Napoléon à Murat, 8 juin
difficulté à Lantueno, pendant que Lefebvre-Desnoettes, dans sa marche contre Saragosse, repoussait successivement les bandes aragonaises à Tudela (8 juin) et à Malien (13 juin). Dans toutes ces affaires, la résistance des insurgés fut presque insignifiante ; nous n eûmes à combattre que des rassemblements de bourgeois et de paysans mal disciplinés, mal armés, à qui la rapidité et l’ensemble de nos mouvements faisaient perdre la tête. Ce qui donnera, plus que tout autre détail, une idée de leur inexpérience et de leur infériorité naturelle, c’est la proportion des pertes subies de chaque côté. A Logrono, ils eurent cent tués et nous un seul ; à Gabezon, ils en eurent plus de cinq cents et nous de quinze à vingt; à Tudela, trois cents et nous dix; à Malien enfin, ils avaient perdu près de mille hommes et nous à peine une vingtaine. Encore la plupart de ces malheureux succombèrent-ils dans la fuite sous le sabre de nos cavaliers, plutôt que dans l’action, qui ne durait que quelques instants. On voit, d’après ces proportions, que ce furent là de vraies boucheries, et non des combats dans l’acception ordinaire du mot. Et pour ceux qui massacraient ces fugitifs incapables de se défendre, pour ceux qui étaient venus porter la dévastation dans un pays où ne les appelait ni un intérêt, ni une passion, ni une idée, ni l’ombre même d’un grief, cela s’appelait de la gloire; pour ceux, au contraire, qui mouraient sur le seuil de leurs foyers envahis, en invoquant tout ce que l’homme a de cher et de sacré, cela s’appelait du brigandage.
Les deux expéditions de l’Est et du Midi, celle de Dupont surtout, qui devait être si désastreuse, ne iv. 28
s’annoncèrent pas sous des auspices moins brillants que celles du Nord. Moncey, qui devait soumettre Valence, s’avança à pas comptés jusqu’à Cuenca, à peu près à mi-chemin de Madrid (11 juin), et là il attendit prudemment que Chabran, qui devait le seconder en partant de Barcelone et en filant le long du littoral, eût suffisamment accentué son mouvement, pour lui permettre de s’avancer plus loin. Chabran s’était en effet mis en marche, comme lui, le 4 juin, et il avait poussé jusqu’à Tarragone. Mais la Catalogne entière s’était insurgée derrière lui malgré les places fortes que nous occupions sur plu sieurs points; le général Duhesme , se trouva bloqué par la révolte dans Barcelone, au point d’être menacé de perdre ses communications avec le corps expéditionnaire , et Chabran dut s’arrêter comme Moncey, mais avec encore plus de crainte de se voir forcé de rétrograder. Peu de jours après on apprit que les faciles triomphes de Desnoettes avaient trouvé leur terme devant Saragosse, où il était tenu en échec par Palafox.
La marche de Dupont vers l’Andalousie avait été plus heureuse et plus rapide. Dès le 1er juin, ce général s’était engagé impétueusement, avec environ quatorze mille hommes, dans ces longs défilés de la Sierra-Morena, qui devaient être avant peu témoins de sa défaite. Dupont était, on peut le dire, un des lieutenants favoris de Napoléon. A Albeck, à Halle, à Friedland il s’était mis au premier rang par d’éclatants coups d’audace; il était sur le point d’être fait maréchai, et 1 Empereur lui avait offert la campagne d’Andalousie comme une occasion de mériter ce cou-
ronnement envié de sa carrière militaire. Il partit donc plein d’ardeur, d’espérance, de désir de se distinguer. Gomme Moncey lui-même, il devait recueillir en routç de nombreux auxiliaires espagnols et suisses; il essuya le même mécompte et ne put réunir qu’environ deux mille Suisses dont la fidélité incertaine avait grand besoin d’être encouragée. A Baylen, il apprit que toute l’Andalousie était en armes et qu’il aurait à livrer plusieurs batailles rangées avant d'arriver jusqu’à Cadix. Il n’en persista pas moins à marcher sur Gordoue par Andujar. L’armée de Gordoue, qui voulait combattre pour son compte comme celle de Séville, vint au-devant de lui jusqu’au pont d’Alcoléa sur le Guadalquivir. Dupont la battit facilement malgré sa propre infériorité numérique , mais il éprouva une résistance plus vive qu’il ne s’y attendait et fît des pertes plus sensibles qu’aucun des autres généraux engagés au même moment (7 juin). Il poursuivit les Espagnols l’épée dans les reins sur la route de Gordoue, et parut devant cette ville après une marche forcée de plusieurs heures sous un soleil brûlant. Ayant fait sommer inutilement la place, il en enfonce les portes à coups de canon, et ses soldats y pénètrent en tuant et dévastant tout ce qui se présente sur leur passage. Ils entrent dans les maisons, s’y livrent à d’ignobles orgies, puis, échauffés par le vin, ils pillent la cathédrale, forcent les caisses publiques, saccagent les couvents et les demeures opulentes. Le général fit enlever dans les seuls dépôts de la trésorerie une somme de dix millions de réaux pour les besoins de l’armée.
Après ce bel exploit. Dupont aurait dû, pour rem-
plir sa mission, marcher immédiatement sur Séville et sur Cadix, mais il ne se sentit pas de force à s’avancer plus loin et s’enferma dans Cordoue en attendant que des renforts lui permissent d’achever sa tâche. Ainsi, après les succès plus apparents que solides du début de cette campagne compliquée que Napoléon venait de diriger de Bayonne, il se manifestait partout un temps d’arrêt motivé par l'insuffisance de nos forces devant la multiplicité des entreprises : Moncey était arrêté à Cuenca, Chabran à Tarragone, Lefebvre- Desnoettes à Saragosse; enfin, Duhesme était enfermé dans Barcelone et Dupont dans Cordoue. A la date du 15 juin, tout devient indécis, et nous sommes tenus en échec sur tous les points, paralysés par le seul vice de ces opérations décousues.
Loin de soupçonner le danger de cette situation. Napoléon continuait à ne pas douter du succès. Dès le 9 juin, il annonçait déjà hautement l’entrée triomphale de Dupont à Séville, celle de Moncey à Valence, et il ajoutait que l’entrée prochaine de Joseph en Espagne allait « achever de dissiper les troubles , d'éclairer les esprits et de rétablir partout la tranquillité' . » Que les premiers avantages remportés sur l’insurrection lui inspirent de pareilles illusions, on le conçoit, mais les mauvaises nouvelles qui surviennent les jours suivants ne lui ouvrent nullement les yeux. Il ne sait que s’irriter contre les lenteurs de Moncey, et il lui réitère, ainsi qu’à Chabran, l’ordre de marcher sur Valence; il considère la prise de Saragosse comme tellement certaine qu’il envoie un colonel du génie