‹ Histoire de Napoléon Ier (tome 4)Chapitre 64 sur 124 · Napoléon à Bessières, 17 avril · texte numérisé non relu

Napoléon à Bessières, 17 avril

sauver son roi. Là encore les avertissements ne lui manquèrent pas. Un ancien ministre disgracié, don Mariano Luis Urquijo, sortit de sa retraite pour venir saluer Ferdinand, il assista au désarroi, à la détresse de ses conseillers. Dans une allocution émouvante, remplie des plus sages et des plus prophétiques prévisions, il s'efforça de les faire revenir de leur folle résolution. Il leur reprocha d'avilir la dignité de la monarchie en conduisant le roi comme un vassal et presque comme un suppliant vers un souverain étranger, sans invitation, sans préparatifs, sans aucune des formalités usitées ; il leur montra l’embûche, leur dévoila la marche et l’enchaînement de la politique artificieuse de Napoléon, le but qu’elle poursuivait et qu’elle allait atteindre par une dernière fourberie. Et comme l’Infantado se récriait, sur ce qu’il calomniait un héros : a Vous ne connaissez pas les héros, s’écria-t-il, lisez Plutarque et vous verrez qu’ils n’ont pour la plupart élevé leur grandeur que sur des monceaux de cadavres ! » Les éloquentes supplications d’Urquijo, consignées, dès cette époque, dans une lettre qu’on ne peut lire sans admiration1, furent appuyées par Joseph d’Hervaz et par le duc de Mahon, qui proposa un plan d’évasion sur Bilbao par Mondragon, Leurs efforts échouèrent devant l’aveugle confiance d’Escoiquiz, de Gevallos, des ducs de San Carlos et de l’Infantado qui s’étaient complètement emparés de l’esprit du roi. La lettre de Napoléon, par l’ambiguïté de certains passages, était faite pour leur donner à réfléchir,

1. Lettre à don Gregorio de la Cuesta, en date du 13 avril. Llorente : Mémoires pour servir , etc.

mais les commentaires rassurants dont Sav.ary raccompagna, ses promesses d’une prompte reconnaissance, les attestations répétées qu’il donna des bons sentiments de son maître effacèrent toutes ces fâcheuses impressions, et il fut résolu que le roi poursuivrait son voyage. Au moment où il allait monter en voiture, le peuple s’ameuta et coupa les traits. Ferdinand dut se montrer en personne pour calmer l’effervescence de la foule; il protesta qu’il partait de son plein gré, qu’il était assuré de l’amitié de l’empereur Napoléon, qu’il serait de retour avant peu.

Le lendemain 20 avril, il traversait avec sa suite la petite rivière qui sert de frontière aux deux pays, étonné du silence et de la solitude de ce s lieux, jadis témoins des entrevues fastueuses des cours d’Espagne et de France, et où il s’attendait à voir les envoyés de Napoléon accourir pour le recevoir. Il alla ainsi jusqu’à Bayonne sans faire d’autre rencontre que celle de trois grands d’Espagne qu’il avait chargés d’aller complimenter l’Empereur. En échange de ce témoignage de courtoisie, ils lui apportaient une déclaration des plus sinistres qu’ils avaient recueillie de la bouche même de Napoléon. L’Empereur leur avait déclaré sans détour que les Bourbons ne pouvaient plus désormais régner sur l’Espagne. Cette communication commença enfin à lui ouvrir les yeux et le remplit d’angoisses, mais il n’était plus temps de retourner en arrière. Il était maintenant dans les mains de son ennemi et n’avait plus rien à espérer que de son bon plaisir.

Arrivé aux portes de Bayonne, l’esprit assiégé des plus sombres pressentiments, Ferdinand fut reçu par

Duroc etBerthier, qui l’escortèrent jusqu’à une maison d’aspect misérable, désignée pour lui servir de résidence. Il y était depuis environ une heure, lorsqu’il y reçut la visite de Napoléon. L’Empereur, établi au château de Marac, à peu de distance de la ville, était venu à cheval pour souhaiter la bienvenue à son hôte. Il l’embrassa avec une extrême cordialité, s’entretint quelques instants avec lui de choses indifférentes et prit congé, après l’avoir fait prier à dîner pour le jour même. Vers le soir, les voitures de la cour conduisirent Ferdinand avec sa suite au château de Marac, où l’Empereur le reçut avec les démonstrations les plus amicales. Cet accueil affectueux dissipa promptement les tristes impressions de la journée. On remarqua, il est vrai, que Napoléon ne donnait à Ferdinand que le titre de prince des x\sturies; mais comme la reconnaissance devait être précédée de certains accords politiques entre les deux souverains, personne ne s’en alarma. Cette sécurité ne fut pas de longue durée. Presque aussitôt le dîner terminé, Napoléon congédia ses hôtes en retenant seulement le chanoine Escoiquiz, auquel il avait résolu de communiquer sur-le-champ ses volontés. Savary, chargé de remplir une mission analogue auprès de Ferdinand, eut ordre de suivre le prince à Bayonne.

Napoléon avait pénétré d’un coup d’œil le caractère naïvement vaniteux du chanoine, son goût pour l’intrigue, ses prétentions au rôle d’homme d’Ëtat, au maniement des grandes affaires. Il résolut de l’éblouir et de le gagner, certain d’exercer par son entremise sur l’esprit de Ferdinand une influence aussi décisive que celle qu’il se promettait d’obtenir sur

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l'esprit du vieux roi par l'entremise du prince de la Paix. Resté seul avec Escoiquiz, il prit ce ton familier et caressant toujours si séduisant, si inattendu dans la bouche d’un homme puissant et redouté. Il le traita en esprit supérieur, en homme d'État dégagé des préjugés vulgaires. Il lui communiqua tout d'abord son intention de détrôner les Bourbons en dédommageant Ferdinand avec le royaume d’Étrurie. Quant à l'Espagne elle formerait une puissance indépendante ; il n’en voulait pas même garder un village. A cette révélation accablante Escoiquiz resta confondu de surprise. Napoléon invoquant alors le souvenir des scènes d’Aranjuez, lui peignit l’impossibilité où il était de reconnaître une abdication dictée par la violence, il allégua le défaut de formes, la protestation positive qui invalidaient cette renonciation ; et comme le bon chanoine s’évertuait à lui démontrer qu’elle avait été libre et volontaire : «Laissons cela, chanoine, s’écria tout à coup Napoléon en mettant de côté les précautions oratoires pour aller droit au fait, et dites-moi si je puis perdre de vue que les intérêts de mon empire et de ma maison exigent que les Bourbons ne régnent plus en Espagne? Quand bien même vous auriez raison dans tout ce que vous avez dit, je vous répondrais: Mauvaise politique I » et il se mit alors à lui expliquer toutes les raisons qui faisaient que l’Espagne était une possession absolument indispensable à son système. Napoléon ne pouvait plus désormais en aucun cas se fier à un prince de la maison de Bourbon, même en admettant que ce prince épouserait une princesse de la famille Bonaparte, car ce n’était pas là une garantie sérieuse. Ce n’était pas à lui qu’on pouvait présenter

de tels châteaux en Espagne. Il n’y avait qu’une seule chose sensée et raisonnable, c’était le détrônement des Bourbons. Il y était résolu depuis Tilsit, il avait 1 approbation de l’empereur de Russie ; l’Europe entière et bientôt l’Espagne elle-même applaudiraient, car il allait apporter aux Espagnols une constitution libérale et une complète régénération. La populace se soulèverait peut-être sur quelques points, mais il aurait pour lui la religion et les moines , et les mécontents seraient bien vite réprimés : «Croyez-moi, ajoutat-il, j’en ai fait l’expérience : les pays où il y a beaucoup de moines sont faciles à soumettre. »

Et pendant qu’il déroulait avec une extrême volubilité ce tableau complaisant sous les yeux d’un auditeur évidemment flatté, à travers sa tristesse, d’être choisi pour confident de ces plans grandioses, ce personnage, étrange, sensible lui-même à l’effet qu’il produisait sur son interlocuteur, jouissait de le voir fasciné; il l’enveloppait tout entier de ses câlineries ; il riait, gesticulait, s’agitait, tantôt pinçant l’oreille du bon chanoine, tantôt reprenant les attitudes d’un maître du monde.

Tandis que Napoléon prenait la peine de jouer cette curieuse comédie en présence du pauvre Escoiquiz, Savary s’acquittait avec beaucoup moins de frais de sa mission auprès de Ferdinand. Tl annonça froidement au prince que l’Empereur avait résolu de substituer sa propre dynastie à celle des Bourbons , et qu’il fallait, en conséquence, renoncer à la couronne d’Espagne. On a tout dit sur Savary quand on constate qu’il se présenta le front haut, pour transmettre ce message au malheureux jeune homme, qu’à force de menson-

ges il avait attiré pas à pas vers l’abîme. Il est des hommes dont le mérite est de savoir bien porter la fortune ou le malheur ; ce qu'on peut dire de Savary, c'est que personne n'a jamais porté une trahison avec plus d’aisance, de sang-froid et même de fierté que ce précieux serviteur; on voit qu'il est là dans son élément1. Le lendemain et les jours suivants, Napoléon reprit l’entretien avec Escoiquiz. Il lui offrit de nouveau pour Ferdinand, en échange de la renonciation demandée, ce même royaume d'Étrurie dont il avait déjà par deux fois trafiqué en dupant, avec une invariable effronterie, tous ceux qui avaient été assez simples pour accepter une compensation de la main d’un spoliateur. Cette fois, les conseillers de Ferdinand résistèrent avec une honorable opiniâtreté ; mais, ce qui peint l’espèce de cécité dans laquelle leurs illusions les avaient fait tomber, c’est qu’en persistant dans ce refusais s’imaginèrent amener l’Empereur àcomposition, fermement convaincus qu’il ne cherchait qu’à les effrayer, et demandait beaucoup pour obtenir un peu.

Napoléon, impatienté des longueurs de ce qu’il appelait lui-même sa tragédie de Bayonne , avait déjà compris que la présence du roi Charles, de la reine, et surtout du prince de la Paix, leur inspirateur à tous deux, lui était absolument nécessaire pour venir à bout de la résistance de Ferdinand. Conformément à ses ordres

1 Savary a affirmé résolûment dans ses Mémoires qu’il n’avait fait cette démarche auprès de Ferdinand que beaucoup plus tard, et sur son assurance plusieurs écrivains l’ont déclaré calomnié. Mais la date de sa démarche est établie d’une façon certaine par deux lettres de M. de Gevallos , toutes deux écrites le 27 avril 1808, et dont l’une a été publiée dans le Moniteur (5 février 1810), l’autre dans les Mémoires d’Azanza et d’O-Farrill.

réitérés, Murat était enfin parvenu à tirer Godoy des mains de la junte de gouvernement qui ne voulait le relâcher à aucun prix dans la crainte de compromettre le peu de popularité qui lui restait. Il le fit aussitôt diriger sur Bayonne, où il arriva le 26 avril. La reine et le roi s’empressèrent de prendre le même chemin , mais après avoir fait publier, sur la demande expresse de Napoléon1, la protestation dans laquelle Charles IV rétractait son abdication comme imposée par la contrainte.

Les vieux souverains arrivaient à Bayonne irrités au plus haut point contre leur fils, auquel ils attribuaient tous leurs malheurs. Ils étaient dégoûtés d’une royauté qui ne pouvait plus être qu’un fardeau pour eux acres tous les témoignages de haine et de mépris qu’ils venaient de recevoir de leurs sujets, heureux de se trouver enfin réunis en sûreté à un ami qu’ils n’espéraient plus revoir. Quant à celui-ci, qui devait la vie à l’intervention de Napoléon, et qui, en outre, craignait tout de lui, il était disposé à tout faire pour le contenter. Rien n’était plus favorable que de tels sentiments à la réalisation des projets de Napoléon, car il était facile de se servir du père pour obtenir la renonciation du fils, et plus facile encore de se faire céder par Charges IV une couronne qui ne pouvait plus avoir aucun prix à ses yeux. On commença donc par s’assurer de l’assentiment du prince de la Paix, dont on n’eut pas de peine à gagner la connivence dans l’état de découragement où il était tombé. Napoléon lui fit part de son intention de punir Ferdinand en le forçant de faire

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