Cevallos, de Pradt
naires de la civilisation, on supposait qu’ils voudraient au moins se donner le facile mérite d’abolir un tribunal odieux et impopulaire. Mais ce n’est que plus tard, lorsqu ils virent l’inutilité de leurs ménagements envers le clergé, qu’ils jugèrent à propos de faire cette avance aux idées philosophiques. Joseph répondit à 1 inquisiteur, avec son sourire le plus affable, « que, bien qu’il y eût des pays où plusieurs cultes étaient admis, l’Espagne devait se réputer heureuse de ce que chez elle on n’honorait que le seul véritable . » On ne pouvait promettre plus clairement de consacrer le principe des religions d’État.
Cette solennité terminée, Joseph était roi; il ne pouvait plus s’en dédire. Les jours suivants, bien qu’il ne sût pas encore quelle couronne d’épines il venait de placer sur sa tête, il commença à entrevoir la vérité, mais il n’était plus temps de repousser ce fatal présent, il était roi, et Napoléon n’était pas homme à lui permettre de revenir en arrière. Le 15 juin, les députés de cette junte, qui était si bien nommée extraordinaire, ouvrirent leurs séances malgré l’insuffisance du nombre, et par la plus vaine des formalités ils se mirent à discuter le projet de Constitution qu’ils étaient admis, non pas à examiner, mais à approuver. Il serait aussi superflu que fastidieux de s’arrêter à cette production mort-née, pâle copie de toutes les élucubrations du même genre émanées de Napoléon. Ces tristes compositions n’ont pas même ces apparences auxquelles les peuples se laissent prendre si facilement; elles ne respirent que l’uniformité, le vide et le néant. Je me contenterai de rappeler que ce régénérateur de l’Espagne osa lui of-
334 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
frir en don de joyeux avènement un sénat où figuraient ces deux comités de liberté individuelle et de liberté de la presse qui fonctionnaient si bien dans le sénat français, et un corps législatif dont les délibérations devaient rester secrètes . L’article premier de la Constitution était ainsi conçu : « La religion de l’État est la religion catholique. Aucune autre n'est permise 1 . »
Joseph composa ensuite son ministère parmi les hommes qui se trouvaient autour de lui et dont la plupart étaient d’anciens ministres. Plusieurs d’entre eux étaient des esprits distingués. Ils s’étaient ralliés à lui, les uns par un effet de cette maladie qui s’attache aux hommes lorsqu’ils ont une fois exercé le pouvoir, les autres dans l’espoir chimérique qu’ils parviendraient à changer le courant des choses. Urquijo était secrétaire d’État, Azanza ministre des Indes, Mazarredo ministre de la marine, O-Farrill et Cabarrus étaient à la guerre et aux finances ; Gevallos était ministre des affaires étrangères. Napoléon avait jeté les yeux pour le ministère de l’intérieur sur l’historien Jovellanos, homme intègre et populaire. Jovellanos le refusa malgré les instances de quelques-uns de ses amis. Napoléon n’en fit pas moins publier sa nomination .dans la Gazette de Madrid , soit afin de le gagner plus facilement une fois compromis, soit afin de le perdre auprès du parti national par cette calomnie persistante que Joseph n’eut pas le courage de faire cesser. Il était dans la destinée de ce roi
1. V. la Constitution espagnole dans le Moniteur du 15 juillet 1808.
malgré lui d’avoir aussi des ministres malgré eux. Joseph nomma en dernier lieu ses grands dignitaires. Enfin, le 7 juillet, tout fut terminé et réglé, proclamation du nouveau roi, reconnaissance éternelle des courtisans. Constitution, ministère, charges de cour, serments de fidélité, médailles commémoratives. 11 ne manquait plus à Joseph que des sujets.