CHAPITRE II
FAUSSES NÉGOCIATIONS. — LES LOISIRS D’OSTERCDE ET DE FINKENSTEIN (MARS-MAI 18 0 7).
Ainsi échoua une tentative peu sincère, et peu honorable, qui n’avait été inspirée que par le désir de diviser nos adversaires. Il y avait un manque de dignité, aussi bien que de franchise et d’habileté vraie, à flatter si ouvertement, le lendemain d’un revers, ceux qu’on avait traités la veille avec un mépris si brutal.
Napoléon, après avoir vigoureusement refoulé les avant-postes ennemis, afin de se procurer des quartiers d’hiver tranquilles, porta son quartier général à Osterode, vers les confins de la vieille Prusse. Il s’appuyait à Thorn, comme il s’était appuyé à Varsovie deux mois auparavant. Il établit son armée derrière la Passarge et l’Aile. Son extrême gauche était à Ilraunsberg, son centre s’étendait de Mohrungen à Allenstein, sa droite de Gilgenburg à Willenberg. Ces positions, quoique plus concentrées que les précédentes, n’étaient ni très-fortes ni très-sûres; elles étaient surtout trop loin de nos centres d’approvi-
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sionnements, ce qui exposa pendant tout le reste de l’hiver nos troupes aux plus cruelles privations. Napoléon a tracé lui -même dans sa correspondance de vives peintures du dénûment auquel ses soldats se trouvèrent plus d’une fois réduits, sans pain, sans eau-de-vie , sans abri, sans souliers, au milieu des glaces et des neiges. On est pourtant forcé de convenir qu’au point de vue militaire son admirable instinct ne le trompait pas, et que la faute de transporter la guerre dans des contrées si inhospitalières une fois commise, il en tirait le meilleur parti possible en tenant tête à ces premières rigueurs de la fortune au lieu de plier et de s’avouer vaincu. Son attitude indomptable en imposa à l’ennemi qui ne songea plus à troubler le repos de nos cantonnements; elle en imposa plus encore à l’Autriche dont l’intervention en ce moment eût été toutepuissante, et qui ne sut pas saisir l’occasion. Un mouvement rétrograde eût au contraire enhardi nos ennemis dans toute l’Europe; il eût peut-être été le signal d’une débandade désastreuse. Le parti à la fois audacieux et habile qu’il sut prendre, est la critique la plus frappante de celui auquel s’arrêta Bennigsen. Ce général avait, à la vérité, fait de grandes pertes; mais son offensive en plein hiver lui avait trop bien réussi jusque-là pour qu’il dût y renoncer; et plus Napoléon montrait le désir de rester en paix jusqu’à la belle saison, moins Bennigsen devait se résigner à l’inaction à laquelle il se condamna pour tout le reste de l’hiver.
Divers succès remportés sur d’autres points par nos soldats et nos alliés, vinrent peu a peu affaiblir les
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sinistres impressions d’Eylau. Savarv, chargé du commandement intérimaire du corps de Lannes pendant une maladie de ce général, dégagea les abords de la Narew , si nécessaires à notre occupation de Varsovie, et battit les Russes à Ostrolenka. Dans le cours de février, Lefebvre investit Danzig, Mortier occupa les environs de Stralsund, qu’il ne pouvait investir faute de munitions; notre armée de Silésie pressa le siège de Neïss et de Glatz; enfin nos alliés, les Turcs, se maintinrent sans trop de désavantage sur le Danube contre Michelson, forcé de faire des détachements sur le Bug au profit de Bennigsen.
A Constantinople, le sultan Sélim, merveilleusement secondé par Sébastiani, remporta une véritable victoire diplomatique et militaire sur la coalition anglo- russe. Après la déclaration de guerre de la Russie et le départ de son ambassadeur Italinski, Sélim avait eu affaire aux remontrances et aux intimidations de l’Angleterre; il y avait cédé un instant, puis bientôt s’était repenti de sa faiblesse. L’Angleterre tenait d’autant plus à en finir avec les hésitations du sultan, qu’elle n’avait apporté jusque-là à la Russie qu’un concours fort peu efficace, et que, d’autre part, elle craignait de voir cette puissance s’approprier une partie des provinces turques à la suite d’une guerre heureuse. La flotte de l’amiral Duckworth, rappelée des côtes d’Espagne vers les Dardanelles, fut chargée d’appuyer les représentations du cabinet britannique. Son ministre M. Arbuthnot signifia à la Porte un ultimatum impérieux ; il somma le sultan de renvoyer Sébastiani, et de se prononcer pour l'alliance anglo-russe (25 février). Sur le refus
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de Sélim, Arbuthnot s'embarque avec ses nationaux pour rejoindre la flotte. La guerre est aussitôt déclarée à l’Angleterre. Duckworth s’engage intrépidement dans le détroit avec sa faible escadre sous le canon des châteaux des Dardanelles; il supporte sans en souffrir leur feu mal dirigé, brûle et détruit les bâtiments qu’il rencontre sur son passage, et vient jeter l’ancre vers nie des Princes, à quelques milles du sérail (21 février). La terreur régnait dans Constantinople où aucune mesure de défense n’avait été prise. Duckworth insiste pour l’acceptation immédiate de l’ultimatum dont les conditions sont encore aggravées par de nouvelles exigences. Dans ce premier moment de consternation un seul boulet tiré sur le sérail eût décidé de la soumission immédiate du sultan et de sa capitale, mais des scrupules d’humanité arrêtèrent l’amiral anglais; il consentit à négocier et perdit tout le fruit de son heureuse audace.
Sébastiani, qui déploya dans cette circonstance difficile beaucoup de caractère, de sang-froid et d’habileté, se rend chez le sultan, relève son courage; il lui montre la possibilité de gagner du temps et d’organiser la défense; il obtient que les Anglais se retirent à quelque distance, il les amuse pendant plusieurs jours par de feintes négociations. Pendant ce temps, il hérisse les côtes de batteries, il arme des chaloupes canonnières , dispose de vieux vaisseaux en lignes d’embossage, fait instruire les artilleurs turcs par des officiers français que Napoléon lui a envoyés. Le 26 février, Duckworth s’aperçoit enfin qu’il a été joué. Loin d’être en état d’intimider, il se trouve menacé à son tour; il lui faut reprendre l’étroit passage par le-
quel il est venu sous le feu d’une artillerie devenue redoutable. Il reparaît humilié devant Constantinople qui se rit désormais de ses attaques. Pour comble de malheur les vents contraires ne lui permettent pas de prendre position devant la ville pour commencer des opérations offensives. Chaque jour qui s’écoule aggravant ses périls, il est forcé de s’éloigner, et il affronte de nouveau, mais en fugitif, les batteries des Dardanelles dont les énormes pierriers causent à ses vaisseaux de graves avaries (3 mars) 4.
L’énergie inespérée de Sélim et le succès de sa résistance aux injonctions du cabinet britannique, inspirèrent à Napoléon un vif sentiment de joie en lui prouvant la puissance d’une diversion sur l’efficacité de laquelle il n’avait jamais beaucoup compté. Ces nouvelles ne lui parvinrent qu’au commencement d’avril 1807. Il résolut de rendre plus étroite encore l’alliance qui l’unissait à Sélim, et en môme temps de la fortifier par une union intime avec la Perse dont il espérait tirer un parti non moins avantageux. Il fai sait annoncer à grand fracas dans le Moniteur que les Russes avaient offert la paix à la Perse, et que Fethali Scliah avait repoussé cette proposition en s’écriant : « que tant que le grand empereur son ami serait en guéri e avec les Russes , ceux-ci ne devaient espérer ni paix ni trêve 2 ! » 11 offrit à Sélim des armes, des munitions, des soldats, des ressources de tout genre. « Tu
1. Rapporls de Duckworth adressés à l’amiral Collingwood à la date du 21 lévrier et du 3 mars 1807. [Annual register for the year 1807, appendix lo the chronicle.) — Lettre de Sébastiauià. Marraont, 4 mars 1807.