rabattre de Ratisbonne sur Neustadt en lui promettant d’aller à sa rencontre avec les Bavarois pour favoriser son mouvement. Il avait en même temps appelé Masséna d’Augsbourgsur Pfaffenhofen, où ce maréchal serait à la fois plus près du centre de l’armée et à portée de menacer Landshut,

c'est-à-dire la ligne de retraite de l'archiduc. Au moyen de cette double marche, Napoléon retirait sa gauche trop avancée, et il portait en avant sa droite restée trop en arrière.

Le 19 avril de grand matin, Davout quitta Ratisbonne en y laissant seulement un régiment pour défendre le pont du Danube contre l'armée de Bohême. Sa cavalerie, son artillerie, ses équipages s'acheminaient par la route qui côtoie le Danube. Son infanterie prit par les hauteurs boisées qui dominent la route, d’Abach à Tengen. Cette marche exécutée le long du Danube et sur le front même de l'armée autrichienne était une opération des plus critiques; elle offrait encore à l’archiduc Charles les plus grandes chances de séparer Davout de Napoléon. Mais au moment où Davout avait quitté Ratisbonne, l'archiduc avait quitté Rohr pour se diriger lui-même sur cette ville, et au lieu de prendre par la chaussée du Danube, ce qui lui eût permis de barrer le passage à Davout, il s’était jeté à droite et avait gagné Ratisbonne par Egloffsheim. Un seul de ses corps, celui de Hohenzollern, vint donner entre Saalhaupt et Tengen sur les divisions Saint-Hilaire et Friant. Après un combat très-vif, connu chez nous sous le nom de bataille de Thann, et chez les Allemands sous celui de combat de Tengen, ces deux divisions rejetèrent Hohenzollern sur Hausen, et Davout opéra sa jonction avec les Bavarois. (19 avril.)

Pendant ce temps, Masséna s'était de son côté avancé jusqu’à Freising, en sorte que notre armée s'était concentrée, tandis que celle de l’archiduc se disséminait. Les corps autrichiens éparpillés de l'Abens

à Ratisbonne n’offraient plus aucune cohésion; ils laissaient à Napoléon l’initiative dont ils n’avaient pas su profiter. Ils offraient à ses coups quatre groupes principaux. Hiller était à Mainbourg, déjà inquiet de la marche de Masséna sur ses derrières, l’archiduc Louis s’étendait de Siegenbourg à Kirschdorff, à trois ou quatre lieues de Mainbourg. A sept ou huit lieues de là, aux environs de Ratisbonne, était l’archiduc Charles dont le corps le plus avancé était à Hausen et avait combattu la veille. Napoléon se détermina aussitôt à couper en deux cette ligne démesurément étendue afin d’en détruire ensuite les tronçons séparés. 11 laisse Davout devant Hausen avec mission de contenir l’archiduc Charles pendant que l’empereur va se jeter avec le plus gros de ses forces sur l’archiduc Louis à Kirschdorff et à Siegenbourg. Lannes est envoyé à Rohr avec deux divisions afin de prévenir encore mieux toute communication entre les deux ailes ennemies. Ces mesures prises, Napoléon débouche par Abensberg avec les Bavarois et les Wurtembergeois sur Offstetteten et Kirschdorff; il y culbute les avant-postes de l’archiduc Louis, puis il les refoule sur Rohr où ils sont reçus par Lannes qui achève leur déroute. L’archiduc Louis, attaqué luimême à Siegenbourg par le général Wréde, se voit avec épouvante sur le point d’être tourné par sa droite ; il se replie à la hâte sur Pfeffenhausen. Il s’y réunit à Hiller qui s’y était rendu de Mainbourg et n’avait pu prendre aucune part au combat. (20 avril.)

Par suite de cette courte bataille où vingt-cinq à trente mille Autrichiens seulement avaient combattu, grâce aux fausses manœuvres du général en chef,

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l’armée ennemie se trouvait coupée en deux masses qui ne pouvaient plus se rejoindre. L’une était rejetée en désordre sur Landshut où elle courait grand risque d’être prise entre Napoléon qui la poursuivait par Pfeffenhausen, et Masséna qui arrivait par Moosburg et la rive droite de l’Isar; l’autre était refoulée vers Ratisbonne, et Napoléon qui croyait cette ville encore occupée par les troupes que Davout y avait laissées, se flattait de lui faire essuyer un complet désastre.

Lorsque dans la journée du 21 avril, à la suite d’un troisième combat encore plus rapide que les précédents, Napoléon se vit maître de Landshut que Hiller essaya sans succès de défendre contre l’attaque combinée de Lannes et de Masséna, il considéra l’armée de l’archiduc Charles comme irréparablement perdue. Elle ne pouvait plus en effet s’échapper que par Ratisbonne qu’on croyait encore en notre pouvoir, par Landshut que nous occupions, ou par Straubing où l’on pou vai t espérer la prévenir. Quelque belles qu’eussent été ses manœuvres pendant ces trois journées, il s’en exagérait encore l’importance, mais il voulut surtout l’exagérer aux autres, selon sa constante habitude d’escompter ses succès à outrance afin d’agir plus fortement sur les imaginations. D’après une note qu’il fit imprimer à la date du 21 avril et répandre dans toutes les directions, « l’armée autrichienne avait été frappée par le feu du ciel qui punit l’ingrat , l’injuste et le perfide, elle était pulvérisée. Tous ses corps d’armée avaient été écrasés. Plus de vingt de ses généraux avaient été tués ou blessés; un archiduc avait été tué et deux blessés , On avait plus de 30,000

prisonniers, etc. De cette armée qui avait osé braver l’armée française, bien peu de débris repasseraient l’Enns, etc. »

Toute la note était dans ce style. Ces forfanteries éhontées ternissaient l’éclat de victoires moins remarquables à coup sûr par leur résultat, quelque brillant qu’il eût été, que par les combinaisons pleines de génie qui les avaient préparées. L’armée autrichienne était loin d’être aussi pulvérisée qu’on voulait bien le dire. Sa séparation en deux masses était accomplie, mais l’archiduc Charles était maître de Ratisbonne où il avait fait prisonnier le régiment que nous y avions laissé; il avait attiré à lui une division de l’armée de Bohême, et, certain désormais de pouvoir opérer sa retraite au delà du Danube par cette ville, il commençait à déborder aux environs d’Eekmühl, au moyen d’une attaque bien tardive, les corps de Davout et de Lefebvre, qui avaient été chargés de le contenir.

L’empereur, après avoir lancé la cavalerie de Bessières à la poursuite de Hiller, et confié à une partie du corps de Masséna la garde de Landshut, se mit en marche avec tout le reste de ses forces pour aller soutenir Davout. Il arriva à Eckmühl à deux heures de l’après-midi. Par une fantaisie stratégique qui est restée inexpliquée, l’archiduc, au lieu de renouveler son attaque avec tous ses corps réunis, n’avait laissé à Eckmühl que ceux de Rosenberg et de Hohenzollern. Il avait envoyé les autres battre la campagne dans la direction d’Abach, où il n’aurait dù concentrer que ce qui était nécessaire pour défendre la chaussée du Danube contre la cavalerie légère de Montbrun. Les

corps établis à Eckmühl résistèrent avec une grande bravoure, malgré leur infériorité, aux assauts multipliés de Lannes, de Lefebvre et de Davout; mais, après plusieurs heures de combat, Rosenberg, enveloppé de toutes parts et sans espoir de se voir appuyé, se mit en retraite sur Ratisbonne, laissant le champ de bataille couvert de ses morts. L’archiduc accourt avec sa cavalerie pour protéger ce mouvement rétrograde qui est suivi par l’armée entière. Les cavaliers autrichiens sont chargés par les nôtres qui les rejettent sur leur infanterie, mais la réserve du prince de Liechtenstein se précipite à son tour et engage avec nos cuirassiers un combat acharné qui dure jusqu’à la nuit (22 avril).

Napoléon jugea prudent de ne pas pousser plus loin la poursuite, et l’archiduc put regagner Ratisbonne à la faveur de l’obscurité. Il repassa le Danube sur deux ponts, dans la matinée du 23 avril sous les yeux de l’empereur, qui chercha avec peu de succès à entraver cette opération. Il réussit toutefois à forcer à temps l’enceinte de la ville pour faire prisonnière une partie de l’arrière-garde, peu nombreuse d’ailleurs, que l’archiduc y laissa.

Jamais le génie militaire de Napoléon ne s’était montré plus grand, plus sûr, plus fertile en ressources que pendant cette bataille de cinq jours dont les divers épisodes, Thann, Abensberg, Landshut, Eckmühl, Ratisbonne n’avaient été que le développement régulier d’une seule pensée, et où chacune des étapes destinées à rectifier de mauvaises positions, qui n’étaient pas son ouvrage, avait été marquée par une victoire. Rien n’y avait été donné au hasard, à cette

bataille des cinq-jours. 515

tactique de casse-cou où Ton joue la fortune d’un pays pour obtenir un plus grand effet. D’une évolution rétrograde, toujours si difficile à exécuter en présence de l’ennemi. Napoléon avait su faire un mouvement offensif qui enfonçait le centre des Autrichiens et rejetait leur armée divisée sur les deux rives du Danube. Jamais position plus inextricable n’avait été débrouillée, éclaircie et victorieusement relevée avec plus de sang-froid, de suite et de fermeté. Cette entrée en campagne est un modèle de guerre méthodique, un chef-d’œuvre de hardiesse en même temps que de prudence; elle est digne de tous points de la première campagne d’Italie. On n’en peut guère critiquer que les mensonges qui la déshonorèrent. Napoléon, dans son bulletin, s’attribua 60,000 prisonniers, ce qui, avec les 15,000 morts ou blessés au minimum, diminuait l’armée autrichienne de 75 à 80,000 combattants. D’après les calculs les plus probables, elle avait perdu au plus un quart de ce nomnre, tout compris.

L’effet moral de ce magnifique début fut quelque peu atténué par les mauvaises nouvelles qui arrivèrent successivement d’Italie, du Tyrol et de la Pologne. En Italie, le prince Eugène, attaqué àl’improviste par l’archiduc Jean avant d’avoir pu concentrer son armée, s’était vu enlever son avant-garde à Pordenone et s’était ensuite fait battre complètement à Sacile. Il avait été ramené de là jusque sur l’Adige. En apprenant ces fâcheux événements, Napoléon avait reconnu, non sans une douloureuse surprise, que son adoption n’avait pas eu la vertu qu’on attribue au Saint-Esprit. Il avait bien pu faire du prince Eugène,

jeune homme doué d’ailleurs de qualités excellentes, son fils et son lieutenant, mais non lui donner par surcroît le génie et l'expérience qui lui manquaient. Sa déception s'exhala en termes pleins d'amertume : « Je vois avec peine, lui écrivit-il, que vous n’avez ni habitude ni notion de la guerre — J’aurais dû vous envoyer Masséna et vous donner le commandement de la cavalerie sous ses ordres. En vous donnant le commandement de l’armée, j’ai fait une faute. Je sais qu’en Italie vous affectez de mépriser Masséna; si je l’eusse envoyé, ce qui est arrivé n’aurait point eu lieu. Masséna a des talents militaires devant lesquels il faut se prosterner \ »

Il est certain qu'il eût été infiniment plus juste et plus habile de confier à ce grand homme de guerre un commandement auquel il avait tant de droits, que de l’employer sur le champ de bataille d’Eckmühl « à porter des ordres » comme un officier d’ordonnance, ainsi que l’empereur le constatait avec une sorte de vanité mesquine dans son premier bulletin : mais à qui la faute, si ce n’est à celui dont l’infatuation se communiquait aux plus modestes? Dans une autre lettre, Napoléon écrivait à Eugène : « Je reste à concevoir comment mes troupes ont été battues par cette canaille d’ Autrichiens. Ils étaient 300,000 ici, je les ai toujours battus n’ étant qu'un contre sejiï*. » Canaille d’Autrichiens, canaille d’Espagnols; plus les ennemis de Napoléon devenaient redoutables, plus il affectait de les mépriser, comme s'il eût dépendu de lui de

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