‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 55 sur 124 · Napoléon à Junot, 20 décembre · texte numérisé non relu

Napoléon à Junot, 20 décembre

Décret du 23 décembre 1807, art. 1er.

priétés privées comme appartenant de droit à l’empereur des Français, il était bien superflu d’ajouter que tous les domaines de la couronne, des princes, des seigneurs émigrés étaient désormais sa chose ainsi que les revenus publics. Il allait également de soi que le corps d’occupation serait dorénavant entretenu aux frais du peuple qu’il avait mission d’opprimer, et recevrait, en outre, des gratifications supplémentaires montant à la moitié de la solde (art. 9). Par suite de ces effroyables spoliations pesant sur un peuple de trois millions d’âmes, privé en même temps de ses colonies, de son commerce, de toutes ses sources de richesses, le royaume se trouva en quelque sorte dévoré d’un seul coup. Mais ce qui, dans tout ce décret impérial et royal, exprimait peut-être le mieux l’esprit qui présidait à nos conquêtes, c’était un tout petit article ainsi conçu : « A dater du 1er décembre de la présente année, il sera donné à chaque homme de notre armée de Portugal , une bouteille de vin , indépendamment des vivres de campagne voulus par nos ordonnances. » (Art. 8.) Les historiens se sont extasiés à l’envi sur ces paroles grandioses : « La maison de Bragance a cessé de régner! » Formule prétentieuse et déclamatoire, destinée à couvrir un acte vil et méprisable. Cette bouteille de vin est moins épique, mais elle nous met face à face avec la vérité des choses. On parlait toujours de gloire, même à propos d’exploits qui n’étaient que des actes de brigandage, mais on comptait encore plus sur le grand ressort du nouvel héroïsme, la cupidité et les convoitises.

En présence de ce qui se passait en Portugal, du mépris qu’on affichait pour les engagements les plus

NAPOLÉON EN ITALIE

positifs et les plus clairs, des concentrations de troupes qu'on opérait sur son propre territoire, la cour d’Espagne commençait à comprendre qu'il se préparait quelque surprise extraordinaire dont elie pourrait bien se trouver la victime. Elle voulut donc tout à la fois mettre en demeure Napoléon de s’expliquer sur ses intentions, et, s’il se pouvait, le désarmer en lui offrant un nouveau gage de sa docilité et de son empressement. Malgré les dénégations de l’Empereur au sujet de la demande en mariage du prince des Asturies, on avait mille preuves indubitables qu’il l’avait encouragée, sinon même suggérée; on résolut en conséquence de la renouveler en la présentant cette fois au nom de la couronne elle-même et avec toutes les formalités usitées. Le roi Charles lui écrivit dans les termes les plus flatteurs en sollicitant cette alliance comme une faveur pour sa maison. Peu de temps après, il lui écrivit une seconde lettre pour réclamer l’exécution et la publication du traité de Fontainebleau dont Junot tenait si peu compte en Portugal. Cette double démarche était habile, car elle ôtait à Napoléon jusqu’à l’ombre d’un prétexte pour se plaindre de l’Espagne. Mais la cour de Madrid était à la fois trop faible, trop irrésolue, trop dupe de ses craintes comme de ses espérances pour éviter le piège. Napoléon, visiblement embarrassé, se réfugia dans le silence. C’était justement afin d’échapper à des interpellations de ce genre qu’il était venu en Italie; mais selon sa constante habitude de réserver toutes les chances qui s’offraient à lui de façon à pouvoir choisir le parti le plus avantageux, il voulut se mettre en mesure d’accepter la proposition du roi

d’Espagne, si la nécessité lui imposait ce dénoûment. Parmi les diverses combinaisons qu’il agitait dans son esprit, il en était une à laquelle il s’était plus d’une fois arrêté, c’était l’idée de placer son frère Lucien sur le trône de Portugal, si Lucien voulait consentir enfin à répudier la femme à laquelle il avait sacrifié la faveur du Premier Consul. Lucien avait de son premier mariage une fille en âge de s’établir, et depuis quelque temps déjà Napoléon désirait la marier lui-même1. Cette fille de Lucien pourrait, si les circonstances l’exigeaient, devenir le gage d’une nouvelle alliance entre Napoléon et la maison d’Espagne. Dans ce cas, le trône de Portugal pour Lucien, et selon toute probabilité, la cession à la France des provinces espagnoles situées au nord de l’Èbre, seraient devenus le prix de l’immense honneur que les Bonaparte auraient fait aux Bourbons.

L’obstination hautaine et inflexible que Lucien opposa aux exigeances de son frère firent promptement évanouir cette velléité fugitive. Il en serait d’ailleurs resté fort peu de chose dans l’exécution, car s’il était facile de donner le trône de Portugal à Lucien, la cession des provinces de l’Èbre à Napoléon eût sans doute très-vite conduit les choses au point où elles en vinrent plus tard. Après une entrevue de quelques heures à Mantoue, les deux frères se séparèrent irrités et mécontents l’un de l’autre 2. Cependant Napoléon insista pour avoir, comme il le disait, la fille de Lu-

1. Ce fait résulte d’une lettre d’Élisa à Lucien, en date du 20 juin

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