Napoléon à Soult, 28 février
et Golberg. Il tenait particulièrement à la prise de Danzig, entreprise plus difficile dont il voulait donner l'honneur au vieux Lefebvre, mais qui était en réalité dirigée par deux oificiers éminents du génie et de l’artillerie, Chasseloup et Lariboisière. Danzig fut investi le 8 mars, et à jDartir de ce moment le siège fut poursuivirégulièrementpar un corps d’armée de 20,000 hommes, composé en partie d’auxiliaires.
Cette période de tranquillité relative lui permit également de jeter un coup d’œil sur nos affaires intérieures qui se trouvaient dans une situation fort peu rassurante. Comme tout en déléguant une partie de son autorité à l’archichancelier Cambacérès, il avait voulu rester le centre de l’administration et des intérêts, il est facile de comprendre qu’après une si longue absence, au milieu d’événements si tumultueux, si compliqués, il était fort mal placé pour donner au gouvernement intérieur l’impulsion de chaque jour sans laquelle rien en France ne pouvais plus se faire ni marcher. Tout y étant soumis aux décisions de cette fantaisie désordonnée, tout s’y était trouvé suspendu et arrêté en même temps, et l’on voit par sa correspondance que, pour régler le moindre différend, pour obtenir de lui une décision relative à des chanteurs d’Opéra, il fallait courir après le conquérant jusqu’au milieu des neiges d’Eylau, avant de savoir quelle conduite on devait tenir. Avec quelle compétence et quelle connaissance des questions, des intérêts, du bon droit, de pareils arrêtés pouvaient être rendus, c’est ce qu’il est inutile d’examiner pour tout esprit sensé. Un désarroi générai, un malaise profond, une déplorable inertie dans toutes les bran-
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DE
NAPOLÉON Ier.
ches de l’activité nationale, excepté celle que nourrissait la guerre, telle était l’inévitable conséquence d’un semblable système. Les alarmes que fit naître la situation périlleuse de notre armée après Eylau, n’étaient pas de nature à atténuer le mal.
Ces souffrances tenaient à sa politique ; quelque bonne volonté qu’il eût d’y remédier, il ne dépendait pas de lui de les soulager tant qu’il ne reviendrait pas à des vues moins chimériques. Il n’est pas dans la nature des choses qu’un homme , eût-il un génie politique très-supérieur à celui de Bonaparte, puisse bien gouverner un État, et à plus forte raison un si vaste empire, à cinq cents lieues de ses frontières, au milieu des agitations, des accidents et des innombrables nécessités de la vie militaire. Lorsque Napoléon avait, dans sa journée, fait de quinze à vingt lieues à cheval pour parcourir ses cantonnements, lorsqu’il avait dicté dix lettres relatives aux mouvements de ses troupes sur l’immense échiquier qu’elles avaient à parcourir, lorsqu’il avait prévu et réglé les mesures à prendre pour leur faire parvenir à point nommé leurs approvisionnements, leurs munitions, leurs objets d’équipement, pour envoyer aux chefs de corps leurs instructions, pour imprimer un mouvement d’ensemble à des opérations si variées, pour conduire les sièges et diriger les négociations, il tombe sous le sens qu’il ne lui restait plus pour la conduite des affaires intérieures de l’empire qu’une somme d’attention fort insuffisante, et qu’il ne pouvait leur accorder qu’un regard distrait. Les écrivains complaisants qui nous le montrent portant avec aisance ce poids énorme, et du fond de son camp d’Osterode faisant mouvoir tout
LOISIRS D’OSTERODE ET DE FINKENS TEIN. 81
l’empire avec une sorte d’omniscience et d’omniprésence, se servent, on peut le dire, d’un langage plus propre à la théologie qu’à l’histoire. Par une anomalie singulière, ce sont les mêmes écrivains qui, en lui attribuant soixante mille traînards à Eylau, le dépeignent comme incapable dès lors de maîtriser et de bien conduire la gigantesque machine qu’il avait organisée sous le nom de grande armée
Cette contradiction dit assez tout ce qu’il y a à rabattre dans leurs récits. La vérité est que, même au point de vue militaire. Napoléon était dès lors comme débordé par l’immensité de ses entreprises; il réussissait encore à faire violence à l’impossible à force de génie et d’activité, mais les incohérences et les lacunes de son œuvre se trahissaient à chaque instant, et au premier insuccès tout semblait sur le point de s’écrouler. Il gouvernait nominalement l’empire; jaloux à l’excès des prérogatives de son pouvoir, il avait voulu garder dans ses mains tous les fils de l’administration; mais en réalité il s’était vu forcé d’en déléguer la plupart des fonctions effectives, à des hommes dont la docile médiocrité et reffacement absolu rassuraient son ombrageuse susceptibilité. Il ne surveillait de près que la police, la diplomatie et la guerre, qui à vrai dire étaient à ses yeux les seuls organes essentiels du gouvernement. L’expédition des affaires courantes était confiée au secrétaire d’État Maret qui, chargé de dépouiller les portefeuilles ministériels et de préparer les décisions indispensables, en présentait les éléments sous le jour qui lui convenait le mieux. Travailleur infatigable, esprit souple et facile, sans principes arrêtés ni vues propres, mais possédant à
fond la routine des affaires et les faiblesses de son maître, ce parfait bureaucrate épargnait à Napoléon la fatigue d’une étude dont le poids l’eût accablé au milieu de ses occupations multipliées; sous prétexte de résumer et de simplifier les affaires, il lui en dérobait peu à peu le contrôle et ne lui laissait guère que la signature des décrets qu’il avait lui-même élaborés.
Si Maret avait été inspiré en cela soit par une préférence pour un système quelconque, soit même par le goût du pouvoir, cette espèce d’usurpation clandestine aurait pu devenir dangereuse pour lui, mais comme il n’y cherchait que la satisfaction d’une coterie plus avide de places et de distinctions lucratives que d’une haute influence dans l’État, et comme il possédait à un rare degré le genre de mérite que Napoléon appréciait le plus dans ses serviteurs, le zèle et le dévouement, la faveur dont il jouissait ne fit que se consolider avec le temps. Ce n’en était pas moins un grand mal au point de vue de la bonne expédition des affaires, que l’instrument régnât sous le nom du maître, et que l’empire fût gouverné par un homme dont la portée d’esprit ne dépassait pas celle d’un excellent scribe. On peut en croire là-dessus Savary, un des plus aveugles adorateurs de Napoléon, bien que cette critique lui ait été dictée par l’envie plutôt que par un jugement sincère. Il constate, en la déplorant, l’influence prise à ce moment par Maret, et il ajoute : « On faisait croire à l’Empereur que l’on disait à Paris que l’on ne comprenait rien à son activité, qu’il était impossible de lui en imposer dans les moindres choses, qu’il lisait tout. Basse adulation qui eut des conséquences fâcheuses!... Cette
manière de travailler commença à Varsovie. Elle était trop commode à l’Empereur auquel on ne parlait pas des plaintes qu’elle excitait, et trop avantageuse à quelqu’un qui recherchait le pouvoir pour qu’elle changeât jamais1 . »
Ainsi, dans la gestion des affaires intérieures courantes, dans la conduite de ces complications de tous les jours qui, dans un État centralisé, réclament impérieusement l’œil du maître,- telles que les nominations administratives et judiciaires, les travaux publics, les finances, la justice, les rapports entre les particuliers et l’État, la surveillance des grands intérêts économiques, la besogne était laissée aux plus médiocres des subalternes; et cette prodigieuse activité, grâce à l’accablant surcroît d’occupations qu’elle s’était créé à l’extérieur, équivalait à l’incurie et à la somnolence d’un roi fainéant. La France n’est plus gouvernée que comme une simple province du grand Empire. De loin en loin le lion veut montrer qu’il ne dort pas, et il marque de sa griffe quelque mesure destinée à faire trembler ses ennemis ou à faire marcher ses sujets dans le droit chemin. Il fait de temps à autre acte de présence au moyen d’une instruction envoyée à ses divers agents, mais la seule correspondance vraiment active que Napoléon conserve à l’intérieur, est celle qu’il entretient avec Fouché. Par l’entremise de ce ministre, il s’imagine avoir enfin réduit cet insaisissable antagoniste qui se nomme l’esprit public et qui se joue des coups qu’on lui porte. Dans cette poursuite acharnée, Napoléon a