Napoléon à Clarke, 11 novembre
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vous les contremandiez.... Les circonstances sont moins urgentes aujourd’hui. »
Ainsi au moment de s’élancer sur sa proie, Napoléon tergiversait, reculait. Que s’était-il donc passé dans son esprit ? l’explication de ce soudain revirement était tout entière dans les incidents nouveaux qui venaient de se produire à Madrid. Les perplexités morales de l'homme qui s’arrête au moment de frapper n’y entraient absolument pour rien. Le prince des Asturies, effrayé au dernier point des suites que pouvait avoir la colère du roi , de la tournure que prenait l’instruction criminelle, avait livré ses complices avec l’ingratitude ordinaire des hommes de ce rang, mais il avait fait en même temps des aveux qui devaient le perdre et qui le sauvèrent. En fronçant le duc de l’Infantado et Escoiquiz, il avait *conté les entrevues de celui-ci avec l’ambassadeur de France, le projet qu’il avait formé de demander en mariage une princesse du sang impérial, enfin la demande formelle que, d’après les conseils de Beauharnais, il avait adressée à Napoléon. Épouvanté de rencontrer à l’improviste la main de l’Empereur dans des intrigues auxquelles personne ne le croyait mêlé, le prince de la Paix, qui savait par une terrible expérience ce qu’il pouvait lui en coûter de blesser l’orgueil de Napoléon , résolut sur-le-champ d’étouffer l’affaire et de mettre hors de cause l’héritier de la couronne, afin d’ôter à l’Empereur tout prétexte d’intervenir. Mais par une fâcheuse inconséquence, en faisant amnistier le principal accusé, il persista à faire poursuivre les complices, soit qu’il iugeât une amnistie générale impossible après tout le
HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
omit qu’on avait fait de la conspiration, soit qu’il ne pût se résoudre à perdre cette occasion de frapper ses ennemis jurés. Il dicta à Ferdinand deux lettres dans lesquelles le jeune prince implorait le pardon de ses parents; puis il les publia l’une et l’autre dans un décret royal daté du 5 novembre, par lequel le roi déclarait pardonner à son fils eu égard à son repentir et aux prières de la reine.
Quant aux autres accusés, ils devaient être traduits devant les tribunaux. Mais le marquis de Caballero, ministre de la justice, eut l’ordre de faire écarter de la procédure tout ce qui était de nature à compromettre l’ambassadeur français. Godoy avait un tel intérêt à ménager Napoléon dans ces circonstances critiques, il éprouvait une telle terreur à la seule idée d’encourir de nouveau la colère d’un ennemi si dangereux, qu’on ne peut chercher ailleurs sans invraisemblance le secret de la promptitude avec laquelle il mit fin à la procédure. Quand on dit qu’il recula devant le déchaînement de l’opinion, on oublie d’abord que ce déchaînement ne se produisit que plus tard, et ensuite que le meilleur moyen de se justifier d’avoir commencé le procès était de le poursuivre jusqu’au bout. Au reste une dépêche d’Izquierdo vint peu de jours après le confirmer dans cette opinion: * L’Empereur, lui avait dit M. de Champagny, exige avant tout que, sous aucun prétexte, il ne soit rien publié dans cette affaire de ce qui pourrait avoir un rapport quelconque, soit avec l’Empereur, soit avec son ambassadeur. — Et si Beauharnais est trouvé coupable, avait insisté Izquierdo, faudra- t-il suspendre l’action de la justice du roi au scandale de la na-
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tion? — Ne m'interpellez pas, répondit Champagny; tel est l’ordre de S. M. Ceci est de rigueur. » (Dépêche du 17 novembre.)
Cette injonction significative prouvait à Manuel Godoy qu’il avait deviné juste; il y obéit soigneusement. Dans le procès instruit contre les amis de Ferdinand, Escoiquiz, les ducs de l’Infantado et de San Carlos, il ne fut pas fait une seule allusion au rôle que l’ambassadeur de France avait joué dans ces événements. Les juges montrèrent une honorable indépendance en refusant de condamner les complices alors qu’on innocentait le principal accusé; ils les acquittèrent malgré les charges qui pesaient sur eux, malgré l’hostilité déclarée du roi , malgré les menaces d’une reine vindicative. La courageuse conduite de ces magistrats démontre d’une façon éclatante que, quelque abaissée que fût alors l’Espagne, on pouvait y citer des exemples d’honneur et de vertu civique qu’on eût vainement cherchés en France sous le règne de Napoléon.
Par suite de l’habile retraite de Godoy le coup était manqué et la partie remise. Qu’allait faire Napoléon? Puisque, comme on l’a tant de fois écrit, il avait vu d’un œil mécontent son ambassadeur s’engager dans ces intrigues, il allait sans doute le retirer, le désavouer, comme le roi d’Espagne le lui demandait avec instance? Nullement, il avait plus besoin que jamais de sa bonne foi aveugle et de sa haine contre le prince de la Paix : il le laisse au centre de l’action poursuivre en paix son œuvre de discorde; et il écrit au roi d’Espagne une lettre destinée à l’endormir :
« Monsieur mon frère, lui écrit-il, je dois à la vé-
rité de faire connaître à Y. M. que je n'ai jamais reçu aucune lettre du prince des Asturies, que ni directement ni indirectement je n'ai jamais entendu parler de lui, de sorte qu’il serait vrai de dire que j'ignore s'il existe . » Admirable générosité, dit-on, comme s’il n’avait pas un intérêt capital à sauver le prince , comme si ce n’était pas là sa meilleure cartel II lui parle ensuite du Portugal; il n’a de pensées que pour cette expédition , c’est la seule chose importante ; elle ne lui permet pas de s’occuper des querelles de ménage de son allié, et le roi doit avant tout songer à la pousser vivement : « Quelques discussions de jialais, affligeantes sans doute pour le cœur sensible d’un père, ne peuvent avoir aucune influence sur les affaires générales.... Il espère enfin que Sa Majesté a trouvé quelques consolations dans les inquiétudes qui l’assiègent, car personne ne lui est plus attaché que lui1. » Il confie cette lettre à son chambellan de Tournon, observateur pénétrant et discret. Il lui donne pour mission « d’observer sur son passage l’opinion du pays sur ce qui vient de se passer, si l’opinion est en faveur du prince des Asturies ou du prince de la Paix. Vous vous informerez aussi , continue-t-il, sans faire semblant de rien , de la situation des places de Pampelune
et de Fontarabie "Vous prendrez des renseignements
bien positifs sur V armée espagnole, sur les points qu'elle v occupe aujourd'hui, etc.2. »
Le même jour, 13 novembre, il se décide à un acte beaucoup plus grave et plus décisif que tout ce qu’il