‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 28 sur 124 · CAMPAGNE DE FRIEDLAND. — ENTREVUE DE TILSIT · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE FRIEDLAND. — ENTREVUE DE TILSIT

(juin, juillet 1807).

Les mois de mars, d’avril et de mai 1807 s’écoulèrent au milieu de ces occupations variées, pendant que les préparatifs militaires de Napoléon s’exécutaient avec un ensemble et une précision qui forment un contraste frappant avec la mollesse et le décousu des opérations des coalisés. Les nouvelles levées, montant à cent soixante mille hommes, avaient été en partie envoyées en Normandie et en Bretagne pour y remplacer les vieilles troupes qu’il avait tirées de ces provinces, en partie dirigées sur l’Italie pour y relever les divisions Boudet et Molitor appelées sur l’Elbe, en partie enfin distribuées dans les vingt nouveaux régiments d’infanterie et les dix régiments de cavalerie dont il avait renforcé son armée. Cette répartition indique le mouvement qu’il avait imprimé à l’immense masse d’hommes dont il disposait. Averti par l’échec d’Eylau, et par la douteuse attitude de l’Autriche, il avait senti le danger de son isolement à d’aussi grandes distances de ce qu’on peut appeler ses réserves naturelles, et en augmentant leur force,

déjà si considérable, il avait aussi déplacé leur centre. De France, d’Italie, de Hollande, il les avait poussées jusque sur l’Elbe ; il en avait inondé l’Allemagne.

Indépendamment du corps d’armée de Mortier, devenu disponible par suite de la trêve avec les Suédois, du corps de Lefebvre dégagé par la capitulation de Danzig, nous eûmes en Allemagne une armée d’observation de près de cent mille hommes1, formée des contingents hollandais, espagnols, italiens, bavarois, wurtembergeois, saxons, d’ancienne et de nouvelle levée, auxquels il adjoignit plusieurs divisions françaises, et bientôt après les forces devenues sans emploi de notre armée de Silésie. Cette armée fut placée sous le commandement du maréchal Brune. Elle occupa l’Allemagne du Nord de Hambourg à Stettin, tenant en échec les Anglais et les Suédois d’une part, de l’autre l’Autriche hésitante: elle servit de point d’appui à celle que Napoléon avait gardée sous ses ordres directs et dont il venait de porter l’effectif au grand complet. Cette seconde armée, qui était l’armée active, montait maintenant à près de cent soixante-dix mille hommes. lien avait réparé les pertes et remonté la cavalerie avec un soin extrême. Abondamment pourvue d’approvisionnements, grâce surtout aux nombreuses places fortes qui étaient tombées dans ses mains, elle se trouvait aujourd’hui beaucoup plus redoutable qu’au début de la campagne.

Ce temps, si bien employé par Napoléon, les coali-

1. Telle est l’évaluation qu’en donne Napoléon dans une lettre à Brune du 30 mai 1807, en y comprenant les Polonais et l’armée de Silésie.

sés rayaient dépensé en vaines démonstrations, ou en préparatifs sans proportion avec le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Alasuite de leur échec humiliant devant Constantinople, les Anglais s’étaient rejetés sur l’Égypte, mais ils ne réussirent qu’à s’y faire battre après une courte et inutile occupation d’Alexandrie. Les expéditions qu’ils dirigèrent contre Buenos- Ayres et sur divers points des colonies de la France ou deses alliés, ne furent la plupartpas plus heureuses pour eux; elles restèrent sans utilité pour la cause commune etneservirent qu’à exaspérer la Russie déjà blessée de leur refus de garantir un emprunt de six millions sterling1. En revanche, ils négligèrent la seule diversion qui aurait pu être avantageuse à leurs alliés, le débarquement projeté, mais toujours ajourné, d’un corps expéditionnaire sur les côtes de la Baltique, dans le but de dégager à la fois Stralsund et Danzig. L’unique tentative qu’on fit pour venir au secours des défenseurs de Danzig pendant tout le cours du siège, fut l’œuvre des Russes ; mais ils y employèrent des forces insufüsantes ; leurs troupes furent contraintes de se réembarquer après avoir subi des pertes sensibles et la place capitula après cinquante jours de tranchée ouverte.

Ce siège, dont les débuts surtout avaient été trèspénibles, valut à Lefebvre le titre de duc de Danzig, distinction qui attribua à ce vieux complice du dixhuit brumaire tout l’honneur d’un exploit dont Chasseloup et Lariboisière avaient eu tout le mérite (24 mai). Peu après succombèrent Neïss et Glatz

1. En janvier 1807. Lettrede lordHowick à M. Douglas, 13 janvier.

HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

en Silésie. Bennigsen vit tomber une à une les dernières positions qu'il occupait sur nos derrières* sans que leur danger lui suggérât l’idée de précipiter son attaque contre nous afin de profiter des embarras qu’elles nous créaient, et sans que leur chute une fois consommée lui fît comprendre la nécessité de la prudence. Il avait de son côté reçu des renforts importants pendant ces trois mois d’inaction, mais ces renforts étaient très-inférieurs aux nôtres. Alexandre lui avait envoyé sa garde, ce que l’on appelait à Pétersbourg la troupe sacr'ée : « Frères, faites-vous honneur 1 » s’était écrié l’empereur en prenant congé de ses soldats, et un seul cri lui avait répondu : « Nous ferons tout ce qui est possible, adieu, seigneur! » Une division était partie avec la garde, ce qui portait l’effectif de Bennigsen à environ cent vingt-cinq mille hommes, en y comprenant les Prussiens et le corps resté sur laNarew.Un corps de réserve, de trente mille hommes, sous les ordres du prince Lab an off, était en marche pour le rejoindre. Cette infériorité si marquée, une fois surtout qu’on avait manqué l’occasion de frapper un coup utile pendant le siège de Danzig, semblait lui faire dès lors une loi du système de temporisation que les généraux russes n’adoptèrent qu’en 1812, et Bennigsen paraît avoir été tenté un instant de le suivre si Ton en croit un propos qu’on lui prêtait alors à Pétersbourg: «Je veux, aurait-il dit, limer Bonaparte1.» Cette tactique aurait été d’autant plus avantageuse que ses troupes avaient beaucoup plus de solidité que d’élan, et l’emportaient en homogénéité et en force

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