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Napoléon à Murat, 25 avril

amende honorable devant ses parents, moyen sûr de flatter des cœurs dans lesquels une seule passion était restée vivante, celle de la vengeance. Il lui énuméra ensuite les riches compensations qui devaient les consoler de la perte d’une souveraineté précaire, déchirée par les factions, odieuse si elle avait à se maintenir par la force, méprisée si elle cédait aux caprices populaires.

Charles IV fit son entrée à Bayonne le 30 avril avec la reine. Partout, sur leur route. Napoléon leur fit rendre les honneurs royaux avec une pompe, une ostentation inusitées, et d'autant plus faites pour les toucher qu'ils avaient reçu des populations espagnoles un accueil bien différent. En descendant de voiture, le vieux roi, toujours simple et bon, incapable de pénétrer les noires trames dans lesquelles il avait été enlacé, se jeta en pleurant dans les bras de celui qui venait de ruiner sa maison, qui avait apporté la honte et la révolte au sein de sa famille, qui allait avant peu mettre l’Espagne entière à feu et à sang; il le serra sur son cœur, l’appela son ami et son soutien. Napoléon reçut en souriant d'un air de douce sérénité ces témoignages d’affection qui, pour tout homme de cœur et d’honneur, eussent été plus difficiles à supporter que des malédictions. Pendant que le vieillard qu’il avait si lâchement abusé et perdu, en retour de sa constante amitié, s'abandonnait à ces effusions de reconnaissance et repoussait avec un tremblement de colère les embrassements d’un fils, Napoléon, en dilettante consommé qu’il était, se livrait à des études de physionomie sur les acteurs de cette scène. Le lendemain, 1er mai, écrivant à Talleyrand, après une

longue interruption de correspondance, il lui faisait part de ses observations : « Le roi Charles, lui disaitil, est un brave homme. Je ne sais si c'est sa position ou les circonstances, il a l’a^r d'un homme franc et bon. La reine a son cœur et son histoire sur sa physionomie, c’est vous en dire assez — Le prince de la Paix a

Y air d'un taureau ; il a quelque chose de Paru Il est

bon qu’on le décharge de toute imputation mensongère, mais il faut le laisser couvert d'une légère teinte de mè'pris. »

Le portrait du prince des Asturies était beaucoup moins flatté ; il est vrai que c’était le seul de ces divers personnages qui eût résisté à ses volontés : « Le prince des Asturies est très-bête , très-méchant, trèsennemi de la France. »I1 est certain que Ferdinand VII réalisa amplement plus tard ce fâcheux pronostic; mais eût-il été doué du plus heureux naturel , il est difficile qu’il ne fût pas devenu tel à la suite d’une entrée dans la vie sous de pareils auspices. Napoléon racontait ensuite avec indignation qu’il avait fait arrêter les courriers du malheureux prince , et qu’il avait lu dans ses lettres l’expression de maudits Français. H était tout ému de cet abominable outrage. En ajoutant à toutes ses trahisons ce honteux procédé de la violation du secret des lettres, il aurait voulu sans doute trouver dans les confidences de sa victime des bénédictions pour lui et pour ses soldats!

Les vieux souverains retrouvèrent leur favori avec des transports de joie. Godoy leur communiqua surle-champ les volontés de Napoléon. Ils n’avaient ni le pouvoir, ni même le désir de s’y opposer. Ils n’aspiraient plus qu’au repos et à la sécurité de la vie pri-

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vée. Mais leur haine et leur ressentiment contre le fils auquel ils attribuaient tous leurs malheurs n’avaient fait que s’accroître, et ils saisirent avec une ardeur presque sauvage l’occasion qu’on leur offrait de se venger de lui. Le vieux roi fit venir Ferdinand en présence de Napoléon, de la reine, de Godoy, et là, après l’avoir accablé des plus sanglants reproches, il le somma de lui rendre une couronne obtenue par l’usurpation. Alors, la reine se joignant à son époux, se répandit en invectives et en malédictions. Le prince, impassible, repoussa l’accusation en termes respectueux, mais fermes ; et comme il opposait des refus persistants à des instances de plus en plus menaçantes, le vieillard, tout perclus de rhumatismes, se leva en chancelant et brandit sa canne sur la tête du jeune homme.

A la suite de cette déplorable scène la question fut reprise par voie de correspondance. Ferdinand consentit à restituer la couronne, mais à condition que sa renonciation serait faite à Madrid en présence de l’assemblée des cortès et en faveur de Charles IV seulement. Charles repoussa ces conditions dans une lettre dictée par Napoléon et dans laquelle il établissait « que l’Espagne ne pouvait plus être sauvée que par l’Empereur » (2 mai). Deux jours après, il rendit un décret en vertu duquel Murat était investi de tous les pouvoirs en Espagne et recevait le titre de lieutenant général du royaume. Ferdinand résistait toujours ; et l’on ne peut dire à quelles extrémités Napoléon se serait porté contre son prisonnier pour le faire plier, sans le grave événement qui vint lui épargner de nouvelles violences.

Le b mai, vers quatre heures, un aide de camp de

Murat, accouru de Madrid à franc étrier, apporta à Napoléon un récit sommaire de l’insurrection qui venait d’éclater dans cette capitale. Les faits qui avaient accompagné et suivi l’entrée des troupes françaises en Espagne avaient un sens tellement clair, ils avaient un caractère si patent de fraude, de violence, de mépris pour tous les droits, et même pour ces susceptibilités innées qu’on évite de froisser chez les peuplades les plus incultes, que l’irritation de la nation espagnole contre ces envahisseurs hypocrites qui lui apportaient la servitude en invoquant la fraternité, avait pris rapidement les proportions les plus alarmantes. Mais Murat ne pensait qu’à ce trône auquel il croyait toucher; ils considérait une émeute comme une chance heureuse qui lui en aplanirait le chemin. Napoléon lui-même, loin de la redouter, l’appelait de tous ses vœux depuis que les princes étaient en son pouvoir. Il en était resté à son treize vendémiaire, à son insurrection du Caire, à son vieux thème des lettres à Joseph. Une bonne émeute , exemplairement écrasée, et laissant après elle une longue impression de terreur, était à ses yeux une base excellente pour une domination nouvelle, et le gage assuré d’une tranquillité durable. Quant à un soulèvement général, à l’insurrection de toute une nation, il n’avait jamais rien vu de semblable et ne croyait pas ce phénomène possible. Une autre de ses opinions non moins erronée, c’est qu’en tenant Madrid on tenait toute l’Espagne. Jugeant tous les pays avec ses préjugés de centralisation il n’avait pas la moindre idée de la force qu’avaient conservée en Espagne les institutions provinciales et le ' patriotisme qu’elles développent, fl

avait prévu la crise, il la désirait, au besoin il était homme à la provoquer; mais il n’en soupçonnait en rien le danger. Il avait donc prescrit à Murat de choisir de bonnes positions militaires, de camper le plus possible par divisions et aux environs de la ville, et en cas d’émeute d’occuper seulement les têtes de rues sans y engager les troupes.

L’effervescence produite à Madrid par tant de surprises et d’humiliations successives avait été aggravée au plus haut point par les procédés insolents et despotiques de Murat. Elle n’attendait plus qu’une occasion pour éclater en guerre ouverte lorsqu’on y apprit que le lieutenant de Napoléon se disposait à envoyer à Bayonne les derniers membres de la famille royale d’Espagne, c’est-à-dire l’infant don Francisco, le plus jeune frère de Ferdinand, Don Antonio son oncle, la reine d’Étrurie avec ses enfants. La junte suprême, lorsque Murat lui communiqua ses intentions, résolue d’abord de s’opposer à leur exécution. Mais, comme elle n’avait de Ferdinand que des instructions contradictoires lui enjoignant tour à tour la résistance ou la soumission, selon que le ressentiment ou la peur l’emportaient dans son esprit, et comme les troupes dontelle pouvait disposer à Madrid ne s’élevaient qu’à trois mille hommes, elle s’effraya et donna son consentement. Le 2 mai 1808, dès le matin, la foule s’assembla sur la place du Palais où le départ devait s’effectuer. La reine d’Étrurie parut la première et monta en voiture avec ses enfants; comme elle était peu aimée en raison de ses relations avec Murat, on la laissa partir sans protestation. Deux voitures restaient sur la place, et le bruit se répandit que l’infant don Francisco pieu-

rait en refusant de partir. Dans ce moment survint un aide de camp de Murat qui se dirigeait vers le palais; il fut assailli par le peuple et à grand peine arraché à la mort. Des troupes sont envoyées aussitôt pour dissiper les rassemblements; elles font feu sur cette foule désarmée qui se disperse dans toutes les directions en criant vengeance. Nos soldats isolés sont massacrés mais en petit nombre ; les troupes de Murat étaient depuis longtemps prêtes pour le combat. Elles occupent les principales issues de la ville , elles en balayent les rues avec leur artillerie. La lutte était trop inégale pour se prolonger longtemps. Lorsque les rangs des patriotes s’éclaircissent, Murat y précipite la cavalerie de la garde, les lanciers polonais , les mameluks qui poursuivent les fugitifs et les sabrent jusque sur le seuil de leurs maisons. Les troupes espagnoles consignées dans leurs quartiers ne prirent aucune part à la lutte à l’exception d’une compagnie d’artillerie qui livra au peuple le parc dont elle avait la garde et dont les officiers Yelarde et Daoiz se firent héroïquement tuer pour leur pays. Ce point fut le seul où l’insurrection put offrir quelque résistance, et une fois le parc d’artillerie enlevé, tout fut terminé. Nos pertes s’élevaient à trois ou quatre cents morts, celles des insurgés à sept à huit cents, autant qu’il est permis de conclure sur des récits absolument contradictoires. La junte intercéda auprès de Murat qui promit une amnistie générale en échange d’une entière soumission.

Cette promesse du général français fit tout rentrer dans l’ordre, et un grand nombre d’insurgés confiants en sa parole avaient regagné leurs demeures lorsqu’on

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apprit que le massacre avait recommencé, mais cette fois saris avoir l’excuse d’une insurrection. Murat, jugeant sans doute que la leçon n’avait pas été assez terrible, avait fait saisir chez eux beaucoup d’Espagnols qui étaient retournés à leurs occupations, et, au mépris de la parole donnée, il en avait fait fusiller une centaine sans jugement, exemple mémorable de la cruauté froide et réfléchie que la soif de régner peut inspirer à un homme né avec des instincts bons et généreux. Cette fois Murat n’avait plus en vue la répression mais la sécurité de sa future royauté, il n’agissait plus en général mais en roi, il montrait une âme vraiment royale, s’élevait du premier coup à la grande politique, laissant les scrupules aux petits esprits incapables de comprendre la raison d’État. Il se créait à la couronne d’Espagne des titres tels que Napoléon ne pourrait les méconnaître sans se renier lui-même, car jamais les préceptes de ce maître en machiavélisme n’avaient été appliqués avec plus de vigueur, de fidélité et d’à propos.

Mais le sang que Murat venait de répandre ne devait profiter ni au maître ni à l’élève. En ce qui concerne Napoléon, on peut dire que la journée du 2 mai fut un coup mortel porté à sa domination, tant l’exécration qu’elle fit naître dans tous les cœurs espagnols fut unanime et profonde. Quant à Murat, une cruelle déception l’attendait. Il est permis de croire qu’il éprouvait au fond du cœur quelque honte et quelque remords d’avoir commis de pareilles atrocités, mais Jombien ces sentiments ne durent-ils pas devenir plus amers lorsqu’il s’en vit dérober le prix? Le jour même où il faisait fusiller les patriotes de Madrid, Napo-

léon lui signifiait de Bayonne qu’il devait renoncer pour toujours à ce trône tant convoité, à ce trône pour lequel il venait de verser tant de sang et de se parjurer lui-même. On lui offrait à la vérité de riches compensations, mais des. compensations qu’il considérait presque comme injurieuses pour lui dans la fièvre d’orgueil et d’ambition qui s’était emparée de son esprit. «Je destine le roi de Naples à régner à Madrid, lui écrivait Napoléon. Je veux vous donner le royaume de Naples ou celui du Portugal. Répondez-moi sur le champ ce que vous en pensez, car il faut que cela soit fait dans un jour. » (2 mai.)

En attendant que le contrecoup de l’émeute et des tueries de Madrid se fît sentir dans tout le royaume où il devait retentir comme un appel aux armes, Napoléon put croire qu’il en recueillerait les fruits les plus heureux. L’événement lui servit d’abord à vaincre la résistance de Ferdinand, dont il n’avait pu venir à bout jusque-là. Le roi Charles, poussé par l’empereur manda de nouveau son fils devant lui, l’accusa d’être l’auteur de l’insurrection de Madrid, le menaça de l’en rendre responsable, et enfin lui déclara que maintenant plus que jamais il n’avait qu’un seul moyen de se justifier, c’était de renoncer au trône. Et comme le prince immobile, les yeux baissés, gardait un silence obstiné, Napoléon l'interpella lui-même avec les menaces les plus violentes : « si d’ici à minuit, lui dit-il, vous n’avez pas reconnu votre père pour roi légitime et ne le mandez à Madrid, vous serez traité comme rebelle. » Ces paroles, sont celles que l’empereur rapporte dans sa correspondance, mais des témoins dignes de foi assurent qu’il menaça Ferdinand de le

faire mettre à mort, et leur assertion n’a rien que de très-vraisemblable. Le prince terrifié céda enfin. Il signa deux renonciations successives, l’une en date du 6 mai en faveur de son père et en sa qualité de roi de fait, l’autre datée du 10, en faveur de Napoléon et en sa qualité d’héritier de la couronne. Le roi Charles n’avait pas même attendu ces deux actes pour céder à Napoléon tous ses droits au trône des Espagnes et des Indes en échange des châteaux de Compiègne et de Chambord et d’une rente de trente millions de réaux (5 mai). Ferdinand reçut en échange de ses droits le château de Navarre avec un revenu de 400,000 francs et 600,000 fr. de rente viagère. Les trois infants reçurent des pehsions. L’Espagne et ses colonies étaient ainsi acquises à Napoléon moyennant une somme totale de dix millions par an, mais cette somme c’était l’Espagne elle-même qui devait la payer ! « Gela fera en tout dix millions, écrivait Napoléon à Mollien le 9 mai. Toutes ces sommes seront remboursées par VEspagne. » L’histoire de cette mémorable transaction serait incomplète, si nous n’ajoutions que, moins de trois mois après le jour où elle avait été signée, Ferdinand était en instance auprès du trésor français pour obtenir le payement des deux premiers mois de sa pension. 1 Celle du roi Charles n’était pas mieux payée, et c’est en septembre seulement qu’il recevait son arriéré du mois de juillet.

Napoléon était triomphant, rayonnant de joie. Qui pourrait désormais contester ses droits? Quelle stipu-

3- Voir dans les Mémoires du roi Joseph la lettre d’Azanza à Urquijo en date du 18 août 1808.

lation, quel contrat avait jamais été conclu plus régulièrement, quelle convention mieux faite selon toutes les formes? Une seule chose lui donnait de l’humeur. Le roi Charles semblait très-bien prendre son parti de sa mésaventure, c’était « un bon et brave homme, » mais Ferdinand était sombre et taciturne : « Quant au prince des Asturies, écrivait-il à Talleyrand le 6 mai, c’est un homme qui inspire peu d’intérêt. Il est bête au point que je n’ai pu en tirer un mot. Quelque chose qu’on lui dise, il n’y répond pas. Qu’on le tance ou qu’on lui fasse des compliments il ne change jamais de visage. Pour qui le voit son caractère se dépeint par un seul mot : un sournois. »

Napoléon ne pouvait concevoir que Ferdinand ne montrât pas plus de satisfaction. Il n’était même pas loin de prétendre à sa reconnaissance. Que lui manquait il donc à ce farouche personnage? que lui fallait-il de plus? tout ne s’était-il pas passé dans les règles? ne devait-il pas comprendre que sa tristesse insultait à la joie du héros? Napoléon se hâta d’écarter cette triste figure; il dirigea le Prince ainsi que ses frères sur Yalençay, en leur donnant une escorte d’ honneur de quatre-vingts gendarmes. Par un trait de cette ironie cynique et méchante qui ne l’abandonnait jamais , il chargeait le frondeur Talleyrand de veiller à leurs plaisirs : « Je désire, lui écrivait-il à ce sujet, que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement., et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Yalençay un théâtre et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n’y aura pas de mal. Yous pourriez y amener Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq dames. Si le prince des

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Asturies s'attachait à quelque jolie femme , cela n’aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. J’ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette aucune fausse démarche. Je désire donc qu’il soit amusé et occupé. La politique voudrait qu’on le mît à Bitche, ou dans quelque château fort; mais comme il s’est jeté dans mes bras, qu’il m’a promis de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je le désire, j’ai pris le parti de l’envoyer dans une campagne en V environnant déplaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de mai et une partie de juin, les affaires d’Espagne auront pris une tournure et Je verrai alors le parti que je prendrai. Quant à vous, votre mission est assez honorable . Recevoir chez vous trois illustres personnages pour les amuser est tout a fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang 1 ».

On ne dit pas quels sentiments agitèrent l’âme de Talleyrand à la lecture de la lettre qui lui confiait cette mission honorable , mais on peut juger par ces ignominieuses instructions qu’il ne pouvait décliner sans se perdre, que si cet homme d’État est devenu dès cette époque un des plus mortels ennemis de Napoléon, ce ne sont pas les griefs qui lui ont manqué. L’empereur savait que Talleyrand se permettait dans l’intimité des propos très-libres au sujet de cette glorieuse entreprise d’Espagne. Le diplomate se vantait de l’avoir déconseillée, il la déclarait impolitique et dangereuse. Eh bien ! bon gré ou malgré, il s’y

1 , Les éditeurs de la Correspondance de Napoléon n’ont eu garde de publier celte pièce caractéristique C'est à M. '] hiers qu’on la doit.

tro verait à jamais compromis, compromis pour y avoir joué le rôle le plus fâcheux et le plus déshonorant, compromis pour y avoir servi à la fois de geôlier et d’entremetteur au prince dépossédé. Et c’est là ce que Napoléon à Sainte-Hélène, ouvrant sa grande âme au pieux Las Cases, appelait « une sorte de malice ! » charmante malice en vérité ! et qui clôt dignement la longue suite d’infamies qui venaient d’aboutir aux deux traités de Bayonne1.

Il ne restait plus qu’à prendre possession de ce magnifique royaume, qu’on venait d’acquérir à si bon marché, car bien que l’Espagne fût déjà inondée de nos troupes, nous étions encore loin d’avoir occupé toutes les provinces. Mais cette prise de possession ne pouvait faire aucune difficulté, Napoléon en était convaincu, et il fallait que tout le monde le crût comme lui : « Je regarde le plus gros de la besogne comme fait, écrivait-il le 6 mai, quelques agitations pourront avoir lieu, mais la bonne leçon qui vient d'être donnée à la ville de Madrid , celle qu'a reçue dernièrement Burgos , doivent nécessairement décider promptement les choses . » Et le 14 mai il mandait à Cambacérès : « V opinion de l'Espagne se ploie selon mon désir. La tranquillité est rétablie partout , et il parait qu'elle ne sera troublée nulle part. » Le 16 à Talley-

1. V. etcomp. sur cette époque les Mémoires de Cevallos, d’Escoiquiz, d’Azanza et O-Farrill, les pièces publiées par Llorente, les Mémoires historiques de l’abbé dePradt, les Souvenirs diplomatiques de Lord Holland, V Histoire du comte de Toreno, les Mémoires de M. de Bausset. Quant aux Mémoires du Prince de la Paix , quoique rédigés sous les yeux de Godoy , ils contiennent peu de renseignements utiles.

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rand : « Les affaires d’Espagne vont bien et vont être entièrement terminées. »

Vaine et pitoyable illusion ! Non, les affaires d’Espagne n’étaient pas terminées, elles allaient commencer ! Mais les apparences et les probabilités n’étaient-elles pas toutes en sa faveur? Ne devait-il pas croire, lui, le maître de tant d’empires, qu’il aurait facilement raison d’une nation sans chefs, sans argent, sans armée, et séparée par la mer de toutes les puissances continentales, excepté de celle qui l’opprimait ? Était-il vraisemblable qu’un ramassis de bourgeois et de paysans pût tenir tête aux légions qui avaient vaincu l’Europe? Ainsi tout concourait à le tromper, tout, jusqu’à la facilité inouïe, inconcevable avec laquelle il avait mené à bonne fin les préliminaires de son usurpation. Ses succès même n’ont fait que mieux lui cacher ce piège de la fortune. Il a résolu d’introduire ses armées en Espagne, elles y ont été reçues à bras ouverts ; il a voulu se rendre maître des places fortes, on les lui a livrées ; il a demandé l’éloignement des troupes espagnoles, on les a fait partir ; il a exigé l’occupation de la capitale, il l’a obtenue ; il a cherché à attirer les deux rois en France, ils y sont venus ; il les a sommés de renoncer au trône, ils ont abdiqué. Dès le premier moment, tout le monde s’est soumis, a plié devant ses volontés, a cédé à ses ruses ou à ses violences, il n’a pas rencontré un seul obstacle, ni dans les hommes ni dans les choses, tant cette vieille monarchie est caduque, décrépite, épuisée. Et maintenant qu’il y commande à cent vingt mille hommes, qui oserait parler de résistance? Mais c’est là que le châtiment

attend cet invincible, car c'est par ce faible adversaire que Napoléon va se voir saisi, enlacé d’une étreinte si forte et si tenace que rien ne pourra plus Fen délivrer. Semblable au lutteur de la légende antique , du premier effort de son bras puissant il a fendu le tronc du chêne séculaire. Mais voici que les parties disjointes se sont soudain rapprochées, et sa main est restée prise dans cet étau vivant. Il veut la dégager, l’étreinte se resserre. La chair et le bois ne font plus qu’un. Le géant se trouble, il ébranle la terre de ses secousses désespérées. Fureurs inutiles! L’arbre vainqueur le tient ; il embrasse de plus en plus étroitement son captif; et déjà la nuit tombe et les bêtes fauves viennent rôder autour de leur proie*

GHAPITRE VIIÏ*

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