Napoléon à Savary, 19 juin
d’une anarchie sans espoir, ne finissent par l’adopter au moins comme un pis aller en dépit de leur ombrageuse susceptibilité nationale. Il fallait donc que Joseph acceptât la couronne et se montrât le plus tôt possible à son peuple pour rassurer, apaiser, concilier les esprits. Napoléon savait que Joseph n’avait quitté Naples qu’à regret, il n’était nullement sûr de ses dispositions définitives. Il résolut en conséquence de l’entraîner et de l’éblouir dès son arrivée, afin de ne pas lui laisser le temps de se reconnaître.
Joseph s’était mis en route vers la fin de mai. Lorsqu’on sut qu’il approchait de Bayonne, Napoléon, sans attendre son arrivée, se hâta de faire publier le décret qui proclamait Joseph roi d’Espagne et des Indes, vu l’urgente nécessité « d’assurer le bonheur de l’Espagne en mettant fin à l’interrègne. » Le décret faisait bien allusion aux vœux de la junte, du conseil de Castille et de la municipalité de Madrid, mais cette mention n’avait nullement le sens d’une déférence quelconque pour la volonté nationale; et Napoléon transmettait ses droits à la façon d’un roi de l’ancien régime. Ce décret parut le 6 juin; le lendemain, 7, Joseph arrivait à Pau et y apprenait son avènement. Il ne savait encore rien de ce qui s’était passé en Espagne, car toutes les nouvelles étaient interceptées avec le plus grand soin. Napoléon alla à sa rencontre à plusieurs lieues de Bayonne; il le fit monter dans sa voiture, l’accabla de démonstrations de tendresse tout à fait inusitées de sa part, et, enfin, développa, avec son impétuosité accoutumée, tous les projets qu’il avait conçus pour la prospérité,
ia grandeur et la consolidation de la nouvelle monarchie1.
Lorsque les deux frères arrivèrent à Bayonne, le pauvre Joseph avait à peine trouvé moyen de placer un mot dans les temps d'arrêt de ce brillant monologue. A Bayonne, la scène change; on ne laisse pas au voyageur un seul instant pour se reposer. En descendant de voiture il aperçoit, au bas de l'escalier du palais, l’Impératrice entourée de toutes ses dames d’honneur qui le complimentent au sujet de sa nouvelle royauté. Une autre surprise l'attend dans l’intérieur du palais. En entrant dans le salon d’honneur, Joseph y est reçu en grand appareil par toutes ces députations que Napoléon a fait venir moitié de gré, moitié de force, à Bayonne, de toutes les villes qui sont occupées par l'armée française. Là se trouvent réunis des hommes qui portent quelques-uns des plus grands noms d’Espagne, les ducs d'Ossuna, de l’Infantado, de Frias, le prince de Gastelfranco, les comtes de Santa-Colonna et de Fernan-Nunez; à côté d’eux, des évêques , d’anciens ministres , des courtisans , de hauts fonctionnaires et jusqu’à un inquisiteur, don Raimundo Ethenard y Salinas. Et tous ces grands personnages sont des sujets soumis et dévoués; ils en ont l’attitude et les protestations. Us acclament Joseph et le saluent roi; puis chacune des députations qui composent la junte vient tour à tour lui lire une adresse de félicitations.
Joseph, en proie à l’espèce de lièvre qui est le ré-
1. Voir Miot de Mélito, les Mémoires du roi Joseph, et Toréno, s-bien informé sur ce point.
332 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er,
sultat ordinaire d’un long voyage, et à jeun depuis le matin , bien qu’il fût alors près de dix heures du soir, était charmé, enivré et à moitié étourdi de cette réception si inattendue. Naturellement vaniteux, il recevait ces ovations avec bonheur, mais de l’air d’un homme à demi éveillé et qui n’est pas bien sûr de ne pas continuer un rêve. Un incident des plus désagréables vint pourtant mêler une finisse note à ce concert de bénédictions; il trahit l’art caché d’une mise en scène qui imitait si bien la nature. Le duc de l’Infantado, après avoir lu son adresse de félicitations au nom de la grandesse, fit entendre des paroles outrageusement malsonnantes : « Sire, dit-il à Joseph, les lois de l’Espagne ne nous permettent pas d’offrir autre chose à Votre Majesté. Nous attendons que la nation se prononce et nous autorise à donner un essor plus libre à nos sentiments . » Cette évocation soudaine de la nation espagnole et de ses droits méconnus produisit sur Napoléon un effet inexprimable; il s’élança vers l’Infantado, l’accabla de reproches, le somma d’aller se joindre à l’insurrection plutôt que de se réfugier derrière de pareils subterfuges, et finit par son grand argument, c’est-à-dire en le menaçant de le faire fusiller. Le duc, intimidé, s’excusa, et son adresse séditieuse fut sur-le-champ modifiée; mais cet épisode jeta quelque froid dans une cérémonie qui avait si bien marché jusque-là1. On remarqua beaucoup les paroles rassurantes que Joseph adressa à l’inquisiteur en réponse à son compliment, car les Français étant venus en Espagne au nom du progrès et en mission-