Moniteur du 25 oct
156 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
sur les bords de la Baltique. Depuis lors il avait réglé les affaires du Nord, il était revenu à Paris, et, contre toute attente, il n'avait point récriminé. Craignant un de ces éclats de colère auxquels elle n’était que trop accoutumée, la cour d’Espagne lui avait envoyé le duc de Frias pour le féliciter et l’apaiser. Napoléon avait accueilli cet envoyé avec la plus grande bienveillance. Loin de se plaindre, il écrivait, le B septembre, au roi d’Espagne en le remerciant de s’être toujours conduit en fidèle allié de la France. Il l’associait à ses projets contre le Portugal, le pressait de s’unir à nous pour forcer l’Angleterre à la paix, mais de la fameuse proclamation pas un mot. Cette magnanimité était d’autant plus extraordinaire que Napoléon avait toujours traité l’Espagne avec une impitoyable brutalité, alors qu’il n’avait aucun tort à lui reprocher. Aujourd’hui qu’il avait le droit de se plaindre en mettant toutes les apparences de son côté, il se taisait. Il semblait vouloir tenir son grief en réserve, ou n’en avoir pas gardé la mémoire. Quels desseins couvrait donc (?e silence? Quel intérêt avait-il à être généreux? Ce qui est certain, c’est que cette clémence était invraisemblable, et qu’une attitude si nouvelle annonçait suffisamment qu’il méditait quelque chose à l’égard de l’Espagne.
Que serait ce nouveau coup de surprise si profondément médité, et par quels moyens s’opérerait-il? Napoléon lui-même ne le savait pas encore, car il n'était pas homme à s’enchaîner d’avance par un plan arrêté dans une entreprise où son ambition n’admettait aucune limite; mais ce qu’il avait irrévocablement décidé c’est qu’il ferait quelque chose. Ce plan
était-il aussi récent, aussi nouveau qu’on s’accorde généralement à le dire? Depuis longtemps déjà Napoléon traitait l’Espagne comme une de ces misérables royautés dans lesquelles le souverain n’était que le prête-nom de sa propre autorité. C’était sans aucune exagération que, dans son discours d’ouverture au Corps législatif, prononcé le 16 août 1807, il assimilait l’Espagne à la Hollande, à la Suisse, aux royaumes d’Italie et de Naples : ses envahissements dans ce malheureux pays avaient en effet commencé bien avant l’époque qu’on leur assigne d’ordinaire. Dès le lendemain d’Iéna, faisant allusion aux bruits qui avaient couru à l’occasion de la proclamation du prince de la Paix, il écrivait à Cambacérès : « Où avez-vous pris que l’Espagne entrait dans la coalition? Toutes les 'places fortes sont dans mes mains. » Il y avait là sans doute une de ces grosses forfanteries dont il savait user à l’occasion, mais elle n’était pas sans contenir une part de vérité. Napoléon avait des vaisseaux et des soldats dans plusieurs des ports de l’Espagne, il avait de nombreuses intelligences parmi les agents du gouvernement espagnol, et il entendait bien les mettre à profit à un moment donné.
Parmi les nombreuses questions que soulève l’origine de cette ténébreuse affaire d’Espagne, il en est une que les historiens français décident presque invariablement en faveur de Napoléon, c’est celle qui est relative à son prétendu droit d’intervenir dans la péninsule. Ce droit était fondé, selon eux, d’abord sur la trahison du prince de la Paix, et ensuite sur ce qu’ils appellent la nécessité de prendre un parti à l’égard de la décadence espagnole. Il suffit, pour faire justice de iv. 14
ces assertions, de jeter un simple coup d’œil en arrière sur les rapports antérieurs de Napoléon avec la cour d’Espagne. Entraînée à la guerre contre l’Angleterre par un traité surpris à la faiblesse du roi, mais qui stipulait du moins une parfaite réciprocité entre les deux États, l’Espagne n’avait trouvé que la violence, les spoliations et des avanies sans nom dans une alliance où elle avait cherché protection et sécurité. Dupée dans l’affaire du royaume d’Étrurie, où on ne lui avait livré qu’une royauté fictive en échange d’une magnifique colonie, violentée et spoliée à l’époque du traité d’Amiens qui lui coûta l’île de la Trinité en dépit des clauses les plus formelles de l’alliance , outragée publiquement et avec la dernière indignité en la personne de son roi lors de la conclusion du traité des six millions par mois, elle s’était plus tard trouvée de nouveau lancée dans une guerre désastreuse à son corps défendant; elle y avait perdu ses colonies et son commerce ; elle nous avait héroïquement sacrifié sa marine à Trafalgar. Pour récompense de tant de soumission et de dévouement, elle avait vu avec une profonde humiliation son roi traité avec le plus souverain mépris dans toutes les occasions où il avait tenté d’opposer quelque résistance à des exigences iniques; elle avait vu Napoléon disposer en maître de toutes les ressources du royaume; elle l’avait vu chasser, au profit de son frère Joseph, la dynastie espagnole de Naples après l’avoir enlacée dans ses pièges et amenée à la révolte à force d’outrages et d’exactions. Mais ce n’était pas tout ; après de si cruels sacrifices, après le sanglant holocauste de Trafalgar et à la suite des négociations de Napoléon
avec le cabinet de Fox, on avait tout à coup appris en Espagne que, trafiquant du territoire espagnol comme de sa propre chose, cet allié parjure avait, sans consulter personne, offert successivement à l’Angleterre et à la Russie une cession des îles Baléares pour indemniser un des princes qu’il avait dépouillés. Depuis longtemps la mesure était comble, et c’était après cette dernière découverte que le prince de la Paix avait jugé le moment venu de secouer le joug en profitant de l’occasion que lui offrait la guerre de Prusse. Il faut le dire bien haut, le seul tort de Manuel Godoy dans ce projet de révolte sitôt abandonné, était de ne l’avoir pas entrepris plus tôt, et surtout de n’y avoir pas persévéré à tout prix, et s’il était traître envers quelqu’un, c’était envers son pays ruiné, vendu et humilié par cet étranger.
Voilà pour le droit résultant de la prétendue trahison du prince de la Paix. Quant à celui qu’on motive sur la décadence de l’Espagne en faisant de Napoléon une sorte de providence chargée de régénérer les empires, il dénote chez les écrivains qui l’ont allégué un tel degré de superstition, qu’il faut surmonter quelque dégoût pour discuter sérieusement les faits sur lesquels ils appuient cette abjecte théorie de la régénération par la servitude. Que l’Espagne fût une monarchie en décadence depuis les temps d’Isabelle et de Charles-Quint, c’est là assurément ce qu’il ne viendra à l’esprit de personne de contester. L’immense effort que l’Espagne avait fait au seizième siècle pour dominer l’Europe, l’extension démesurée qu’elle avait donnée à ses colonisations, cause d’épuisement pour la métropole, et plus que tout cela le joug de fer de
l’absolutisme catholique personnifié dans l’inquisition, l’anéantissement des industrieuses populations mauresques, la multiplication inouïe des institutions monastiques, tels étaient les maux séculaires qui avaient prématurément arrêté l’essor d’abord si brillant de la nation espagnole. En dépit de ces tristes précédents, l’esprit philosophique, qui pénétrait partout au dix-huitième siècle, avait fini par s’introduire dans la catholique Espagne. Il y avait eu pour instrument un roi dévot mais bien intentionné. On avait vu le rigide Charles III , secondé par un ministre éclairé, M. d’Aranda, inaugurer en Espagne une ère de réformes et d’améliorations. La domination cléricale avait été frappée au cœur en la personne des jésuites, les libertés civiles avaient été étendues, l’industrie s’était relevée. Les éléments de cette heureuse renaissance n’avaient pas cessé d’exister en Espagne, mais le spectacle des effroyables convulsions qui succédèrent si vite à la glorieuse aurore de la Révolution française produisit dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres, un temps d’arrêt et une sorte de stupeur qui fut bientôt suivie de la guerre. A cette guerre, mêlée de succès et de revers, avait succédé une alliance offensive et défensive beaucoup plus désastreuse pour l’Espagne que des hostilités sans fin; mais c’était surtout de l’avénement de Bonaparte au consulat que dataient ses malheurs. Ce retour vers la décadence dont on ose faire un argument à l’appui de ses usurpations, c’est lui qui en était l’auteur principal. C’est lui qui avait par deux fois rejeté l’Espagne vers une guerre qu’elle repoussait, lui qui avait amené la ruine du commerce de l’Espagne et de ses
colonies renaissantes, lui qui avait épuisé le trésor espagnol par ses exactions, lui qui avait, contre l’avis de ses propres marins, donné le signal de la destruction de la marine espagnole en l’envoyant à la boucherie de Trafalgar; c’était lui, enfin, qui était le premier artisan des discordes qui commençaient à agiter la péninsule. Si l’exécration publique s’attachait déjà visiblement au nom et à la personne de Manuel Godoy, c’était uniquement parce qu’on le croyait l’instrument et le serviteur docile de la politique française, qu’il subissait, en effet, mais en la maudissant; et si l’imagination populaire, en quête d un héros, s était éprise avec passion du jeune prince des Asturies, l’héritier présomptif de la couronne, c’est qu’elle voyait en lui l’ennemi naturel de cette même influence.
Étaient-ce donc là les titres qui appelaient Napoléon à remplir envers l’Espagne le rôle de régénérateur? Et, en supposant que le succès dût couronner son entreprise, quels bienfaits pouvait-il donc lui apporter? Qu avait donc de si enviable le régime qu’il avait donné à la France? Gomment justifier cette étrange métamorphose du césarisme en rédempteur des peuples? Certes, l’Espagne était bien en retard au point de vue des lumières et des améliorations matérielles, mais quoique soumise au régime du bon plaisir, elle était loin de subir un despotisme aussi dégradant que celui qui pesait sur la France. On ne juge d ordinaire sa situation à ce moment décisif que sur les chroniques scandaleuses de la cour et sur ies statistiques mensongères que Napoléon fit rédiger pour servir de pièces justificatives à son usurpation; mais
en les admettant même comme vraies toute la vie de ce pays n’était pas là. Il possédait des libertés provinciales et municipales très-étendues à Tabri desquelles pouvaient croître et se développer un grand nombre d’existences prospères et indépendantes. Quelques-unes de ses provinces, telles que la Navarre et les provinces basques étaient de véritables républiques, votant leurs impôts, et se gouvernant ellesmêmes. L’autorité du roi était peu limitée, mais elle était douce et tolérante ; elle ne s’inclinait pas devant la loi , mais elle respectait les traditions ; et ses torts étaient surtout ceux de la faiblesse et de l’incurie. La cour était frivole et corrompue comme une cour d’ancien régime, mais auprès des scandales trop fameux de la cour impériale, la liaison même de la reine avec Godoy, qui a tant indigné les vertueux apologistes de l’empire, pouvait passer pour un trait de mœurs patriarcales. Quelle que fut d’ailleurs la corruption des courtisans, la nation était saine et honnête. L’Espagnol était réputé en Europe pour son courage, sa sobriété, sa fidélité à sa parole, sa susceptibilité en matière d’honneur; il avait des croyances arriérées, mais il avait des croyances. Avec un fonds de qualités si rares, ce peuple avait plutôt de quoi prêter aux Français, tels que Napoléon venait de les façonner, qu'il n’avait à leur emprunter. Le seul présent bien authentique que ces singuliers missionnaires de la civilisation pussent lui apporter, c’était le fléau de la domination étrangère.
Écartons donc ces honteux sophismes qui ont trop longtemps servi d’excuse à des attentats dont on ne préviendra efficacement le retour qu’en les présen-
tant dans leur hideuse réalité. Il faut en dire autant des fables imaginées par Napoléon et répétées depuis par des apologistes complaisants, pour rejeter sur des comparses secondaires de ce triste drame la responsabilité soit de l’initiative, soit des développements ultérieurs des affaires d’Espagne. Ici, comme dans la catastrophe de Vincennes, comme dans toutes les actions de sa vie sur lesquelles il a craint de voir briller la lumière vengeresse de l’histoire, ce prodigieux trompeur, le créateur heureux de sa propre légende, s’est efforcé d’entasser les équivoques et les contradictions, il est allé, comme nous le démontrerons, jusqu’à fabriquer de faux documents pour se sous traire aux sévérités de l’avenir, et le succès de ses falsifications historiques, encore plus étonnant peut-être que celui de ses stratagèmes politiques et militaires, est là pour prouver qu’il n’avait pas trop présumé de la crédulité humaine. Napoléon a peu écrit, et pour cause, sur les affaires d’Espagne, mais en revanche il en a beaucoup parlé. On ne trouve guère, dans le volumineux recueil de ses dictées, qu’une note de quelques pages relative au séjour des souverains détrônés en France. Dans cette note qui figure parmi ses observations sur le manuscrit de Sainte-Hélène , il s’efforce de prouver qu’il avait tout intérêt à faire assassiner Ferdinand VII et son frère don Carlos, dont la mort, dit-il, eût tout terminé ; il affirme que le conseil de se débarrasser de ces deux jeunes princes lui fut donné par Talleyrand, et il se fait un mérite d’avoir repoussé ce conseil. Il n’y dit rien de l’origine même de la guerre, mais dans ses conversations qu’il sait être précieusement recueillies par des
confidents attentifs et qui sont devenues en effet la source où les historiens ont le plus souvent puisé leurs renseignements, il est beaucoup plus explicite.
Là, il impute nettement à Talleyrand la pensée première de l’invasion de l’Espagne, comme il lui a imputé celle de l’assassinat du duc d’Enghien. Il le dit à O’Méara, il le répète à Las Cases : « C’était Talleyrand, disait l’Empereur, qui avait poussé à la guerre d’Espagne, bien que dans le public il eût eu l'art de s’y montrer contraire *. » Ce dernier mot est singulièrement caractéristique. Quoi ! Talleyrand avait eu l’art de pousser Napoléon à cet acte funeste au point de l’y déterminer, et en même temps il avait pu faire croire au public qu’il y était opposé, et cela sous l’œil de la police impériale? Ce n’était plus là de l’art, mais de la sorcellerie 1 Las Cases ajoute : « Aussi était-ce par une sorte de malice que Napoléon avait choisi Valençay pour y placer Ferdinand. Ce trait n’est certainement pas inventé. Le choix de la résidence de Valençay, propriété de Talleyrand, pour servir de prison au prince détrôné, a été souvent invoqué comme une preuve de la coopération active de ce diplomate dans les plans de Napoléon; on voit ici ce qu’on doit en penser. C’était un de ces tours méphistophéliques que Napoléon aimait de prédilection, une inspiration du genre de celle qui avait déterminé l’envoi de Savary et de Caulaincourt auprès d’Alexandre, et si ce choix de Valençay prouve quelque chose, c’est en faveur de Talleyrand plutôt que contre lui, il prouve qu’on lui gardait rancune de son opposition et qu’on l’en pu-