‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 40 sur 124 · Mémorial de Las Cases · texte numérisé non relu

Mémorial de Las Cases

nissait en le compromettant. Des amis attardés de la mémoire de Napoléon, moins inconsidérés que leurs devanciers, voudraient aujourd’hui que l’histoire ne tînt plus aucun compte des divers journaux rédigés à Sainte-Hélène , sur ses conversations de tous les jours. Que ces recueils soient pleins d’inventions mensongères, c’est ce que personne n'a mieux établi que nous, mais ces inventions sont l’œuvre de Napoléon lui-même et non pas celle des confidents qui les ont écrites sous sa dictée; elles émanent irrécusablement de lui, elles contiennent une part notable de vérité, car ce n’est qu’avec des vérités dénaturées que se font les mensonges habiles; elles révèlent un des traits les plus expressifs de son caractère, et elles doivent d’autant plus être discutées qu’elles sont la source première des fictions que d’autres sont venus ensuite # commenter, orner et embellir. Où serait d’ailleurs la justice historique si l’on devait considérer comme une simple fantaisie les faux témoignages qu’un homme a laissés sur lui-même et sur les autres ? La frappante concordance des journaux de Las Cases et d’O’Méara est pour tout esprit de bonne foi une preuve incontestable de la fidélité de leurs rédacteurs, mais la confirmation si précise qu’ils ont reçue d’une publication récente1, ne laisse plus place au doute : c’est bien Napoléon lui-même qui parle dans leurs récits. La transcription est exacte quant au fond, sinon quant à la forme. Le journal du colonel Campbell, le commissaire anglais à l’île d’Elbe, contient exactement les

1. Napoléon at Fontainebleau and, Elba : Sir Ncil CampbeWs journal .

mômes témoignages, quelquefois formulés presque dans les mêmes termes. Ici encore c'est sur l’influence de Talleyrand, que Napoléon rejette l’initiative de la guerre d’Espagne et de la mort du duc d’Enghien. « Talleyrand, dit-il, était disgracié par suite des représentations des rois de Bavière et de Wurtemberg auxquels il avait extorqué de grosses sommes d’argent; mais il continuait à fréquenter les soirées de l’Empereur, et c’est pour regagner ses bonnes grâces, qu’il l’engagea à profiter des dissensions qui se manifestaient en Espagne. » Et il ajoute que Talleyrand le pressait souvent « de se débarrasser des Bourbons en les assassinant. »

Cette déposition, au moins très-suspecte à première vue, pour ne rien dire de plus, est en définitive avec une assertion contenue dans ies mémoires inédits de Cambacérès, personnage à demi grotesque qui ne pouvait pardonner à Talleyrand sa supériorité et ses railleries, la seule autorité sur laquelle on s’appuie encore aujourd’hui pour imputer à cet homme d’État la responsabilité de l’affaire d’Espagne. On ne trouve dans les documents contemporains aucune trace de son influence active sur ces événements. Il y assiste en témoin, en confident, en agent officieux, mais il n’y joue qu’un rôle secondaire et passif. Talleyrand était en effet tombé à cette époque dans une demi-disgrâce, et ce n’étaitnullement par suite des représentations des cours étrangères, mais parce que, dégoûté d’un rôle dans lequel on utilisait son habileté sans jamais suivre ses conseils, il avait insisté pour échanger son titre de ministre des affaires étrangères contre celui de vice grand électeur. Il avait été remplacé au ministère par

Champagny, instrumentbeaucoup plusdocile. C’est par Fentremise de Champagny, son ministre des affaires étrangères, et de Duroc, son homme de confiance, que Napoléon met en œuvre toutes les transactions préliminaires qui vont aboutir à l’invasion de l’Espagne. Talleyrand, attaché à la cour par sa charge de grand chambellan, accompagne Napoléon à Fontainebleau, et Fon voit par les dépêches d’Izquierdo qu’il est initié dans une certaine mesure aux projets de l’Empereur, que l’envoyé d’Espagne s’efforce surtout d’utiliser son crédit supposé , mais il ne se mêle qu’incidemment et par des conversations à ces mesures préparatoires. Il y a plus ; il n’en connaît pas le vrai but ; il croit qu’il ne s’agit que d’obtenir les provinces de l’Ébre ; il n’aborde jamais d’autre sujet avec Izquierdo1. Toutes les ouvertures décisives sont faites par Duroc, acteur sans volonté, comme Champagny. Pendant toute cette période et jusqu’au dénoûment des scènes fameuses de Bayonne, il y a complète interruption de correspondance entre Napoléon et Talleyrand ; la première lettre que lui écrit l’Empereur après sa sortie du ministère est du 25 avril 1808, époque où tout est terminé.

Ce ne sont là que des présomptions; mais lorsqu’ensuite on réfléchit au caractère et à la nature d’esprit de ces 'deux personnages, à leurs antécédents historiques, à leur tempérament particulier, on se demande comment une accusation si invraisemblable

I . Les curieuses dépêches d’Izquierdo ont été publiées avec beaucoup d’autres documents précieux dans les Mémoires pour servir à l’hist. de la rév. d'Esjiagne de Llorente (fsellerto).

a pu être accueillie sans autre preuve que l’affirma tion d’un homme tant de fois surpris en flagrant délit d’imposture. On se demande commenta pu s’accréditer cette légende de Talleyrand s’attachant à Napoléon comme son mauvais génie pour l’attirer pas à pas vers l’abîrne. Il ne s’agit pas ici de réhabiliter cette âme versatile et vénale, mais de rendre à chacun ce qui lui appartient, car c’est là le premier devoir de la justice historique. Pour quiconque est familier avec les habitudes d’esprit de Napoléon, avec sa façon d’agir et de penser, son humeur, son tempérament, les actes de toute sa vie, cette assertion que dans une circonstance si importante, dans une entreprise si vaste, si périlleuse, si froidement préméditée, il ait pu être entraîné comme à son insu par de mauvais conseils, est une des rêveries les plus extraordinaires qui se puissent concevoir. G’est lui, l’homme dissimulé par excellence, lui qui ne prenait jamais conseil que de lui-même, qui ne démasquait ses projets que lorsqu’ils étaient consommés, c’est lui ce connaisseur et ce maître en trahisons, c’est lui le metteur en scène de tant de perfidies d’un art achevé, qui se présente à nous comme égaré, perverti par l’immoralité de ses conseillers, qui se pose en bon jeune homme corrompu par une mauvaise fréquentation l II invoque cette excuse dont le bénéfice ne s’accorde d’ordinaire qu’aux femmes et aux enfants, et on la lui octroie sans examen, sans autre garantie que sa parole ! On s’empresse d’amnistier cette âme innocente, comme si l’illusion était possible, comme si cette odieuse machination ne portait pas jusque dans ses moindres détails l’empreinte de sa

main, le sceau de son artificieux génie ; comme si de chaque péripétie de cette combinaison si savamment conduite, et de l’ombre même de ces noires, embûches, il ne s’élevait pas un cri, ce cri suprême de l’évidence : tu es ille vir, c’est toi qui l’as fait 1

Napoléon subissait d’autant moins l’influence de Talleyrand en cette circonstance, qu’il n’avait tenu aucun compte de ses conseils dans une foule d’occasions où il avait le plus grand intérêt à les suivre. On l’avait vu notamment à l’époque d’Austerlitz, lorsque la faveur dont Talleyrand jouissait auprès de lui allait jusqu’à l’intimité, déjouer avec une obstination imperturbable et quelque peu ironique tous les efforts vraimenttrès-méritoires qu’avaitfaits ce ministre pour le ramener à une politique plus sage et plus modérée. Les avis de Talleyrand qui avaient pour eux la raison, la force des choses, l’adhésion de tous les hommes sensés, n’avaient modifié sur aucun point les plans d’une politique extravagante, et l’on veut que lorsqu’il s’est agi d’une entreprise si dangereuse, si contraire aux vues de cet esprit tempéré, prévoyant, ennemi des partis extrêmes, ils soient devenus tout à coup la cause déterminante ! Talleyrand était peu accessible aux scrupules, c’était avant tout un courtisan et un complaisant. Mais ce qu’on ne lui a jamais contesté, c’est le tact et la mesure dans l’esprit. Depuis longtemps déjà il s’effrayait de la folle allure, des visées gigantesques de la politique de Napoléon; son bon sens exquis en était révolté autant qu’alarmé. Quel intérêt pouvait-il avoir à le pousser contre sa conviction dans de si grosses aventures ? Son intérêt n’était-il pas au contraire de l’en détourner, ne fût-ce que pour con-

'server les avantages de sa situation privilégiée? Il n’était toutefois pas homme à se compromettre par une désapprobation inutile, et il est fort probable qu’initié un peu tard à des projets déjà en voie d’exécution et sur lesquels on ne l’avait pas consulté, il se donna le mérite d’approuver ce qu’il ne pouvait empêcher ; mais un tel assentiment n’a rien de commun avec l’influence qu’on lui attribue. Le rôle qu’on lui prête étant contraire tout à la fois à son intérêt, k son caractère et à ses opinions connues en faveur de la modération, c’est à ceux qui l’accusent de fournir des preuves plus concluantes que des allégations dénuées de toute vraisemblance.

Quoi qu’on ait dit, d’après Napoléon lui-même, pour , obscurcir cette question de responsabilité si importante en histoire, plus on y regardera de près, plus on reconnaîtra que dans l’affaire d’Espagne comme dans celle du duc d’Enghien, il n’a pris conseil que de ses passions effrénées; l’initiative est à lui, la pensée est à lui, l’exécution même est à lui, car ses agents ne font rien sans son ordre. Dès le moment où il touche à l’Étrurie, propriété de l’Espagne, on voit grandir dans son esprit cette idée funeste qui y germe depuis quelque temps déjà, et on en suit pas à pas la progression. Pour prévenir les réclamations de la cour d’Espagne, il va lui offrir les dépouilles de la maison de Bragance à qui il a fait signifier son ultimatum ; et ce partage du Portugal ne sera lui-même qu’un moyen d’envahir et d’enchaîner insensiblement l’Espagne. Quant à son ultimatum, il le sait tellement inacceptable qu’il n’attend pas même la réponse du régent pour disposer du Portugal. Il ne reçoit cette

réponse que le 12 octobre, et dès le 25 septembre, il a chargé Duroc de s’entendre avec Izquierdo pour le partage du Portugal. Les représentants de ce malheureux pays si indignement sacrifié pour avoir eu confiance en un traité signé par Napoléon, ont fait pour l’apaiser toutes les concessions qu’auraient pu exiger un vainqueur offensé ou un allié trahi. Non-seulement ils ont consenti à entrer dans le blocus continental, à confisquer les marchandises britanniques, à fermer leurs ports aux Anglais, mais ils s’engagent à déclarer la guerre à ce peuple auquel les lie une ancienne alliance, persuadés que cette mesure arrachée à leur détresse ne leur sera pas imputée à crime. Sur un seul point le régent oppose des représentations suppliantes aux conditions dictées par Napoléon. Il considère comme contraire à son honneur de confisquer les propriétés privées appartenant à des Anglais et ne peut se résoudre à ratifier cet article. C’est là tout ce que désire Napoléon ; il rappelle aussitôt son ambassadeur de Lisbonne , et il ordonne à Junot d’entrer en Espagne pour marcher sur le Portugal 1.

En notifiant ce fait au roi d’Espagne, le même jour, 12 octobre, Napoléon lui écrivait : a Je m’entendrai avec Votre Majesté pour faire du Portugal ce qui lui conviendra, et dans tous les cas, la suzeraineté lui en appartiendra comme elle a paru le désirer. » Le roi Charles IV n’avait nullement désiré ce présent incommode, il l’acceptait à contre-cœur pour s’indemniser de l’Étrurie, mais il était loin encore de

1. Napoléon à Champagny, 12 octobre 1807 ; à Clarke., ministre de la guerre, même jour

172 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

soupçonner le parti que Napoléon allait tirer de ce bienfait. Il était loin de se douter qu’en se rendant solidaire de ces iniquités, il se mettait à la merci de son puissant complice. Que le projet de s’emparer de tout ou partie des provinces espagnoles fût dès ce moment formé dans l’esprit de Napoléon, c’est ce dont il est impossible de douter. Déjà Junot était entré en Espagne, et son maître lui envoyait, le 17 octobre, des instructions au milieu desquelles se détachaient ces paroles significatives :

« Faites-moi faire la description de toutes les provinces par où vous passez, des routes, de la nature du terrain ; envoyez-moi des croquis . Chargez des officiers du génie de ce travail qu'il est important d’avoir, Que je puisse voir la distance des villages, la nature du pays, les ressources qu’il présente. » Il s’agissait ici, qu’on le remarque bien, de l’Espagne et non pas du Portugal. Singulière façon de se présenter en pays ami ! A quoi pouvaient tendre de pareilles recommandations? Dans quel but faire lever des plans par des officiers du génie dans des contrées qu’on traverse en allié? Tout cela est bien étrange et suspect.

Mais comment s’inquiéter? Napoléon a repris ses négociations aveclzquierdo, et dans ce moment même il rédige de concert avec lui les stipulations de ce fameux traité de Fontainebleau qui va tout à la fois offrir à l’Espagne l’appât qu’elle convoite, et ménager à Napoléon son entrée en scène. Il accorde au négociateur les avantages les plus inespérés. Il veut que tout le monde soit rassuré et satisfait. Le prince de la Paix, en butte à la haine de l’héritier présomptif,

redoute les éventualités de l’avenir; on lui constitue, dans le Portugal méridional, une principauté indépendante d’où il pourra plus tard braver ses ennemis; la reine d’Étrurie est mécontente et spoliée, on lui donne pour elle et ses enfants une autre principauté au nord sous le titre de Lusitanie septentrionale. Le roi d’Espagne désire aussi une fiche de consolation, on lui promet la moitié des colonies portugaises, et on lui donne le titre pompeux d ’ Empereur clés deux Amériques. Dans ce partage d’une si riche proie. Napoléon n’oublie que lui-même. Il lui suffit d’avoir fait le bonheur de ses alliés, et s’il garde en dépôt les provinces de Beira, Tras os Montés, Estrémadure, le centre et le cœur du Portugal, c’est uniquement «pour en disposer d la paix generale 4, a> et dans ce cas, leur possesseur, quel qu’il soit, devra reconnaître la suzeraineté du roi d’Espagne. Cependant, au milieu de ces clauses si rassurantes, il s’en glisse une jetée négligemment à la fin d’un annexe qui, aux yeux d’un observateur moins confiant qu’Izquierdo, n’eût présagé rien de bon pour la monardliie espagnole. C’est l’article qui stipule « qu’un nouveau corps de 40,000 hommes de troupes françaises sera réuni à Bayonne, pour être prêt à entrer en Espagne et à se porter en Portugal dans le cas où les Anglais enverraient des renforts et menaceraient de l’attaquer1 2. » C’est en effet prévoir un malheur de bien loin. Junot est entré avec 25,000 hommes; l’Espagne en envoie autant. Com ment supposer que ces 50,000 hommes, auxquels

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