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Napoléon à Cambacérès, 26 mars

Mme de Staël est renvoyée de nouveau, Napoléon respire. Mais il ne peut aborder ce sujet sans perdre tout son sang-froid; on dirait qu’il a l’imagination frappée et pressent que ce noble esprit, qui mesure avec un si ferme jugement les fausses grandeurs de l’Empire, assistera un jour à leur chute; et cette sorte d’intuition superstitieuse lui inspire des invectives d’une exaltation presque burlesque ; « Je vois avec plaisir, écrit-il à Fouché le 18 avril, que je n’entends

plus parler de Mme de Staël Cette femme est un vrai

corbeau. Elle croyait la tempête déjà arrivée , et se repaissait d'intrigues et de folies. Qu'elle s'en aille dans son Léman! » Pressentiment juste et fondé 1 quel augure pouvait en effet être plus sinistre pour lui que ce nom détesté? Ce nom lui rappelait sans cesse qu’en dépit de sa puissance, de ses séductions, de ses prodigieux succès, il y avait dans l’âme de ses contemporains quelque chose qui lui résistait invinciblement, et qu’avec toute sa force il ne pouvait briser ni soumettre, même chez une femme sans défense. Ce quelque chose à la fois si fort et si fragile, si vivant sous les apparences de la mort, c’était le maître souverain des choses humaines, qui peut souffrir parfois des violences passagères, mais sans lequel rien ne se fait ici-bas de grand ni de durable, c’était l’esprit de justice et de liberté, sa victime d’aujourd’hui, son vainqueur de demain !

Ce qui est singulier, c’est que tout en proscrivant avec cette haine implacable et pusillanime toute pensée indépendante et tout sentiment élevé, Napoléon ne perd pas de vue un seul instant son projet de faire revivre les grandes époques littéraires. Les fruits

de l’institution des prix décennaux se faisant quelque peu désirer, il imagine une combinaison nouvelle qui va hâter leur maturité. On a de lui, à cette date même, deux longues dictées relatives aux encouragements à donner aux lettres et à l’établissement d’écoles spéciales, qui sont un témoignage curieux du désordre et de l’incohérence de ses idées. Il y reconnaît que l’État est peu compétent en cette matière, qu’il n’a pas à s’occuper de donner des places aux poètes, que leur récompense est dans les suffrages du public; mais en même temps c’est Y administration qu’il veut charger de recommander les auteurs à V attention de ce même public. Les encouragements du pouvoir n’ont pas produit les effets qu’il en attendait; il essayera du stimulant d’une censure officielle. Il admire Richelieu commandant à l’Académie la critique du Cid ; ce trait de petitesse d’un ministre bel esprit lui semble un trait de génie; il y voit le germe d’une institution féconde, il veut que ce grand exemple soit imité : a Si c’est sur la demande de l’Empereur, dit-il à ce sujet, que l’Institut fait la critique ou des géorgiques de l’abbé Delille, non comme traduction, mais comme chef-d' œuvre de langage , de poésie et de goût , ou du plus beau chant du poème de la Navigation par Esménard, ou des plus belles odes de Lebrun, ou même pour mieux marquer des intentions impartiales du plus beau morceau de poésie sorti de la plume de Fontanes , peut-être l’auteur critiqué aura-t-il d’abord un peu d’humeur, mais bientôt il sentira que le choix qu’on a fait de son ouvrage en est l’éloge, tandis que le public s’intéressera , s’éclairera , se formera!.,. Une fois l’institution d’une

sage critique régulièrement établie, on pourra ne plus permettre le genre de critique actuel , ou du moins en corriger les excès. L’Institut est un grand moyen dans les mains du ministre1!... » O sublimité de ce génie universel! chasser Mme de Staël et ériger l’Institut en cour suprême de critique administrative afin d’arriver à supprimer la critique libre, quel moyen ingénieux et puissant de relever la littérature française, et quel titre à l’éternelle admiration des sots 1 Quand on pense que de si tristes inspirations* ont si longtemps passé pour des modèles de sagesse et de raison, on ne peut se défendre d’un certain plaisir à faire toucher du doigt le bois de l’idole et à en faire résonner le creux. C’est en vain que des esprits à courte vue voudraient contester ce droit de l’historien ; s’il est vrai que le passé soit la leçon de l’avenir, et qu’une nation s’éclaire et se fortifie en jugeant avec fermeté les erreurs qu’elle a commises, c’est un devoir de lui dévoiler dans toute leur inanité les illusions qui l’ont égarée.

Napoléon dictait le même jour, sur l’enseignement de la géographie et de l’histoire, des instructions plus sensées, mais où se révélait également l’étroite préoccupation qu’il portait en toute chose. Indépendamment de sa préférence pour l’histoire militaire, on y voit qu’il voulait faire de l’histoire un simple répertoire des dates et des faits,, une sorte d’anatomie des événements dépouillés de tout ce qui pourrait leur donner un sens, une moralité, une conclusion : « On devinera aisément, disait-il dans cette note, que ma secrète pen-

sèe est de réunir des hommes qui continuent, non Vhisioire philosophique , non V histoire religieuse , mais l'histoire des faits. » L’histoire sans conclusions, c’està-dire l’expérience sans enseignements, la science sans généralisation, la société sans principes, voilà bien en définitive l’impossibilité qu’il rêvait. En tout il visait à supprimer l’idéalité, et en quelque sorte l’âme même des choses, parce qu’il sentait bien que ce principe supérieur était forcément contre lui. N’est-ce pas lui qui voulait qu’on parlât de Mirabeau sans parler de ce qui avait fait l’inspiration, la puissance et la grandeur de Mirabeau, c’est-à-dire de ses idées? Lors de la réception de Maury à l’Académie, le président des immortels, l’abbé Sicard, avait jugé à propos d’exterminer la mémoire de Mirabeau ; et cet excès de zèle avait indisposé Napoléon qui voulait qu’on s’abstînt également du blâme et de la louange : « Il y a des choses, dans cette séance de l’Académie, qui ne me plaisent pas, écrivait-il à Fouché. Il n’était pas du ressort du président d’une compagnie savante de parler de Mirabeau. S’il devait en parler, il ne devait parler que de son style , cela seul pouvait le regarder *. » Ne parler que du style de Mirabeau ! c’était à peu près comme s’il eût voulu que l’avenir ne parlât que de l’orthographe de Napoléon. Et il chargeait Fouché de parler de Mirabeau a avec éloge » afin de rétablir la balance , comme si la gloire d’un grand homme était à la merci des déclamations

1. Napoléon à Fouché, 20 mai. Les éditeurs de la Correspondance ont imprimé ci : il ne devait pas parler de son style, ce qui n’a aucun sens.

d’une académie ou des apologies d'un homme de police I

Les moyens que Napoléon avait imaginés pour venir en aide aux souffrances de l’industrie et du commerce n’étaient guère plus efficaces que les encouragements qu’il proposait pour la littérature. Il avait d’abord demandé au conseil d’État une enquête sur les causes du mal, et les remèdes qu’on devait y apporter. Mais comment espérer d’une assemblée de fonctionnaires une réponse utile à de semblables questions? Le mal, c’était lui-même, c’était ce système insensé de conquête à outrance, de guerre sans fin, de compression universelle ; c’était le blocus continental, c’étaient les alarmes du crédit, les confiscations par décret, les conscriptions anticipées, la stérilité de toutes les branches de production. Le conseil d’Etat, fort empêché de détruire l’effet en respectant la cause, répondit par la proposition, assez ridicule en des circonstances aussi graves, de faire meubler les évêchés et les préfectures afin de fournir du travail aux industries qui chômaient. Cet expédient lumineux ne fut pas du goût de Napoléon; mais celui qu’il lui substitua ne valait guère mieux. Il décida qu’une somme de 500,000 francs par mois, soit six millions par an, serait avancée à titre de prêt aux manufactures en souffrance, à la double condition que la manufacture continuerait à marcher, et qu’elle consignerait dans un magasin spécial une quantité de marchandises d’un prix équivalent à au moins deux ibis la somme prêtée. En communiquant ce projet à Cambacérès, Napoléon disait : « Un prêt ainsi fait, je suppose qu’il me donne hypothèque. Si nos lois

civiles ne me la donnaient pas, faites un décret qui me la donne*. » Telle était au juste la connaissance que le grand législateur , l’immortel auteur du code, objet des admirations de la postérité, avait des lois qu’il était censé avoir faites. Mais ce prêt avec ou sans hypothèque devait le mener plus loin qu’il ne pensait. Après avoir transformé l’État en préteur sur gage et en commanditaire de l’industrie, il fallait aller jusqu’au bout et faire de lui un marchand, car les marchandises consignées ne pouvaient que se détériorer rapidement et il était urgent de leur trouver un placement. Napoléon semble avoir caressé un instant ce projet en adoptant l’idée de contraindre les navires neutres à réexporter nos produits après nous avoir apporté les leurs, mais cette menace n’eut d’autre résultat que de les éloigner de nos ports.

Ces secours purent avoir leur utilité dans certains cas exceptionnels, mais leur inévitable publicité avait le tort grave d’équivaloir, pour le négociant, à une sorte de déclaration de faillite, et il est d’ailleurs inutile d’en faire ressortir l’insuffisance. Six millions pour combler un pareil déficit, c’était une goutte d’eau pour éteindre un incendie. Quant aux mesures complémentaires qu’y joignit Napoléon, telles que l’établissement à Paris d’un atelier de fournitures militaires, l’invitation qu’il adressa à sa femme et à ses sœurs d’y faire des dépenses, l’ordre de faire remettre à neuf ses appartements des Tuileries, elles semblent être écloses dans la tête d’un enfant plutôt que dans celle d’un homme d’État, et si on les cite

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