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des articles secrets du traité de Tilsit. Cette demande, qui allait tout droit au point vif de la question, montra à Alexandre qu’il avait été pénétré; elle le força à se démasquer tout à fait par une déclaration de guerre qui plaça enfin les choses sous leur véritable jour. La vérité était que depuis Tilsit Alexandre n’était plus que le serviteur déguisé de la politique française, et l’Angleterre devait préférer une hostilité ouverte aux trahisons d’une amitié feinte. Par cette rupture se trouvaient réalisés les engagements qu’Alexandre avait contractés dans son entrevue avec Napoléon; c’était maintenant à l’empereur des Français de tenir ceux qu’il avait contractés envers Alexandre.
Mais Napoléon n’avait pas plutôt quitté le czar qu’il s’était repenti de lui avoir fait la part si belle. Gomme dans toutes ses transactions diplomatiques, il cherchait à reprendre ce qu’il avait donné. La Turquie avait contre toute attente accepté son offre de médiation, ce qui avait tout d’abord écarté l’éventualité prévue à Tilsit d’une guerre suivie du partage de l’empire ottoman. Cette acceptation, qui était un acte fort habile de la part de la Porte, mettait Napoléon en demeure d’exiger, selon la promesse formelle qui accompagnait l’offre de médiation, l’évacuation préliminaire des Principautés par les troupes russes; mais comme il s’était engagé verbalement envers Alexandre à ne pas insister sur cette évacuation, il se trouvait pris entre deux promesses contradictoires et sa mauvaise foi était à découvert. A cette situation embarrassante pour un homme qui faisait si grand étalage de sa loyauté, étaient venues se joindre les remontrances de Sébastian!, qui faisait ressortir avec
force tout ce qu’il y avait d’impolitique à laisser la Turquie tomber sous la domination russe. Pour tous ces motifs, Napoléon en était aux regrets de s’étre avancé si loin avec Alexandre, et, sans oser revenir sur des promesses encore trop récentes pour être niées, il cherchait à en éluder l’exécution.
Il avait envoyé Savary à Saint-Pétersbourg en le chargeant d’amuser le czar avec de belles promesses, et de détourner contre la Suède l’impatience et l’avidité dont Alexandre semblait dévoré à l’égard des provinces turques. Mais la Finlande n’était plus à ses yeux qu’un présent sans valeur, et plus on voulait l’entraîner de ce côté, plus il mettait d’énergie à revendiquer ce qu’on lui avait promis de l’autre. Il faisait valoir, non sans vérité, et sa propre fidélité à remplir ses engagements, et l’irritation croissante du vieux parti russe auquel il lui fallait apporter de grands avantages pour se faire pardonner une alliance qui était réellement très -impopulaire en Russie, témoin la froideur méprisante avec laquelle la société russe accueillait notre ambassadeur. Napoléon, sans aller jusqu’à blesser Alexandre, n’en persistait pas moins à obtenir de lui une évacuation au moins momentanée de la Valachie et de la Moldavie.
Pour influencer les résolutions du czar, Napoléon se servit de l’occupation militaire qu’il avait maintenue en Prusse. Le traité de Tilsit avait stipulé l’évacuation des États prussiens après l’acquittement des contributions de guerre, mais il n’avait pas fixé le montant de ces contributions. Napoléon le fixa lui-même avec une rigueurqui, vis-à-vis d’un pays épuisé et ruiné comme était alors la Prusse, n’était plus que de la
HISTOIRE DE NAPOLÉON I®r.
rapacité. Le total de ces contributions, dont les derniers termes restaient seuls à acquitter, montait au chiffre de six cent un millions , deux cent mille francs. Indépendamment de ces sommes énormes pour le temps, la Prusse avait fourni une large rançon en objets d’art et en réquisitions de toute nature1. Il profita de l’impossibilité où elle se trouvait de se libérer pour lui faire nourrir ses troupes pendant plus d’une année. La présence de ses troupes sur le territoire prussien lui servit, en outre, de menace permanente contre la Russie. Bientôt il ne craignit pas de donner à entendre clairement au czar qu’il ne lui laisserait les Principautés qu’à la condition de garder lui-même la Silésie. Telle fut l’étrange palinodie que Gaulaincourt reçut l’ordre d’aller faire agréer au czar. Gaulaincourt avait, comme Savary, figuré dans l’aiTaire du duc d’Enghien; il y avait pris, il est vrai, une part beaucoup moins directe, ayant seulement appuyé le mouvement d’Ordener sur Ettenheim; mais ce n’en était pas moins un trait d’ironie diabolique de la part de Napoléon que d’imposer ces deux hommes au jeune czar comme pour lui rappeler le néant de ses volontés. Gaulaincourt, sans contester les promesses verbales de Tilsit, devait les présenter comme de simples prévisions nullement obligatoires, et, quant à l’évacuation de la Silésie, il avait ordre d affecter de ne plus y voir que l’équivalent naturel de celle des Principautés. Napoléon con-
1. Il résulte d’un rapport de Visconti que les objets d’art recueillis dans l’Allemagne du Nord étaient classés de la façon suivante : Peintures, 350; — manuscrits, 282; — statues, 50; — bronzes, 192. etc.
sentait à les abandonner à Alexandre , pourvu qu’Alexandre consentit à lui laisser ce dernier lambeau des dépouilles prussiennes.
Ces premiers nuages planant sur l'alliance russe, le désir d’entraîner l’Autriche à rompre avec l’Angleterre ou tout au moins à entrer dans le blocus continental, enfin, la nécessité de prévenir toute diversion de sa part jusqu’à l’entière réalisation des nombreuses entreprises qu’il venait de commencer en Occident, faisaient une loi à Napoléon de donner quelque satisfaction à la cour de Vienne pour obtenir son acquiescement. Après avoir hésité un instant entre la conciliation et la violence, car il fut sur point de faire sommer l’Autriche avec aussi peu de ménagement que le Danemark, il parvint à son but en lui rendant Braunau, place forte qu’il avait gardée à la suite de l’occupation des bouches du Cattaro par les Russes. Il n’avait d’ailleurs plus aucun prétexte de la lui refuser plus longtemps puisque la Russie venait de nous livrer à la fois Gorfou et les bouches du Cattaro. Quelques échanges de territoires sur les bords de l’Isonzo, réglés à l’amiable entre le royaume d’Italie et l’Autriche, achevèrent de rassurer le cabinet de Vienne qui avait grand’peur que son projet de médiation, proposé à la suite de la bataille d’Eylau, ne lui portât malheur. En cela cette cour ne se trompait pas, et Napoléon était loin de lui avoir pardonné, mais il lui suffisait pour le moment d’obtenir l’adhésion de l’Autriche au blocus continental et sa neutralité dans les affaires compliquées où il venait de s’engager.
Tel était le spectacle qu’oflrait l’Europe pendant les
trois mois qui suivirent l’entrevue de Tilsit. Entre les deux colosses qui se donnaient la main par-dessus les ruines des anciennes grandes puissances continentales, il n'y avait plus aucune force capable d’opposer une résistance. Tous les États intermédiaires étaient paralysés par l’impuissance ou la terreur, et nos soldats étaient partout en marche pour aller effacer les derniers vestiges d’indépendance chez ceux que leur faiblesse ou leur éloignenfent avait mis jusque-là à l’abri des orages. Le nom de corps cV observation que Napoléon assignait invariablement aux différentes armées qu’il dirigeait contre l’Étrurie, contre les États romains, contre le Portugal, semblait avoir pour but d’indiquer qu’il ne jugeait pas ces États dignes d’une déclaration de guerre; c’était une simple mesure de police qu’il prenait à leur égard en les occupant. Le Danemark seul avait prévenu une invasion imminente en se jetant dans nos bras après la catastrophe de Copenhague. On ne pouvait plus s’emparer de sa marine, mais on exploitait son malheur pour justifier des entreprises commencées longtemps avant le dénouement de l’expédition anglaise ; et la conquête même du Portugal était présentée comme une simple revanche du bombardement de la capitale danoise. Dans une correspondance que le Moniteur publiait comme envoyée de Lisbonne, le peuple portugais était censé demander lui-même à être conquis pour venger le Danemark : a Nous voulons faire cause commune avec le continent, disait ce compatriote de Camôens. L’outrage fait à tous les souverains dans l’atroce expédition de Copenhague justifiera notre guerre — Nous y consoliderons notre indépendance .... Haine à l’Angleterre!
tel est le sentiment de la génération présente1. » Les Portugais ne se doutaient guère qu’ils étaient si impatients de se sacrifier à la cause du blocus continental. Outre ces diverses opérations, Napoléon préparait dans le plus grand secret deux expéditions dirigées. Tune contre la Sardaigne, l’autre contre la Sicile, cet indispensable fleuron de la couronne de Joseph. Toutes deux étaient réservées au honteux avortement qui s’attachait à ses entreprises maritimes ; mais le succès de ces projets paraissait infaillible , et une fois qu’ils seraient réalisés quel obstacle pourrait l’arrêter désormais?
Chose étrange pourtant et bien digne d’observation, à côté de ces Etats inoffensifs contre lesquels Napoléon n’avait pas un seul grief légitime et qu’il ne frappait que par ambition, il en était un, un seul, qui lui avait donné un réel sujet de plainte, après avoir été, il est vrai, poussé à bout par une longue série d’outrages et de mauvais traitements, et Napoléon, loin de l’en punir, semblait n’en avoir gardé aucun souvenir, il se montrait même plein d’égards et de prévenances pour lui. Cet État était l’Espagne, et ce sujet de plainte était la proclamation du prince de la Paix à l’époque d’Iéna, velléité de révolte désavouée presque aussitôt que conçue, mais certaine quoique enveloppée dans d’obscures circonlocutions. Occupé alors d’autres projets, Napoléon avait accepté sans objection les explications qui lui avaient été données; il s’était contenté d’exiger, comme gage de la docilité ultérieure de l’Espagne, l’envoi du corps d’occupation de la Romana