‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 53 sur 124 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

faire son entrée triomphale à Milan le jour même où Dupont pénétrera furtivement en Espagne. Gomment croire que cet homme, occupé à recevoir des fêtes et des ovations au bruit des acclamations de ses bons peuples d’Italie, s’apprête à porter ce coup de Jarnac à la monarchie espagnole? Si ses troupes violent le territoire d’Espagne, c’est sans doute par suite de quelque malentendu, de quelque ordre mal compris. L’ambassadeur espagnol ajournera forcément ses réclamations à un moment plus opportun : quant à présent, l’Empereur est bien loin et bien distrait pour les entendre. Et pendant ce temps nos troupes continuent à entrer, elles inondent les provinces espagnoles. Napoléon les suit du regard, il leur marque leurs étapes, tout entier en apparence aux affaires italiennes, occupé uniquement du bonheur de ses peuples. Grâce à l’éloignement, il est à l’abri des questions indiscrètes jusqu’au moment où il jettera le masque. Ce voyage d’Italie était donc à lui seul un trait de génie. Les apologistes de Napoléon qui n’y ont vu que son désir de s’y livrer à des épanchements de famille avec ses frères Joseph et Lucien et « d’embrasser son fils chéri » le prince Eugène, sont de pauvres appréciateurs de cette âme si riche en combinaisons. Gomment peuvent-ils méconnaître à ce point son génie? Napoléon partant à grand bruit pour l’Italie au moment où ses soldats envahissent l’Espagne, c’est le même homme que Napoléon allant s’enfermer à la Malmaison au moment où l’on amène à Paris le duc d’Enghien. C’est encore Napoléon restant dans cette même Italie au moment où il croit que ses flottes vont se réunir dans la Manche pour frapper l’An-

JUNOT EN PORTUGAL

gleterre ; c’est Napoléon s’attardant à Boulogne pendant que son armée débouche dans la vallée du Danube pour frapper l’Autriche. Il est là pris sur le vif : on pourrait citer cent autres exemples de ce trait de nature. Jamais personnage ne fut plus fidèle à son caractère, et c’est le diminuer et l’affadir singulièrement que de substituer à ses calculs les mieux conçus tantôt la main du hasard, tantôt les mobiles d’une niaise sentimentalité qu’il aurait reniée avec mépris. Il faut protester, au nom du héros lui-même, contre le lyrisme béat qui nous a gâté ce chef-d’œuvre accompli de fourberie et de préméditation.

Junot, stimulé, harcelé par Napoléon qui voulait à tout prix surprendre et capturer la flotte portugaise, poursuivait sa course vers Lisbonne. Ses soldats harassés étaient à peine en état de porter leurs armes. « Je n’entends pas, avait écrit l’Empereur, que, sous le prétexte de manque de vivres, la marche de Junot soit retardée d’un seul jour. Cette raison n’est bonne que pour ceux qui ne veulent rien faire. Vingt mille hommes vivent partout, même dans le désert. » (5 novembre.) Junot, qui, depuis quelque temps, était traité très-durement par Napoléon et qui voyait dans cette expédition une occasion de reconquérir ses bonnes grâces, résolut d’exécuter à tout prix ces dures prescriptions. Ses troupes étaient composées presque exclusivement de jeunes conscrits dont la plupart n’avaient pas encore atteint l’âge requis pour le service militaire et avaient été levés par anticipation. C’était avec ces enfants inexpérimentés , incapables de supporter de longues marches, que Junot devait, selon les calculs de Napoléon, franchir en trente-cinq

jours l'espace qui sépare Bayonne de Lisbonne à travers des pays montagneux, des chemins affreux, tantôt en plein désert, tantôt au milieu d'une population pauvre, hostile, à demi sauvage, sans vivres, sans ressources d'aucun genre. Entré en Espagne le 17 octobre, Junot était arrivé dans les premiers jours de novembre à Salamanque, ayant déjà laissé derrière lui un grand nombre de traînards. Il se remit en route le 12 novembre, prit par Ciudad- Rodrigo, puis par les gorges désolées de la Moraleïa, pillant tout sur son passage pour ne pas mourir de faim, abandonnant en chemin des soldats exténués de fatigue et de privations, qui tombaient presque aussitôt sous le couteau des habitants soulevés. A Alcantara, il trouva quelques approvisionnements et put reposer et refaire ses soldats. A partir d'Alcantara, il longea la rive droite du Tage, mais par des chemins plus difficiles et plus escarpés que jamais. Ces chemins, courant en festons le long des nombreux contre-forts qui se détachent de la chaîne du Beira et viennent plonger jusque dans le fleuve, présentaient une série presque ininterrompue d'aspérités que des pluies abondantes achevaient de rendre impraticables en changeant chaque ruisseau en torrent. Ces nouveaux obstacles n'arrêtèrent pas la marche de Junot. Ce général semblait avoir l'esprit frappé d’une idée fixe et se soucier fort peu de laisser toute son armée en route, pourvu que lui-même arrivât au jour désigné. Il poursuivit donc cette course haletante suivi de quatre à cinq mille hommes, plus semblables à des spectres qu'à des soldats, les habits en lambeaux, les armes hors d’état de servir, les pieds en-

JUNOT EN PORTUGAL

sanglantés, sans souliers, sans artillerie, sans bagage, en pleine débandade, et c’est dans cet équipage, à la fois triste et ridicule, qu’il parut devant Lisbonne le 30 novembre au matin. Il arrivait au moment précis que lui avait fixé Napoléon ; mais s’il s’était trouvé dans l’armée portugaise une poignée d’hommes résolus pour attaquer cette légion de fantômes, pas un de nos soldats n’aurait survécu à cette folle équipée. Heureusement pour Junot et pour ses troupes le prestige de la grande armée couvrait leur faiblesse *.

Au moment où la tête de colonne des troupes françaises se montra aux environs de Lisbonne, la flotte portugaise, retenue plusieurs jours par des vents contraires, mettait à la voile pour le Brésil, emportant le régent, sa mère, toute la famille royale, et avec la cour, les amis et les serviteurs qui voulaient jusqu’au bout partager leur fortune, en tout sept à huit mille personnes allant chercher une nouvelle patrie au delà des mers. Le régent, prince adoré de ses sujets pour sa bonté et la douceur de son administration, ne pouvait se résoudre sans déchirement à un exil si douloureux, il eût voulu en épargner les épreuves à tant de malheureux inoffensifs qui connaissaient à peine de nom l’auteur de leurs maux. Il s’efforça encore d’apaiser Napoléon, il se déclara prêt à consentir à toutes les concessions demandées, même à celles qui étaient relatives à la confiscation des biens et à l’arrestation des personnes. Tout fut inutile, on ne laissa pas même pénétrer sur le territoire français son ambassadeur Marialva. On ne voulait de

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