Moniteur du 16 mai
le « appelez-moi tout simplement monseigneur » du régicide Cambacérès? Le souverain de ces vastes États, c’est lui, on ne doit pas supposer qu'il y en a jamais eu un autre. Et il envoie ses ordres à ses sujets, comme un roi par droit de naissance, avecla parfaite certitude d’être obéi. Il mande ceux-ci aux cortès de Bayonne où il a besoin de leur dévouement, il décerne à ceuxlà des gouvernements dans les colonies, il envoie à Gregorio delà Guesta sa nomination à la vice -royauté du Mexique. Or, les cortès ne viennent pas, les colonies refusent dele reconnaître, et le jour même où Napoléon lui expédie son brevet de vice-roi du Mexique (26 mai), Gregorio de la Guesta accepte le commandement en chef des forces insurgées de Léon et de Yalladolid. En réalité, l’empereur n’est jusqu’ici que le souverain d’un royaume imaginaire.
Cette imperturbable confiance qui tient du somnambulisme s’étend aux opérations militaires comme à tout le reste, et les nouvelles, même les plus authentiques, de la formidable insurrection qui vient d’éclater, ne parviennent point à l’ébranler. Non seulement l’empereur ne la voit pas venir, mais une fois qu’elle est venue, il n’en soupçonne ni la force ni la portée. Murat, ayant, dès le début, manifesté quelques appréhensions et témoigné des velléités d’apaiser les habitants par de bons procédés. Napoléon lui reproche ses ménagements comme une faiblesse, il lui recommande « d’appeler son esprit au secours de son caractère » (17 mai). Que redoute Murat ? Toutes nos mesures de précaution ne sont-elles pas prises? nous n’avons rien de sérieux à craindre nulle part.
Il en est de même en Portugal où Napoléon emprunte quatre mille hommes à Junot pour les prêter à Dupont, qu’il lance sur l’Andalousie et sur Cadix. Que peut craindre Junot? « Les Anglais ne sont pas en mesure de rien tenter parce qu'ils savent bien qu'ils seraient écrasés 1 2. » Voilà ce qu’il écrit lorsque Arthur Wellesley est à la veille d’ojDérer son débarquement. Ne reste-t-il pas à Junot, outre ses propres troupes, un corps de 8,000 Espagnols? Il ne lui vient pas même à i’esprit que ces Espagnols peuvent avoir l’idée de se révolter. Quant à Dupont, il ne lui donne que 9,000 soldats pour envahir l’Andalousie et occuper Cadix, mais n’aura-t-il pas avec lui 8,000 Suisses au service de l’Espagne, et dont la fidélité est également assurée?
Ainsi toutes ses prévisions militaires sont échafaudées sur des hypothèses, et lorsque la révolte vient le mettre en demeure d’agir avec vigueur et décision, ses illusions, loin de se dissiper, se changent en un aveuglement dont l’histoire offre peu d’exemples. Il commet une première faute en s’obstinant à diriger les opérations à distance, et sans sortir de Ba\ onne, lui quia si sévèrement blâmé cette manie chez le Directoire et les comités de la Convention. lien commet une seconde en divisant ses forces contrairement à ses propres principes, au lieu de les réunir pour frapper de grands coups. Napoléon avait alors dans la Péninsule, si l’on s’en rapporte à sa propre évaluation* , une armée de 110 à 120 mille hommes,