Cinquante -huitième bulletin
ÉO
HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
transcrire ici les assertions contenues dans deux lettres écrites le même jour , l’une à Cambacérès, l'autre à Daru, et concernant le meme fait, c’est-à-dire le nombre de nos blessés à la bataille d’Eylau : « Mon cousin, écrivait-il à Cambacérès, tous les relevés laits, il en résulte que la perte que nous avons éprouvée à la bataille d’Eylau, telle qu’elle est portée dans le bulletin, est plutôt exagérée qu’atténuée. Elle se trouve être de trois mille blessés et de quinze cents morts. » Il mandait à Daru : « Monsieur Daru, votre état du 8 mars ne fait monter le nombre des blessés entrés aux hôpitaux de Thorn qu’à quatre mille. Cela est peu de chose , il devait y en avoir davantage ; j'avais calculé sur sept a huit mille blessés *. » 11 devait d’autant mieux calculer sur ce chiffre que les rapports des chefs de corps portaient ce nombre à douze mille. Comment pouvait-il ignorer que les hôpitaux de Thorn étaient loin de contenir tous ces malheureux, qu’un grand nombre d’entre eux ou s’était dispersé avec les traînards dans les localités environnantes, ou avait dû être abandonné par suite de la difficulté des transports? * Je fus chargé de suivre le général Colbert qui couvrait la retraite, a écrit Fezensac; nous partîmes donc les derniers. La route était couverte de voitures, de chariots de toute espèce qui restaient enfoncés dans la neige. Beaucoup de blessés réfugiés dans ces voitures nous conjuraient vainement de ne pas les abandonner le général envoya un officier pour re-
commander tous ces malheureux au bourgmestre d’Eylau, et au commandant de l’avant-garde russe
EYLAU
dont les cosaques occupaient déjà la ville1. >. A côté de ces honteuses dissimulations, le rapport dans lequel Bennigsen s’attribuait hardiment la victoire, mais en avouant une perte totale de 12,000 tués, peut passer pour un modèle de véracité*.
Au reste, ce qui, mieux que tout autre chose, peut faire juger du véritable état de nos affaires après la bataille d’Eylau, c’est le changement complet qui s’opère du jour au lendemain dans la politique de Napoléon à l’égard de ce même roi de Prusse qu’il venait de traiter avec tant de dureté et de mépris. La veille encore, il le renvoyait dérisoirement à l’époque de la paix générale, semblait douter s’il le rétablirait jamais sur son trône, et, dans tous les cas, affichait hautement l’intention de ne jamais lui restituer ses provinces polonaises. Combien ses dispositions se sont adoucies le lendemain de la bataille ! « Monsieur mon frère, lui écrit-il le 13 février, j’envoie près de Votre Majesté le général Bertrand, mon aide de camp, qui a toute ma confiance. Il lui dira des choses qui, je l’espère, lui seront agréables ; qu’elle croie que ce moment est le plus beau de ma vie! Je me flatte qu’il sera 1 époque d’une amitié durable entre nous. »
n ■ S°uvcn*rs militaires, de Fezensac. Un autre témoin oculaire R. Wilson, confirme pleinement la vérité de ce récit. Les Russes saisirent 200 de ces voitures chargées de blessés. Tous les villages
voisins étaient encombrés de nos malades : A sketch of the campatgn , etc. 1
, l’ *' Je mets aux pieds de Votre Majesté, écrivait-il à Alexandre. ? drapeaux enlevés aux ennemis. » Ces drapeaux, furent por- ^S. r e.colonel Beckindorff, à Pétersbourg, où tout le monde put ies voir, ce qui n'empêcha pas Napoléon d’écrire dans son 59e
arr dpnt a qU Un ^ régiment avait Perdu son aigle, par suite d’un accident de guerre. »
62 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
Ce que Bertrand était chargé d'offrir au roi Frédéric-Guillaume, c'était la restitution des États prussiens jusqu’à l'Elbe, c’étaient ces conditions que Napoléon lui avait si obstinément refusées quelques mois auparavant, c'était cette paix séparée qu’il venait de déclarer impossible. Les instructions de Bertrand lui prescrivaient de représenter au roi de Prusse que son alliance avec la Russie n’était qu'un vasselage déguisé, que les souffrances de ses peuples ne lui permettaient pas d’attendre le consentement de l’Angleterre, « que Napoléon voulait seul avoir la gloire de réorganiser la nation prussienne dont la puissance est nécessaire à toute l’Europe. » Il était bien tard pour reconnaître ces vérités, mais la bataille d’Eylau lui avait ouvert les yeux. Elle lui avait fait bien d’autres révélations. En se réconciliant avec la Prusse, qu'allait-il faire de ces malheureux Polonais qu’il avait entraînés, compromis, et dont chaque jour il continuait à presser les enrôlements sous son drapeau ? o Le général Bertrand, poursuivait Napoléon, laissera entrevoir que quant à la Pologne, depuis que l’ Empereur la connaît , il n'y attache plus aucun prix1. »
Ce parfait détachement que Napoléon montrait à l’égard de ses alliés naturels, n’était guère fait pour gagner le roi de Prusse à cette éternelle amitié que Bertrand venait lui proposer; il était d'ailleurs trop étroitement lié désormais à la Russie pour faire la paix sans elle; il insista donc pour un congrès où l’on débattrait les conditions d’une paix européenne. Mais