‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 17 sur 124 · Napoléon à Sclim, 3 avril 1807; au schah de Perse, même · texte numérisé non relu

Napoléon à Sclim, 3 avril 1807; au schah de Perse, même

jour.

HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

suédoise, lorsque Mortier, après avoir battu les Suédois à Passewaik, conclut avec eux une trêve qui les séparait momentanément de la coalition. « L’Empereur, disait à ce sujet Napoléon dans son soixante-douzième bulletin, a toujours éprouvé une véritable douleur de faire la guerre à une nation généreuse, brave, géographiquement et historiquement amie de La France .... l’instruction de l’Empereur a toujours été de traiter les Suédois comme des amis avec lesquels nous sommes brouillés et avec lesquels la nature des choses ne tardera pas à nous remettre en paix. Ce sont là les plus chers intérêts des deux peuples. S'ils nous faisaient du mal, ils le 'pleureraient un jour, et nous nous voudrions réparer le mal que nous leur aurions fait. » Rien de plus juste et de plus vrai que ces considérations; mais pourquoi n’étaient-elles dans sa bouche qu’une feinte inspirée par des embarras d’un moment, au lieu d’être l’expression sincère et durable de sa politique? La Suède, la Turquie, la Perse, la Pologne, tels étaient bien en effet les seuls alliés qu’il pût espérer s’attacher désormais, mais ces peuples ne devaient pas tarder à apprendre à leurs dépens ce que pesait à ses yeux une alliance même fondée sur cette communauté d’intérêts, de traditions, de sympathie qu’il invoquait avec tant d’emphase. Lorsqu’il écrivait ces déclarations qui lui coûtaient si peu, il y avait quelque temps déjà qu’il agitait dans son esprit l’éventualité d’un raccommodement soit avec la Russie, soit avec l’Autriche, raccommodement dont l’inévitable préliminaire devait être l’abandon ou le sacrifice de ces alliances tant vantées.

Après son essai malheureux et maladroit pour ra-

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mener le roi de Prusse le lendemain de la bataille d'Eyl&u, Napoléon s’était de nouveau tourné vers l’Autriche. Effrayé de son propre isolement, il était en outre sérieusement inquiet des armements peu dissimulés de cette puissance, qui alléguait avec beaucoup de raison la nécessité où elle était de se mettre en état de faire respecter sa neutralité. Il sentait trèsjustement qu’après tous les griefs qu’il avait donnés à l’Autriche, il faudrait peu de chose au cabinet de Vienne pour passer de cette attitude déliante à une hostilité ouverte. Il résolut donc de gagner à tout prix son amitié : « Que veut la maison d’Autriche? écrivaitil à Talleyrand le 3 mars. Veut elle traiter pour garantir l’intégrité de la Turquie? j’y consens. Veut-elle un traité par lequel la Russie venant à acquérir un accroissement de territoire en Turquie , les deux puissances jeraient cause commune pour obtenir V équivalent ? Cela peut encore se faire. » Après avoir si bien montré le cas qu’il faisait et des intérêts de son bon ami Sélim, et de cette intégrité qui revenait dans tous ses manifestes, il invitait Talleyrand à offrir de nouveau une portion de la Silésie, enfin à lui écrire « ce qu’il fallait faire pour s’assurer l’Autriche. » Mais à supposer que l’Autriche ignorât la démarche que Napoléon venait de faire, dans un sens si différent, auprès du roi de Prusse, ce qui n’est pas présumable, quelle confiance pouvait lui inspirer une démarche si brusque, un changement de ton si fréquent et si complet, une facilité si éhontée à sacrifier ses alliés les plus fidèles, et, pour tout dire, tant de douceur et d’affabilité après tant d’arrogance?

M. de Vincent, à qui M. de Talleyrand fit cette ou-

verture fort imprévue, témoigna plus de surprise que d’empressement. Il répondit que sa cour n’avait nullement le désir de s’approprier les dépouilles de la Turquie ou de s’enrichir aux dépens de ses autres voisins, mais ne demandait qu’à être rassurée sur ses possessions actuelles. Napoléon revint à la charge : « Il faut, écrit-il à Talleyrand le 9 mars, que M. de Vincent nous dise ce qu’ils désirent, car tout ceci doit finir par un système entre la France et l’Autriche, ou entre la France et la R.ussie. » Les inquiétudes de l’Autriche n’ont plus de raison d’être, car « le plan de l’Empereur est celui-ci : restituer au roi de Prusse son trône et ses États, et maintenir l’intégrité de la Porte. » L’Autriche ne voulant pas du partage de la Turquie, il invoque de nouveau le grand principe de l’intégrité. « Quant à la Pologne, ajoute-t-il aussitôt, cela se trouve contenu dans la première partie de la phrase, » c’est-à-dire que la restitution des États du roi de Prusse étant stipulée, il ne sera plus question de la Pologne. Ainsi il fait de ses soldats les Polonais aussi bon marché que de ses amis les Turcs. Il offre de les sacrifier à l’Autriche comme il a déjà offert de les sacrifier à la Prusse. Évite-t il du moins, pendant ce t-unps, de les compromettre et de les pousser en avant? Non, il n’a jamais été plus prodigue de leur sang et de leurs ressources. Deux jours auparavant, le 6 mars, il écrit à Zajonchek pour le presser de com- I ’léler l’organisation de son* corps d’armée qu’il va portera vingt-cinq mille hommes; il l’invite à enrôler sous ses drapeaux toute la noblesse de la rive droite de la Vistule; il annonce le même jour à Talleyrand qu'il va faire insurger la Volhynie et la Podolieî Mais

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peut-être a-t-il à se plaindre de leur lenteur et de leur mollesse? encore moins, il le reconnaît lui-même dans les termes les plus explicites : « Tâchez donc, écrit-il à Talleyrand à ce moment même, de convaincre Gouvion qu’il prend trop de passion contre les Polonais. Il me semble qu’ils rendent autant de services que les circonstances peuvent le permettre 1 1 » On voit par cette conduite si les Polonais éclairés avaient eu tort ou raison de ne pas se fier à Napoléon.

Le cabinet autrichien reçut froidement cette nouvelle avance, il gardait une réserve impénétrable. Napoléon était l’homme le moins fait pour supporter longtemps, chez un adversaire quel qu’il fût, cette attitude énigmatique. En présence de l’immobilité autrichienne, il s’impatiente, s’irrite, et bientôt il menace. Il ne cherche plus à tenter et à séduire l’Autriche, il se prépare à la mettre en demeure de choisir entre l’alliance et la guerre. Pour l’intimider plus sûrement, il se décide à frapper un coup extraordinaire. Il a appelé, il y a quatre mois à peine, une conscription de 80,000 hommes qui ne devait être levée qu’un an plus tard, il va, par un nouvel abus de pouvoir, appeler, en mars 1807, les 80,000 conscrits de l’année 1808; il va faire à la France cet effroyable aveu qu’il lui faut maintenant deux conscriptions en quatre mois, qu’avec tout son génie, une armée de 540,000 hommes ne lui suffit plus pour proléger l’honneur national ! Et encore ne lui dit-il pas tout, car il songe à appeler au mois de septembre la conscription

1. Napoléon au général Zajonchekj 6 mars 1807; à Talleyrand, même date.

de 1809 1 « Je vais armer 80,000 hommes, écrit-il à Talleyrand le 30 mars, au mois de septembre j’en armerai 80,000 autres. » En même temps que par une nouvelle violation des lois qu’il a faites, il soustrait au Corps législatif le vote de cette mesure inique pour l’imposer à la complaisance de ses sénateurs, il la motive effrontément sur la nouvelle fantastique « que l’Angleterre vient de lever 200,000 hommes*. » 11 prévient ses confidents, Cambacérès et Lacuée, que les objections sont inutiles, qu’il les connaît d’avance, qu’il n’écoutera aucune représentation, ne souffrira aucun délai, que telle est son immuable volonté. Talleyrand reçoit Tordre défaire connaître à l’Autriche que nos levées ne sont qu’une réplique à ses propres armements, à sa politique équivoque, « qu’il attend sa réponse à nos ouvertures pour faire faire demi-tour à droite à notre armée de Bretagne et de Normandie..., qu’elle sera bien folle d’attirer chez elle le théâtre de la guerre..., qu’il est prêt à faire passer la revue de son armée à l’intérieur par un officier autrichien qui verra par ses yeux combien de troupes il peut envoyer en Bavière avant un mois Enfin que l’Autri-

che doit concourir à la paix selon les ouvertures qu’il lui a faites, mais qu’il faut qu’elle ne lui donne plus d’inquiétudes et ne lui fasse plus de menaces. »

De si insolentes provocations succédant tout à coup aux caresses, étaient faites pour pousser à bout les hommes d’État les plus disposés à la résignation, et peut-être l’Autriche, tout affaiblie qu’elle fut alors, n’eùt-elle pas supporté un pareil langage s’il lui eût

l Message au Sénat.

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été signifié dans toute sa brutalité. Mais, par une heureuse coïncidence, au moment môme où Napoléon lui jetait ce défi insensé, elle lui faisait offrir sa médiation auprès des coalisés. Napoléon écrivait sa lettre le 19 mars, et le lendemain, 20, il recevait celle par laquelle Talleyrand lui notifiait l'offre du cabinet autrichien. Il en éprouva un vif désappointement, car cette proposition bienveillante faisait tomber ses menaces en leur ôtant tout prétexte, et conservait à l’Autriche l’avantage de sa position expectante. Malgré ses hypocrites déclarations en faveur de la paix, il n’avait plus au fond aucune envie de la faire depuis que de nombreux renforts étaient venus combler les vides de son armée, et ses démarches auprès des diverses puissances avaient pour but de gagner un allié de plus, et nullement de conclure une pacification. Il n’avait que faire des bons offices de la cour de Vienne; ce qu’il avait voulu obtenir, c’était l’appui de ses armées. Cependant il sentait toute la gravité de cet incident, et ne se dissimulait pas que l’intervention autrichienne pouvait en très-peu de temps aboutir à la guerre. Ses embarras se trahissent dans les incessantes fluctuations de son langage et de sa conduite. On le voit d’abord prescrire à Talleyrand une attitude ambiguë; il lui recommande de ne répondre ni oui ni non, d’exiger que l’Autriche cesse d’armer, et « se présente, un bâton blanc à la main, comme un juge de paix 4. » Quelques jours après, il le presse de pousser l’Autriche, il se déclare prêt à accepter la médiation, il demande même qu’on y joigne « une

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