LE COMPLOT DE L’ESCURIAL
gnes ne se confient d’ordinaire qu’à des agents déconsidérés, le grand art consiste à les faire accomplir par des instruments honnêtes.
Dès son arrivée à Madrid, Beauharnais était devenu le centre des mille intrigues d’une cour faible et divisée, pour qui le représentant de Napoléon était une redoutable influence à ménager. Entre un favori impopulaire, odieux à la nation par ses légèretés et par ses complaisances envers l’étranger, odieux à Napoléon par ses velléités de révolte, et un jeune prince qui ne s’était encore fait connaître que par son inimitié contre ce même favori, les préférences personnelles de l’ambassadeur ne pouvaient être douteuses, et ses instructions n’étaient pas de nature à le détourner de ce penchant. Il devait tout naturellement donner ses sympathies au prince des Asturies, ne fût-ce que par opposition au prince de la Paix, en y mettant toutefois la réserve que lui commandaient ses fonctions. Les divisions intestines de la cour d’Espagne avaient pris récemment un caractère d’animosité extrême, comme toutes les fois que de telles mésintelligences trouvent un aliment dans les passions nationales et dans un réel malaise. Après un inutile effort pour désarmer et gagner le prince des Asturies en lui faisant épouser sa propre belle-sœur dona Maria-Luisa de Bourbon, Manuel Godoy n’avait plus songé qu’à profiter de la faveur royale pour accroître son pouvoir de façon à se trouver en état de faire ses conditions à un moment donné, et à rendre la haine de ses ennemis aussi impuissante dans l’avenir qu’elle l’était dans le présent. De là les nouvelles dignités qu’il s’était en quelque sorte décernées à lui-
même, le titre d’altesse, la charge de grand amiral, le commandement suprême de la maison militaire du roi, enfin cette principauté des Algarves qu’il s’était fait donner en Portugal par le traité de Fontainebleau, comme un refuge assuré contre une persécution prévue. Ces précautions dont le sens n’était un mystère pour personne, grossies par la crédulité publique qui évaluait à des sommes fantastiques les trésors amassés dans le même but, n’avaient fait qu’exaspérer les adversaires du prince de la Paix et envenimer les ressentiments populaires. Le bruit courait qu’il avait été jusqu’à vouloir changer la ligne de successibilité au trône et même jusqu’à rêver un changement de dynastie.
Pendant qu’il faisait tout pour fortifier sa position et accroître encore cette fortune insolente, objet de tant d’envie, sa victime supposée, le prince des Asturies, vivait dans la retraite et l’isolement, avec une tristesse affectée, suspect à sa propre famille, en hostilité presque ouverte avec le roi son père. Il entretenait des intelligences secrètes avec tout ce qu’il y avait de mécontents, offrant aux ambitieux la perspective des faveurs d’un nouveau règne, au peuple l’espoir chimérique d’une renaissance de l’Espagne humiliée. Au fond la partie ne se jouait nullement entre Charges IV et son fils le prince des Asturies, ruais entre aeux favoris dont l’un. Manuel Godoy, était le favori du père, et l’autre, Juan Escoiquiz, le favori du fils. Ce chanoine, ancien précepteur du prince des Asturies, était un lettré vaniteux, rempli d’ambition et de fatuité, qui avait assez bien donné sa mesure en traduisant tour à tour le Paradis perdu , de Milton , et le
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Monsieur Botte , de Pigault Lebrun. D’une étourderie remuante mais déguisée sous la gravité ecelésiaslique, d un esprit borné, quoique non dépourvu d’une certaine finesse, étranger au monde comme aux affaires, mais convaincu que la connaissance des livres lui donnait la connaissance des hommes, Escoiquiz n’avait vu dans les fonctions qu’il occupait auprès de l’héritier de la couronne, qu’un moyen facile de s’emparer de bonne heure de l’esprit de son élève. Il espérait jouer un jour sous le règne de Ferdinand le rôle que Godoy jouait sous le règne de Charles. Relégué à Tolède à la suite de ses premières intrigues, l’artificieux chanoine était de retour à Madi id depuis le mois de mars 1 807 ; il y avait repris ses menées avec une activité aiguillonnée par le désir de la vengeance.
Escoiquiz ne tarda pas à connaître les dispositions de Beaunarnais ; il résolut de les utiliser en faveur du piince des Asturies. Il savait que le roi et la cour tremblaient devant Napoléon ; s’il parvenait à gagner une si puissante protection, le crédit du favori déjà si ébranlé auprès de la nation, n’ayant plus pour appui que le fol engouement de la reine et l’aveuglement du roi, serait forcé de céder devant tant d’influences conjurées. Le moyen de gagner l’amitié de Napoléon était très-simple, au dire du chanoine. L’empereur des Français s’était montré très-friand d’alliances royales ; il ne s’agissait donc que d’obtenir de lui la main d’une princesse du sang impérial pour le prince des Asturies. Escoiquiz se mit en conséquence en relations avec l’ambassadeur de France dans le courant du mois de juillet 1807, et dès la première entrevue
lui communiqua cette singulière requête. Beauharnais, enchanté de la demande, mais craignant avec raison de se compromettre, tant était insolite une telle démarche faite par l’héritier présomptif à l’insu de son père, promit d’en référer à son gouvernement. Il lui transmit en effet cette demande, d’abord en termes obscurs, puis avec les détails les plus clairs et les plus circonstanciés. Napoléon lui fit prescrire d’encourager ces ouvertures, mais de dire qu’elles étaient encore trop vagues pour qu’on pût prendre un engagement précis. Beauharnais continua donc ses entrevues mystérieuses avec Escoiquiz pour ’amener à faire un pas de plus ; il les continua non-seuiement avec l’autorisation de son gouvernement, mais par son ordre. Et Napoléon voulait si bien que Beauharnais fût trompé, afin de rendre son évidente loyauté plus persuasive, que, chose inouïe, sans précédents en diplomatie, il lui laissa ignorer la conclusion du traité de Fontainebleau. En divulguant les avantages personnels que ce traité faisait à Godoy par la rétrocession des Algarves, on aurait mis fin aux avances que l’ambassadeur prodiguait à Ferdinand, on aurait dévoilé la perfidie de ce double jeu auquel Beauharnais aurait certainement refusé de se prêter plus longtemps. Il semble cependant que Napoléon, honteux d’employer sa diplomatie à de pareilles intrigues, ou plutôt craignant de s’y trouver compromis, conçut un instant l’idée de défendre à Beauharnais de pousser les choses plus loin. Il existe, en effet, une lettre adressée à Ghampagny dans laquelle l’Empereur exprime en même temps qu’un blâme énergique au sujet des manœuvres qu’il avait con-
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seillées, la crainte de voir son ambassadeur tomber dans les pièges qu on lui tend1. Mais cette lettre, ou n était qu un désaveu anticipé en prévision d’un accident, ou fut annulée par des instructions subséquentes, car Beauharnais, loin de mettre un terme à cette négociation dangereuse, la poursuivit plus vivement que jamais, et la poursuivit avec l’autorisation de son gouvernement. Déjà il l’avait amenée, par ses insistances, à un point où elle n’avait plus rien de ce vague qu’on lui avait d’abord reproché. Le 30 septembre, il se plaignait de n’avoir que des promesses en paroles, il exigeait des garanties avant de s’engager plus avant dans cette affaire. Le 12 octobre, il reçut, enfin, par l’entremise d’Escoiquiz, une sorte de supplique datée du 11, et signée du prince des Asturies, à 1 adresse de 1 empereur des Français. Le jeune prince élevait la voix vers a le héros qui effaçait tous ceux qui l’avaient précédé », et après lui avoir dépeint l’état d oppression dans lequel il vivait, implorait «sa protection paternelle; » il le priait « de daigner lui accorder l’honneur de s’allier à la famille impériale. »
Il est inutile de faire ressortir la gravité d’une pareille démarche sous un gouvernement monarchique. La demande en mariage, quelque offensante qu’elle fût pour les droits paternels, n’ét^it rien auprès de cette dénonciation d’un père par son fils, de cet appel à 1 intervention d’un souverain étranger. Cette lettre, rapprochée des pièces encore plus compromettantes que rédigeaient en ce moment même les conseillers du prince des Asturies et qui devaient être avant peu