Voir à cc sujet le II* volume, pages 219 et
JÉtait-ce trop demander au moment de lui livrer la vie et les biens de tout un peuple ?
Telles furent les réflexions qui firent hésiter les chefs les plus éclairés de la nation polonaise, au moment de pousser leurs compatriotes dans les bras de Napoléon. Ces scrupules étaient inspirés par le plus pur patriotisme et ils eussent été coupables envers leur pays de ne pas les manifester. Kosciuszko, qui vivait à Paris lié avec les hommes les plus éminents de l'époque, parmi lesquels il suffira de nommer Lafayette, et qui avait vu fonctionner de près ce dur despotisme, déclara sans détour qu'il ne pouvait offrir son épée à Napoléon, sans avoir stipulé préalablement quelques garanties pour l’indépendance et la liberté de son pays. Les principaux membres de la noblesse polonaise parlèrent dans le même sens, lorsqu’après les scènes d’inexprimable ivresse qui saluèrent notre entrée à Posen et à Varsovie, ils s’aperçurent qu’au lieu de proclamer leur indépendance dont ils se croyaient assurés, leurs libérateurs ne répondaient à ces transports que par une attitude énigmatique et s'apprêtaient à leur demander tous les sacrifices sans vouloir prendre eux-mêmes aucun engagement. Ceux des lieutenants de Napoléon qui s’intéressaient à la cause polonaise, se chargèrent de transmettre ces vœux à leur maître en le pressant d’y accéder. Davout lui écrivait de Varsovie à la date du 1er décembre : « L’esprit est excellent à Varsovie, mais les grands se servent de leur influence pour calmer l’ardeur qui est générale dans les classes moyennes. L’incertitude de l’avenir les effraie, et ils laissent assez entendre qu’ils ne se déclareront ouver-
tement que lorsqu’en déclarant leur indépendance, on aura pris l’engagement tacite de la garantir. » Murat, qui nourrissait l’espoir secret de devenir roi de Pologne, le sollicitait plus vivement encore de se prononcer par une déclaration publique et irrévocable.
Ces conseils parvinrent à Napoléon au moment précis où ils pouvaient le mieux faire impression sur son esprit. Il était depuis quelques jours à Posen ; il y avait fait son entrée sous un arc de triomphe où on lisait cette inscription : au libérateur de la Pologne * ! Il y avait été accueilli avec transport, il se récriait dans toutes ses lettres sur le patriotisme et l’enthousiasme des Polonais. Il faisait imprimer dans le Moniteur, que le partage delà Pologne était « la spoliation la plus infAme dont l’histoire fasse mention1 2. » Loin de s’exagérer les difficultés du rétablissement de la Pologne, il supposait à ses ennemis des forces bien inférieures à ce qu’elles étaient réellement, il ne prêtait à Bennigsen qu’une armée de quarante à cinquante mille hommes, dont il pensait venir à bout très-facilement. Dans cette disposition d’esprit, essayant selon sa constante habitude les chances diverses qui s’offraient à lui avant de prendre une décision, il caressait volontiers l’idée de mettre à profit le grand mouvement qu’il voyait se produire autour de nous, en créant en Pologne une sorte de contrefort pour le fragile édifice de la confédération du Rhin, et en même temps un vaste réservoir d’hommes et de chevaux pour ses guerres futures. Toujours attentif à se