De Maistre, Correspondance diplomatique, mars UJ
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de résistance sur cette grande armée cosmopolite qui se préparait à envahir leur territoire.
Mais, il eût fallu se résoudre à abandonner le camp retranché d’Iieilsberg, à sacrifier les riches magasins de Kœnigsberg, et rien n'est plus difficile à la guerre que de savoir se tenir à un système de prudence, surtout après des succès et avec une armée aguerrie, animée de l’espoir de vaincre. Placé dans l’alternative de nous attaquer ou de se retirer successivement derrière la Prégel et le Niémen, Bennigsen ne sut pas résister au désir de reprendre l’offensive, et cette fois encore, ce fut l’espoir de surprendre le corps de Ney qui lui en suggéra l’idée. Nos troupes étaient restées dans leurs positions sur la Passarge, de Braunsberg où campait Bernadotte, à Ilohenstein, où était cantonné Davout. Plus au sud, vers l’Omuleff, était Masséna, que Napoléon avait rappelé d’Italie, et non loin de là, à Neidenbourg, Zajonchek avec vingt mille Polonais. Au centre, d’Osterode à Liebstadt, se trouvaient les corps de Lannes et de Soult, appuyés sur le corps de Mortier, qui se tenait un peu en arrière, vers la basse Yistule. Ney seul occupait, à Guttstadt, une position avancée au delà de la Passarge, et à peu de distance d’IIeilsberg, où était le camp retranché de Bennigsen.
Cette position excentrique et découverte, au milieu d’une contrée dont les forêts nous dérobaient les mouvements de l’ennemi, exposait le corps de Ney à des périls sérieux. Bennigsen résolut de le surprendre et de l’enlever pour profiter ensuite du désordre que ce coup d’audace jetterait dans nos cantonnements. Le 5 juin, l’armée russe se mit en mouvement
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et nous attaqua à l’improviste sur plusieurs points à la fois. Deux de ces attaques, celles de Spanden et de Lomilten, n’étaient que des démonstrations destinées à tenir en respect les détachements de Bernadotte et de Soult, qui bordaient de ce côté la Passarge; les autres dirigées avec des forces beaucoup plus considérables sur la gauche de Ney à Wolfsdorf, sur sa droite à Guttstadt, enfin sur ses derrières à Bergfried, avaient pour but de le couper du reste de l'armée. Le plan était des mieux conçus, et cette brusque agression plaça dès l’abord le maréchal Ney dans un péril imminent; mais Bennigsen, mal secondé par ses lieutenants Sacken et Gortschakoff dans une opération qui exigeait beaucoup d’ensemble, de précision, de rapidité, vit tous ses efforts échouer contre le sang-froid et l’intrépidité de son adversaire. Le 5 juin, pendant que nos détachements se maintenaient à Spanden et à Lomitten, Ney, assailli par des forces triples des siennes, rétrogradait jusqu’à Ankendorf, mais pas à pas, et en faisant toujours tête aux Russes. Le lendemain 6, il put gagner Deppen et se retirer derrière la Passarge, après leur avoir livré un nouveau combat pour protéger cette retraite difficile qui fut des plus glorieuses pour lui.
Une fois cette première partie perdue, c’était auxRusses de rétrograder, car l’armée française tout entière, rapidement ralliée parNapoléon,marchaitsur eux pour les refouler, et débordait déjà leur droite. Bennigsen regagna Heilsberg, résolu à y livrer bataille dans l’espoir qu’une forte concentration et les défenses de son camp retranché suppléeraient àl’infériorité du nombre. C’est delà qu’il vit déboucher successivement dans la
journée du 10, les corps de Soult, de Lannes, de Davout, la garde et la cavalerie de Murat. La lorte arrière-garde que Bennigsen avait laissée derrière lui pour couvrir les abords de son camp retranché fut assaillie avec impétuosité par notre avant-garde, et forcée de se retirer après une vive et sanglante résistance. Mais nos troupes ne purent arriver que vers neuf heures du soir au pied des retranchements ennemis. Le camp retranché d’Heilsberg, assis sur les deux rives de l’Aile, dont nous n’occupions que la rive gauche, offrait de grands avantages à l’armée russe en lui permettant d’opérer sur l’une ou l’autre rive à son choix, mais il avait l’inconvénient de la diviser en deux, et Napoléon se' flatta de tirer parti de cet obstacle naturel en enlevant séparément une moitié du camp. Profitant en conséquence de l’élan de ses soldats, il fait attaquer sur-le-champ les retranchements de la rive gauche par les corps de Soult et de Lannes que soutiennent la garde et la cavalerie de Murat. Soult s’élance le premier, mais reçu par des décharges meurtrières et chargé par la cavalerie russe il s’efforce en vain d’enlever ces fortes positions. Murat et Lannes s’avancent à leur tour sans être plus heureux. Seul le général Legrand enlève une redoute et s’y établit avec un régiment, mais on l’y écrase de mitraille et il est bientôt forcé de l’évacuer. La garde intervient enfin pour dégager deux de nos divisions compromises. La journée qui avait commencé par un succès s’acheva par un échec sans danger, mais très-sanglant. Cette inutile tuerie s’était prolongée très avant dans la nuit, et le corps de Soult surtout avait fait des pertes énormes. Nous laissions
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au pied des fortifications d’Heilsberg de huit à dix mille hommes tués ou blessés, tandis que les Puisses, grâce à la supériorité de leurs positions, n’en perdirent guère que la moitié.
Le lendemain, Napoléon, au lieu de livrer de nouveau aux retranchements d’Heilsberg un assaut meurtrier qui pouvait devenir désastreux, se détermina h faire tomber cette position en la tournant, convaincu que la seule crainte de se voir devancé à Kœnigsberg suffirait pour décider Bennigsen à décamper. Il marcha en conséquence sur Landsberg, s’exposant lui-même à perdre ses communications, ce qu’il pouvait faire sans danger, vu la grande supériorité de son armée sur celle de son adversaire. Bennigsen abandonna aussitôt Heilsberg dont il ne pouvait faire une base d’opérations sérieuse, faute d’approvisionnements suffisants1 : il se porta sur la rive droite de l’Aile, après avoir incendié les ponts. Dans les journées du 1 1 , du 12 et du 13 juin, les deux armées descendirent parallèlement le cours de cette rivière, mais les Russes étaient réduits à en côtoyer les sinuosités, tandis que nos corps d’armée les plus avancés, gagnant le nord par des chemins plus directs, poussaient des reconnaissances jusqu’aux environs de Kœnigsberg. Murat et Davout menaçaient de très-près cette place, chassant devant eux Lestocq et les Prussiens qui les y avaient précédés. Soult s’était avancé jusqu’à Kreutzbourg pour appuyer leur mouvement; Lannes était à Domnau. A quelque dis -
1 , Tel est le motif qu’il allègue lui-même dans son rapport du 1 1 juin 1807.
tance derrière lui, en avant et en arrière d’Eylau, venaient les corps de Mortier, de Ney, la garde avec Napoléon, et enfin Victor qui avait remplacé Bernadotte blessé à Spanden. Telle était la position de notre armée le 13 juin. De l’autre côté de l’Aile, marchait l’armée russe à la hauteur de Friedland. Napoléon n’avait en ce moment d’autre préoccupation que celle d’enlever Kœnigsberg avant l’arrivée de Bennigsen. Tous ses ordres étaient conçus dans ce sens. Il ne doutait pas que l’apparition de Soult combinée avec celle de Davout et de Murat ne décidât la ville à se rendre. Il croyait Bennigsen en pleine retraite et ne lui supposait aucunement l’intention de nous attaquer; il avait toutefois ordonné à Lannes d’occuper Friedland, qui était avec Wehîau le seul point par où les Russes pouvaient déboucher offensivement.
Mais l’invraisemblable se trouvait être le vrai, et l’imprudence de Bennigsen allait offrir à Napoléon qui ne songeait à rien de semblable, l’occasion d’un de ses plus éclatants triomphes. Bennigsen était couvert par l’Aile; il pouvait, en descendant cette rivière, gagner en sûreté la Prégel, et pour peu que Kœnigsberg nous opposât quelque résistance, y arriver à temps pour nous y livrer bataille. Quelle raison impérieuse put le décider à repasser sur la rive gauche de l’Aile pour nous y attaquer? On a expliqué la soudaine détermination du général russe par des motifs très-divers. On a dit qu’il se flatta de nous devancer devant Kœnigsberg en prenant le chemin le plus court ; mais comment admettre qu’il ait pu espérer de passer sur le corps de toute une armée qui l’avait
prévenu ? Lui-même, dans ses lettres à l’empereur Alexandre, s’est borné à alléguer pour sa justification la nécessité de se garantir d’une attaque sur sa gauche. Les Français, dit-il, montraient l’intention de marcher sur Friedland et Wehlau pour le couper de la Pregel. Il envoya en conséquence de l’infanterie prendre possession de Friedland afin de faire reposer ses troupes avec sécurité. Cette infanterie fut attaquée, il la soutint, et peu à peu il se laissa entraîner à une action générale. L’explication n’est pas très-plausible, car il est constant que le mouvement de notre armée était sur Kœnigsberg et non sur Friedland et Wehlau. Il est plus probable que l’éparpillement de nos corps d’armée lui suggéra l'idée d’une attaque de flanc qui aurait été heureuse si elle avait été conduite avec plus de vigueur et de décision.
Quoi qu’il en soit, un détachement de Russes occupa Friedland dans la soirée du 13 juin, après en avoir chassé le régiment de hussards que Lannes avait envoyé pour prendre possession de la ville. Le 14, à trois heures du matin, les Russes commencèrent à déboucher dans la plaine qu’elle domine. On ne peut guère évaluer à plus de 55 à 60 000 hommes les troupes qui passèrent successivement sur la rive gauche de l’Aile1. C’était assez pour écraser un à un ceux de nos corps qui se trouvaient à proximité, mais il était
1. Leurs rapports disent 46 000 hommes, chiffre qui n’est pas plus acceptable que les exagérations de leurs adversaires. Notre calcul est établi sur l’ensemble des forets réelles entrées en campagne et déduction faite: 1° du corps laissé sur la Narew ; 2° du corps de Lestocq et de la division Kamenski envoyée à Kœnigsberg; 3° de3 troupes laissées sur la rive droite; 4° des pertes faites dans les précédentes affaires.
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essentiel de ne pas leur laisser le temps de se concentrer. Il eût fallu les attaquer avec cette rapidité foudroyante que Bonaparte seul savait imprimer à ses mouvements, car une fois réunis, ils devaient présenter une masse de forces bien supérieure à celle de l'armée russe, qui aurait en outre le grave désavantage de combattre adossée à une rivière. Ces corps d’armée encore dispersés de Eylau à Friedland , ne formaient pas moins de 80 à 90 000 hommes. Jls comprenaient ceux de Lannes, de Ney, de Mortier, de Victor et la garde. Lannes seul occupait, près de Friedland, le village et les bois de Posthenen. Il était facile de détruire ce corps isolé avant l’arrivée de Mortier qui était le plus rapproché de lui; et ce qui prouve que l’exécution est tout à la guerre, c’est que la situation où Bennigsen allait trouver un désastre, était identiquement celle où Napoléon s’était placé lui-même à Iéna pour y trouver une de ses plus belles victoires. Là aussi nous avions combattu adossés à un fleuve et à une sorte de gouffre ; mais au lieu de laisser à nos ennemis le temps de se reconnaître et de se réunir, au lieu de passer la Saale le matin de la bataille et sous les yeux des Prussiens, Napoléon l’avait franchie pendant la nuit, de façon à pouvoir les attaquer dès le début avec toutes ses forces réunies. Bennigsen au contraire employa une grande partie de la matinée à défiler sur les ponts de l’Aile, il fut obligé de laisser sur l’autre rive plus de la moitié de son artillerie, il n’engagea ses divisions que successivement, il ne fit contre Lannes que des attaques molles et décousues, et par suite il laissa aux autres corps
tout le temps nécessaire pour accourir à son secoure iv. 10
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Larmes, retranché à Posthenen, soutint le premier choc des Pousses avec une énergie qui n’en était pas moins méritoire en raison de sa grande infériorité. Aussitôt qu’il eut reconnu le danger de sa position, il expédia estafettes sur estafettes à Napoléon. L’empereur ne pouvait croire à tant de témérité de la part de Bennigsen; il ne lui prêtait que l’idée d’une simple démonstration. Mais le nombre des troupes que les Russes déployaient sur la rive gauche croissait d’heure en heure. Leur général, ignorant le prix du temps et peu pressé de saisir une proie que dans sa présomption il jugeait ne pouvoir plus lui échapper, semblait plus soucieux de s’établir et de se développer sur ce champ de bataille, que d’enlever le corps de Lannes. Une partie de ses troupes avait pris position dans l’angle presque aigu que forme l’Aile en se resserrant autour de la ville de Friedland, l’autre s’étendait démesurément à droite dans la direction d’Heinrichsdorf comme pour envelopper plus aisément son faible adversaire. Mais déjà le corps de Mortier, la cavalerie de Grouchy et de Nansouty étaient accourus au secours de Lannes, et allaient rendre cette tache plus difficile. Ils chargent impétueusement la ligne russe, la font plier et s’établissent à Iieinrichsdorf après une lutte obstinée. Il évident toutefois qu’ils ne pourront s’y maintenu s’ils ne sont vigoureusement appuyés. Us résistent avec peine aux masses qui les débordent de toutes parts, et l’on peut prévoir l’instant où ils vont être accablés. C’est à ce moment décisif que Napoléon • arrive à Posthenen avec la garde et Ney, bientôt suivis du corps de Victor: et ce qui peint d’un trait si-
gnificatif l’incroyable indécision de son adversaire, R a le loisir de parcourir le front des deux armées et de dicter ses dispositions pour la bataille, comme eût pu le faire au début de la journée. C’est en réalité une seconde bataille qui va commencer. Mortier formera notre extrême gauche à Heinriclisdorf et au delà; il refusera les attaques de l’ennemi pour l’attirer de plus en plus dans la plaine; Lannes est posté au centre entre Posthenen et Heinrichsdorf. C’est à sa droite où sont concentrés à la fois les corps de Ney, de Victor, et la garde que Napoléon réserve la tâche de frapper les coups qui doivent décider de la victoire. Les Russes plus forts que nous le matin, maintenant beaucoup plus faibles, ne peuvent nous échapper que par une retraite précipitée sur les ports de Friedland; voilà le point où nous devons porter tous nos efforts, car une fois ce s ponts occupés ou détruits, leur armée est à notre merci. C’est Ney que Napoléon a chargé cFb les enlever à tout prix en se jetant tête baissée sur Friedland.
Il était cinq heures et demie du soir lorsque ce maréchal mit ses troupes en mouvement sous la protection d’une artillerie formidable dont les feux convergeaient dans la direction de la ville. Au sortir du bois où elles étaient embusquées, ses colonnes en marche sont chargées par la cavalerie russe, mais Latour-Maubourg se précipite avec ses dragons qui la refoulent. En même temps Sénarmont, qui commande l’artillerie de Victor, la porte, par une inspiration des plus hardies, à près de quatre cents pas en avant vers la ligne russe; il la démolit à coups de canon dans l’étroit espace où elle ne peut se déployer.
Ney poursuivait intrépidement sa marche. Arrivé auprès d’un étang que formait au pied des murs de la ville un ruisseau appelé le ruisseau du Moulin, il est assailli à l’improviste par la garde russe à qui l’on avait confié ce poste. La division Bisson ne peut résister à l’élan de ces soldats d’élite qui se jettent sur elle à la baïonnette : elle est ramenée en désordre, le reste hésite. La colonne de Ney se trouve très-compromise; elle recule à demi rompue. Heureusement le général Dupont a vu le danger; il s’élance à son tour avec sa division, surprend et enfonce la garde russe, puis la culbute sur Friedland après un véritable massacre. Ney rallie ses troupes un instant ébranlées, et tous ensemble se précipitent dans la ville en flammes, poursuivant les Russes éperdus. On ne songe plus à la résistance; c’est un sauve-qui-peut général, ou plutôt un affreux pêle-mêle de soldats de toutes armes, qui se ruent en s’écrasant les uns les autres vers la seule issue qui leur est ouverte : une partie des fuyards réussit à gagner les ponts; les autres sont jetés dans l’Aile où ils se noient.
Pendant que Ney accomplit cette œuvre de destruction qui nous donne la victoire, Lannes et Mortier qui se sont bornés jusque-là à contenir la droite russe que commande le prince Gortschakoff, commencent à la presser plus vivement. Le prince avait reçu un peu tard de Bennigsen l’ordre d’exécuter sa retraite, et n’avait pu se résoudre à obéir; il se trouve pris maintenant entre Friedland dont les ponts sont brûlés et le demi- cercle infranchissable que Lannes et Mortier resserrent autour de lui. Cependant ni lui ni ses troupes ne songent à se rendre. Pendant que ses
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derniers bataillons prolongent la défense, il court en désespéré avec sa cavalerie le long de l’Aile, où ses soldats finissent par trouver un gué. Favorisés par la nuit, ils réussissent à s’échapper.
Les Russes avaient perdu à Friedland près de vingt mille hommes tués ou blessés, l’armée française en avait perdu à peine la moitié1. Bennigsen gagna en toute hâte la Prégel, et de là Tilsit, où il fut rejoint par Lestocq et Kamenski qui évacuèrent Kœnigsberg à la nouvelle de la victoire de Friedland. Le 19 juin, l’armée russe se retirait derrière le Niémen, après avoir détruit le pont de Tilsit. Le territoire de l’empire était encore intact, le corps du prince Labanoff avait opéré sa jonction, et le Niémen offrait à Bennigsen une forte ligne de défense, mais ses troupes étaient découragées et une particularité expressive révélait l’état d’épuisement où se trouvait la monarchie ! nos soldats accourus sur le bord du fleuve, à la poursuite des Russes, avaient aperçu, sur l’autre rive, des Baskirs et des Kalmouks armés de flèches, dernière réserve de l’empire aux abois. Alexandre demanda une armistice, Napoléon proposa une entrevue qui fut acceptée. On a discuté la question de savoir si la proposition était venue de Napoléon ou d’Alexan-
1. Ces calculs ne sont, bien entendu, qu’approximatifs, car les mensonges des bulletins français et russes sont tels, sur ce point, qu’il est impossible d’arriver à la vérité môme relative. Napoléon évaluait le nombre des Russes tués à 18 000, celui des Français à 500. Les rapports russes n’évaluaient leur perte totale qu’à 8000 hommes. Ils assuraient n’avoir perdu que 16 pièces de canon, Napoléon disait 120. Comparer les 79° et 80° bulletins, le rapport de Bennigsen à l’empereur Alexandre, Plotho, Jomini, Mathieu Dumas, Robert Wilson et le Mémorial du dépôt de la guerre, tome VIII.
dre. S’il n’était pas établi qu’elle a été faite par Duroc au nom de son souverain, on pourrait trancher a priori la question dans le sens de l’affirmative, tant cette démarche était conforme au caractère, aux habitudes de Napoléon. Il connaissait pour en avoir usé avec un bonheur extraordinaire dans toutes les circonstances de sa vie, l’espèce de fascination que sa personne exerçait sur les hommes peu capables de le juger, il en était même venu à s’exagérer cette singulière puissance à force de s’en servir avec succès. Il n’était pas loin de la considérer comme infaillible, et dans l’effet qu’il produisait il ne distinguait plus la part qu’il fallait faire à la crainte, à la flatterie, au prestige créé par sa merveilleuse forturîe. Une entrevue personnelle avec Alexandre allait lui offrir au lieu de l’influence toujours indirecte et lointaine qu’il pouvait exercer sur un congrès, l’occasion de concentrer sur un seul homme, de qui tout dépendait, cette force de séduction dont la nature l’avait doué, et dont il avait fait un art qui eût été incomparable s’il eût été moins apparent. Il n’avait garde de négliger une chance si précieuse.
L’Empereur Napoléon n’avait modifié ni ses projets ni sa politique. D’une mobilité extrême, à peine croyable quant au choix des moyens, et prêt à en changer au gré des circonstances, il poursuivait le but avec une ténacité qui touchait à l’idée fixe. Au fond son grand objectif n’avait pas cessé un instant d’être l’Angleterre, parce qu’il sentait avec raison que là se trouvait le vrai foyer des résistances continentales. Au début de la guerre actuelle, il s’était assigné pour programme de « battre l’Angleterre sur
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le continent. » Ce programme il Favait à moitié rempli, car s’il ne pouvait se flatter d’avoir vaincu l’Angleterre, il avait désarmé le continent. La Russie refoulée sur sa frontière et presque mise hors de combat, ne pouvait plus rien contre lui. Il était dangereux de songer à la conquérir, car si l’Europe était déjà soumise, elle était encore frémissante. Mais peutêtre n’était-il pas impossible de gagner l’appui de cette puissance, et alors quelle magnifique simplification pour les projets de Napoléon ! Cet allié qu’il a senti un peu tard la nécessité de se ménager parmi les États européens, que dans sa détresse, avant et après Eylau il a demandé tour à tour à l’Autriche et à la Prusse, puissances mutilées, affaiblies par lui, et par conséquent amies fort douteuses, cet allié le voilà personnifié dans un État, jeune, ambitieux, n’ayant en raison même de son éloignement aucune opposition réelle et directe d’intérêts avec la France. Cet allié acquis, toute l’Europe s’incline, et au lieu d’avoir à battre l’Angleterre sur le continent, Napoléon va pouvoir battre l’Angleterre avec le continent qui se trouvera tout entier enrôlé sous sa bannière. Et une fois l’Angleterre accablée, quelle puissance sera en état de lui résister? Ce qu’il aperçoit au delà, ce n’est déjà plus l’Europe conquise, c’est l’empire du monde.
Les dispositions d’Alexandre tenaient plus de l’abattement que de l’espérance. Il était humilié de sa prompte défaite, dégoûté de son rôle ingrat de médiateur de l’Europe, las de son désintéressement si mal récompensé, et par-dessus tout mécontent de ses anciens alliés. L’Angleterre n’avait rien fait pour le soutenir; elle n’avait songé qu’a elle-même. Les faibles
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successeurs de Fox n’avaient pas vu qu’en laissant écraser leurs auxiliaires et péricliter la cause commune pour s’emparer de quelques colonies, ils allaient exposer leur pays au plus grand danger qu’il eût jamais couru. Quant à l’Autriche, elle n’avait su offrir qu’une inutile médiation au moment où une diversion opérée par son armée aurait tout sauvé. La Prusse seule avait apporté à Alexandre une coopération courageuse et fidèle, mais sans efficacité. Étaitce là la récompense des sacrifices sans nombre qu’il s’était imposés pour l’indépendance de tous? La Russie avait-elle été un seul instant menacée dans son territoire ou son honneur national ? Non , tout ce qu’ Alexandre avait fait, c’était, il le croyait du moins, pour le bien général, pour le droit public européen, pour la civilisation, dans des vues chevaleresques et désintéressées; et si des illusions de jeune homme et un précoce amour-propre avaient eu quelque part dans ses déterminations, du moins elles avaient été pures de toute ambition étroite et égoïste. N’était-il pas temps enfin qu’il songeât à l’intérêt de sa couronne, au bien-être tt à la sécurité de ses sujets? qu’il renonçât à ses utopies, à ces rêves philanthropiques qui n’avaient été qu’une duperie?
Rien ne pouvait être plus dangereux pour Alexandre et surtout pour la cause qu’il avait soutenue jusque-là, que de pareilles dispositions au moment où il allait aborder le puissant tentateur qui lui tendait la main, car ces sentiments étaient justement ceux que Napoléon eût voulu lui suggérer. C’était à flatter, à encourager de tels repentirs et de telles ambitions, qu il s’était attaché toutes les fois qu’il avait cherché
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à lier une puissance à son système, soit qu’il s’agît de l’Angleterre à l’époque du fameux entretien avec lord Whitwovth, de la Prusse lorsqu’il lui avait offert le Hanovre, de la .Russie lorsqu’il avait ébloui de ses fausses promesses le crédule empereur Paul. C’est ainsi encore qu’il avait procédé avec Alexandre luimême, lorsque la veille d’Austerlitz , cherchant à entraîner le prince Dolgorouki, il s’était écrié : « Eh bien! que la Russie s’étende aux dépens de ses voisins! >» Cette suggestion avait été alors repoussée avec dédain, et même après Austerlitz, Alexandre avait refusé de l’écouter. Mais combien les temps étaient changés dep»uis lors ! La fortune de son adversaire n’avait fait que grandir en raison des obstacles qui lui étaient opposés : rien n’avait tenu devant lui, rien, ni dans les vieux systèmes ni dans les nouvelles idées. Pitt était mort de chagrin ; Nelson était mort de sa dernière victoire; Fox était mort bafoué ; la monarchie prussienne avait été broyée en un jour; en France toute opposition avait été anéantie. Droits, libertés, vertu, génie, tout avait plié, fléchi, fait défection. N’était-ce pas là un signe du destin, une preuve que cette domination sans précédents était dans la force des choses, et ne valait-il pas mieux partager avec elle que se perdre en la bravant ?
Dès le premier mot que les deux empereurs échangèrent après s’être embrassés en mettant le pied sur le radeau de Tilsit, Napoléon put voir combien les sentiments d’Alexandre étaient changés depuis Austerlitz ; « Je hais les Anglais, lui dit le czar, autant que vous les haïssez vous-même. — S’il en est ainsi, lui répondit Napoléon, la paix est faite. » Toutes les ran-
cunes, toutes les déceptions d’Alexandre étaient contenues dans ce simple mot, et là se trouvait aussi pour Napoléon le nœud de toutes les questions qu’il pouvait avoir à débattre avec Alexandre. Auprès de cet objet capital, l’abandon de l’alliance anglaise, tout le reste était secondaire. Une fois entraîné à prendre parti contre l’Angleterre, Alexandre devait faire bon marché de ses autres alliés du continent, il devenait solidaire de la France , intéressé à lui aplanir les obstacles, et s’il lui restait quelques scrupules, on était assuré de les apaiser en lui faisant largement sa part.
Cette première entrevue dura deux heures. Les deux souverains y trouvèrent l’un et l’autre un tel intérêt, qu’ils convinrent de neutraliser la ville de Tilsit pour y reprendre à loisir leurs entretiens. Le roi de Prusse y était accouru afin de plaider en personne sa cause fort compromise et assez mal défendue par son puissant ami. Ce malheureux roi, victime de sa propre honnêteté, car il ne nous avait déclaré la guerre que poussé à bout par des procédés iniques, était un embarras pour tout le monde; il rappelait à Alexandre des promesses et des engagements difficiles à tenir, à Napoléon d’odieuses violations du droit des gens. Dépouillé de tout son royaume à l’exception de Memel, délaissé, des courtisans qu’éloigne toujours la mauvaise fortune, il assistait, témoin importun, à des confidences dans lesquelles il n’était point admis. Son visage soucieux attristait cette espèce de lune de miel d’une amitié qui ne devait pas finir. On lui en savait mauvais gré et on ne se gênait guère pour le lui laisser voir. La journée
s'écoulait en revues, en fêtes militaires, en banquets où les officiers des deux armées échangeaient leurs insignes en témoignage de fraternité. Le soir venu,
les deux empereurs s’enfermaient en tête à tête pour
de noblesse, les formes exquises d’un gentilhomme de la fin du dix-huitième siècle, type disparu depuis lors, et dans lequel le naturel s’alliait à la distinction dans une mesure qui ne se retrouvera peut-être jamais. A cette parfaite courtoisie de mœurs et de langage, il joignait la grâce nonchalante de l’oriental, la finesse et la souplesse presque féminines qui donnent un si grand charme au caractère slave. Rien assuré-
depuis qu’il n’avait plus à s’imposer aucune contrainte, il était devenu intempérant de geste et de parole ; il exprimait avec une extrême volubilité des opinions tranchantes et absolues; il s’était fait une éloquence à lui pleine d’imagination, de couleur, de feu, mais aussi d’inégalité et d’incohérence. Nul ne savait être comme lui tour à tour caressant et impérieux, insinuant et hautain, mais il l’était sans mesure, en homme sûr de ses effets, habitué à éblouir, à subjuguer, à être toujours en scène. Aussi devenait-il facilement emphatique quand il voulait être noble, trivial quand il voulait être simple; jetant volontiers
traiter de leurs affaires.
Alexandre paraissait enchanté de cette familiarité avec le héros de tant d’exploits terribles. Ce souverain, qui n’était encore âgé que de vingt-huit ans, possédait avec une physionomie pleine de bienveillance et
ment ne pouvait former un plus complet contraste avec la personne de Napoléon à ce moment de sa carrière. Grave, réservé, sentencieux à l’époque de ses débuts,
une arlequinade à l’italienne au milieu d’une tirade à. la Talma. Sans doute il y avait dans son langage une puissante séduction, mais c’était en quelque sorte une parole armée qui mettait l’interlocuteur en déllance et l’accablait sans le persuader : on y sentait trop l’artifice, le calcul, l’intention de saisir, d’entraîner par l’abondance,, l’accumulation, l’impétuosité des idées; et il en résultait que sa conversation n’était le plus souvent qu’un long monologue. On sortait de' l’entretien étonné, réduit au silence, mais non convaincu. Sa brusquerie native se trahissait à chaque instant par une gesticulation exagérée et par les échappées les plus imprévues. Ce qui lui manquait le plus c’était le naturel. Il n’avait pas le calme, la dignité simple et tranquille de l’homme qui se possède luimême, qui dit sans détour ce qu’il veut, et surtout qui sait ce qu’il doit aux autres. Ce sublime comédien avait dans son jeu un grave défaut, c’était de laisser voir trop clairement l’immense mépris qu’il faisait de l’espèce humaine. L’urbanité qui donne un si grand prix aux rapports sociaux ne tient pas à des manières plus ou moins insinuantes, elle est fondée sur le respect d’autrui, et quand on n’éprouve pas ce respect, le grand art est de savoir le feindre. Aussi Macaulay, comparant Napoléon à César, a-t-il pu écrire avec beaucoup de justesse que César avait sur lui cette première supériorité, c’est qu’il était un gentleman exquis. C’est à peu de chose près le mot si spirituel et si vrai de Talleyrand : « Quel dommage qu’un si grand homme ait été si mal élevé 1 » A en juger non par les rapports de ses ennemis, mais par les confidences de ses serviteurs les plus fidèles et
ENTREVUE DE TILSIT
les plus dévoués, Napoléon avait dans son intimité une familiarité de tyran que jamais un homme ayant le respect de lui-même, n'eût supportée une minute. Meneval, son ancien secrétaire, le dépeint avec attendrissement tirant l'oreille de ses interlocuteurs, quelquefois jusqu'au sang, leur donnant des tapes sur la joue, parfois s'asseyant sur leurs genoux. Ces gracieusetés étaient chez lui le signe d’une bienveillance toute spéciale, et l’on voyait des hommes du plus haut rang, heureux et fiers de ces marques de faveur. De telles habitudes étaient faites pour amener de singulières dissonnances dans sa manière d’être avec les étrangers; elle péchait ou par trop de laisser-aller, lorsqu’il voulait plaire, ou par une roideur déclamatoire lorsqu'il voulait imposer.
Au physique, sa constitution de fer qui 11e faisait que se retremper dans les fatigues de la guerre, avait pris un épanouissement voisin de l’embonpoint. De son propre aveu, 'Napoléon ne s’était jamais mieux porté que pendant cette dure campagne où il faisait jusqu’à trente lieues par jour à cheval au milieu des neiges. On peut dire à ce point de vue que les agitations de la guerre étaient devenues un besoin de son tempérament, une nécessité de son hygiène, et en quelque sorte l’aliment indispensable de cette activité forcenée qui était le trait dominant de sa nature. Ii vivait à la lettre de ce qui tuait les autres. La guerre lui rendait le sommeil et l’appétit. Cette campagne de Pologne où il avait perdu cinquante mille hommes, n’avait été pour lui qu’un exercice salutaire, et il en rapportait les apparences les plus florissantes. Cet excès de santé avait quelque peu altéré cette effigie de