‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 50 sur 124 · En date du 7 octobre · texte numérisé non relu

En date du 7 octobre

214 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.

saisies chez lui, constituait une véritable conspiration, sinon contre le roi lui-même, du moins contre son gouvernement.

Tel était le point précis auquel Napoléon avait amené les affaires d’Espagne au moment de la signature du traité de Fontainebleau. Pendant que ses troupes traversaient le territoire de la Péninsule avec Tordre formel de ne remplir aucune des conditions du traité, ou s’accumulaient sur la frontière sous prétexte de la faire respecter, ses agents à Madrid encourageaient sous main la révolte du ûls contre le père. Tout prêt à profiter de leurs intrigues qu’il dirige, et maître désormais de ce document décisif dans lequel on implore sa justice, il épie en silence une occasion favorable; il peut, en choisissant son heure, intervenir, soit en chevalier protecteur de l’innocence, soit en vengeur des droits méconnus de l’autorité royale et paternelle. C’était là une situation admirablement préparée pour son entrée en scène; et si, comme le soutiennent ceux qui ne voient aucune corrélation dans ces divers événements, le hasard seul avait produit ces opportunités si ingénieusement combinées, on est forcé de convenir que le hasard y mettait non-seulement de la bonne volonté, mais un art des plus remarquables.

Napoléon se trouva pourtant mis en demeure de se prononcer un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu, par suite d’un événement d’ailleurs fort explicable dans l’état de discorde où se trouvait la cour de Madrid. Le prince des Asturies était surveillé de très-près. On s’aperçut qu’il passait ses nuits à écrire, qu’il entretenait une correspondance secrète très-active. Le roi.

dont les soupçons étaient déjà éveillés, fît saisir ses papiers à l’improviste dans la journée du 28 octobre, et le lendemain 29, lui ordonna de rendre son épée et de garder les arrêts dans ses appartements de l’Escurial. Les papiers saisis se composaient d’abord d’un mémoire écrit de sa main, dans lequel il dénonçait au roi une conspiration supposée du prince de la Paix, qui avait conçu, selon lui, le projet d’exterminer la famille royale tout entière pour se frayer un chemin au trône ; ensuite d’un mémoire d’Escoiquiz à l’appui de la demande en mariage d’une princesse française, enfin d’un chiffre destiné à la correspondance du prince. Le mémoire de Ferdinand contenait en termes voilés une allusion très-claire aux rapports de la reine avec le prince de la Paix. Cette révélation si abominable de la part d’un fils, avait, il faut le dire, une analogie bien étrange avec la dénonciation que Napoléon lui-même avait faite au roi quelques années auparavant. Au reste, le roi était traité avec le plus grand respect dans ces diverses pièces, et rien n’y indiquait qu’on eût songé à attenter à sa personne. Mais la reine y était présentée comme la complice du favori, et les aveux de Ferdinand ne tardèrent pas à faire découvrir un corps de délit beaucoup plus sérieux et qui paraissait dirigé contre le roi lui-même. C’était un décret écrit et signé de la main du prince des Asturies, mais avec la date en blanc, et dans lequel il autorisait le duc de l’Infantado à prendre le commandement de la Nouvelle-Castille, aussitôt après la mort du roi son père. Que signifiait un pareil ordre et comment l’expliquer? Le jmince allégua une courte maladie que le roi avait faite quelque temps auparavant, et

sa crainte de se trouver pris au dépourvu. Mais quand on se prépare si bien à un tel malheur on n'est pas loin de le souhaiter, et cet acte était de nature à recevoir des interprétations encore plus défavorables.

Le crédule Charles IV s'exagérant encore la portée de ces intrigues criminelles, excité par la reine dont l’irritation était bien concevable puisqu'elle était outragée à la fois comme femme et comme souveraine, se x^ersuada qu’il venait d’échapper à un véritable complot dirigé contre sa couronne et sa vie. Il dénonça publiquement le coupable dans une proclamation adressée au peuple espagnol ; il annonça qu'il allait le faire poursuivre ainsi que ses complices. Il était si loin de soupçonner que Napoléon pût être pour quelque chose dans ces menées, qu'il lui écrivit en même temps comme à un ami, et avec une bonhomie touchante, pour lui faire part du malheur qui l’accablait. Il lui notifiait son intention de punir le prince en faisant révoquer la loi qui l’appelait à la succession au trône. Il le priait en terminant de vouloir bien « l'aider de ses lumières et de ses conseils. »

Cette lettre était datée du 29 octobre 1807. Le lendemain le roi en écrivit une seconde qui n'a pas été publiée, mais dont l’existence est certaine, pour se plaindre de Beauharnais, dont il ne connaissait encore qu’imparfaitement les menées *. Napoléon était encore à Fontainebleau et ne dut par conséquent la recevoir avec tous les éclaircissements relatifs aux scènes de l'Escurial, que vers le 7 ou 8 novembre.

1. Voir dans le recueil de documents publié par Llorente les lettres d’izquierdo à Godoy, en date des 16 et 17 novembre 1807.

LE COMPLOT DE L’esCURIAL. 217

Il avait tout préparé pour l'envahissement de l’Espagne, les troupes comme les prétextes ; cependant cette brusque péripétie avait devancé ses prévisions. On voit par une de ses lettres à Clarke, le ministre de la guerre, en date du 3 novembre, que le 2e corps d’observation de la Gironde, commandé par Dupont, ne devait être prêt à entrer en action que le 1er décembre. Les lettres du roi d Espagne et les nouvelles qui lui arrivent de Madrid changent en un instant ses résolutions. C'est du 8 au il novembre que se produit cette révolution dans son esprit. Il croit tout son plan démasqué, accable de menaces Masserano, l’ambassadeur officiel de la cour de Madrid ; il lui déclare que puisqu’on ose calomnier Beauharnais, il va marcher contre l'Espagne. En même temps il écrit à Clarke deux longues lettres successives. Dans la première il lui donne l’ordre d'accélérer le départ de Dupont et de ses régiments en retard. Ils supprimeront les séjours et brûleront les étapes. Clarke ordonnera dans le plus grand secret V armement immédiat des places frontières d'Espagne ; il y fera réunir d'immenses approvisionnements, même dans celles des Pyrénées- Orientales. « Ces approvisionnements qu'on verra là, dit-il, on dira que c'est pour l'armée de la Gironde. » Mais cette armée de la Gironde qui suit de si près le corps de Junot, ne suffit déjà plus à son impatience, ■et il expédie à Clarke une nouvelle missive encore plus pressante que la première. Il veut diriger sur la frontière espagnole une troisième armée, tirée des dépôts qui gardent les bords du Rhin et encore en formation sous le nom de corps d' observation de V Océan. Pour que ce mouvement s’opère avec plus de rapidité,

Clarke la fera partir en poste de Metz, de Nancy et de Sedan, dans la direction de Bordeaux. Tout ce qui lui reste de disponible en fait de troupes, et surtout de cavalerie, cuirassiers, chasseurs, dragons, hussards, Napoléon le pousse vers les Pyrénées, et ce n’est plus le corps de Dupont, mais cette nouvelle armée qui doit être sur les frontières d’Espagne au 1er décembre. «Vous aurez soin, écrit-il à Clarke, de dire aux généraux de faire des ordres du jour pour encourager les troupes, et sur la nécessité d’accélérer les marches pour aller au secours de V armée de Portugal contre l'expédition que les Anglais préparent 4. » En même temps il fait exécuter aux cent mille hommes qui occupent l’Allemagne un mouvement rétrograde, de façon à les avoir à sa portée. Il en rappelle une partie en France, les autres sont ramenés de la Vistule sur l’Elbe et sur l’Oder.

Cette précipitation extraordinaire prouve jusqu'à l’évidence que Napoléon avait, dès ce premier moment, conçu l’idée, qu’il réalisa plus tard, de se présenter à l’Espagne en arbitre suprême entre Charles IV et son fils. Armé de la lettre du fils invoquant sa protection, de la lettre du père accusant le fils, il crut l’occasion venue d’intervenir, et la saisit aussitôt avec une impatience fébrile. Cependant le lendemain 12 novembre, à quatre heures du matin , il écrivait de nouveau à Clarke, mais dans un sens bien différent : * Si les ordres que je vous ai donnés par ma lettre d’hier, lui disait-il, pour faire partir les troupes en poste, ne sont pas expédiés, je désire que

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