IV
rapprocher de Madrid *; mais l'extrême mécontentement que celui-ci témoignait de tout mouvement rétrograde lui fit ajourner ce projet, et il ne se décida à l’exécuter que lorsqu’il était trop tard.
Telie était la situation de Dupont dans les premiers jours de juillet 1808. Chargé de défendre des positions sans aucune force, dans un pays malsain et fiévreux, avec dix-huit mille soldats pour la plupart très -jeun es et fort peu aguerris, que la rareté des vivres le forçait de mettre à la demi-ration, il avait à combattre l’armée la plus solide et la plus nombreuse qui fût alors en Espagne. Les troupes de toute nature auxquelles commandait Castanos, après la fusion des insurgés de Grenade avec ceux de Séville, de Jaën et de Cadix, ne s’élevaient pas à moins de trentecinq mille hommes, dont plus de la moitié se composait de troupes régulières. Dupont reçut, il est vrai, le 7 juillet un nouveau renfort de quatre ou cinq mille hommes que lui amenait le général Gobert ; mais ce secours fut loin de rétablir la balance. Pour garder ses communications, toujours menacées par les guérillas, Dupont était obligé de disséminer ses troupes d’Andujar au delà de la Caroline et de les tenir sans cesse en mouvement. La tâche impossible qu’il avait à remplir pouvait se résumer ainsi : avec une force totale de vingt-deux mille hommes il avait à surveiller et à défendre sur son front la ligne du Guadalquivir d’Andujar à Ubeda, de quinze lieues d’étendue; sur
1. La correspondance de Savary avec Dupont ne laisse aucun doute à cet égard. Dans une lettre du 16 juillet, il lui annonce formellement son intention de le rappeler avant peu vers Madrid.
ses derrières, il avait à garder un défilé de vingt lieues de longueur.
Le 15 Juillet, après quelques tâtonnements, Castanos commença ses opérations. Deux de ses lieutenants, Reding et le marquis de Coupigny, l’un Suisse, l’autre émigré français, prirent position sur le Guadal— quivir, le premier à Mengibar, le second à Villanueva, tous deux menaçant de tourner Andujar par Baylen, pendant que Castanos lui-même, posté à Arjonilla, menaçait de front le camp de Dupont. Ce général avait prévu 1 attaque. Il avait placé à Baylen la division Vedel ; devant Mengibar, le général Liger-Belair avec quelques troupes. A Andujar, l’action se borna à une canonnade entre Castanos et Dupont; à Mengibar, Liger-Belair, refoulé par Reding, fut secouru à temps par Vedel, qui arriva à la hâte de Baylen et rejeta Reding au delà du Guadalquivir. Jusque-là tout allait bien. Il était toutefois dès lors évident que l’ennemi, grâce à sa supériorité numérique, pouvait multiplier ses démonstrations sur plus de points que nous ne pouvions en surveiller à la fois; pour en garder un nous étions forcés d’en dégarnir un autre non moins essentiel à notre sûreté, et il devait résulter de ces allées et venues une sorte de chassé-croisé extrêmement dangereux pour nous.
Dupont, prévoyant que cette attaque allait recommencer et quelque peu alarmé de la quantité de troupes que Castanos avait déployée dans la journée du 15, expédia à Vedel l’ordre de lui envoyer « un bataillon , et, dans le cas où il aurait peu d’ennemis devant lui, une brigade. » Le lendemain 16, son lieutenant trop zélé, ayant entendu la canonnade se renouveler du
côté d’Andujar, y accourut, non pas avec une brigade, mais avec sa division tout entière, ne laissant à Mengibar que le détachement de Liger-Belair. Cette faute fut immédiatement expiée. Aussitôt Yedel parti, Reding se présente de nouveau à Mengibar, force le passage du Guadalquivir et chasse devant lui Liger- Belair, qui se retire dans la direction de Baylen. Cette position était occupée par le général Gobert, qui s’y était porté la veille de la Caroline. Il accourt au bruit du canon pour soutenir Liger-Belair, mais il est frappé à mort, et le général Dufour, qui prend le commandement, est repoussé sur Baylen. Le passage si important de Mengibar est en la possession des Espagnols.
Dupont, qui avait d’abord approuvé le mouvement de Yedel, reconnut toute la gravité de la faute commise en apprenant la mort de Gobert et la défaite de sa division. Dès le 16 au soir il ordonne à Yedel « de se porter rapidement sur Baylen, de s’y réunir au corps de Dufour, et alors de rejeter l’ennemi sur Mengibar au delà du fleuve. » Le 17 au matin il confirme cet ordre en lui recommandant en outre de veiller sur Baëza et la Caroline, points si essentiels à nos communications. Vedel était déjà arrivé à Baylen ; mais, à sa grande surprise , il n’y avait trouvé personne. Égaré par de faux rapports dont il lui était à peu près impossible de contrôler la vérité, car nous n’avions pas un seul espion en Espagne, même à prix d’or, Dufour était parti à minuit pour aller chercher l’ennemi dans la direction de la Caroline, où Reding avait pu se porter en effet sans passer par Baylen, ayant à son choix deux chemins de traverse qui y aboutis-
saient, l’un par Linarès, l’autre par Yilchès. Yedel, trompé comme Dufour et pénétré avant tout de l’importance de maintenir nos communications et de soutenir son collègue, marcha comme lui sur la Caroline en négligeant de faire sur Mengibar une reconnaissance pendant laquelle on aurait eu le temps d’écraser Dufour, et Dupont, trompé à son tour, l’en approuva entièrement. Ainsi s’enchaînaient l’une à l’autre des erreurs qu’on peut dire inévitables, étant donnée cette situation compliquée, car à défaut de ces méprises on en aurait commis d’autres tout aussi graves. Vedel rejoignit Dufour à Guarraman. Là les bruits de la marche de Reding sur la Caroline se trouvant confirmés, les deux généraux s’enfoncent de plus en plus dans les défilés de la Sierra-Morena et laissent inoccupés derrière eux deux postes d’une importance capitale, Baylen et Mengibar, qu’ils croient à l’abri de toute attaque, puisqu’ils supposent l’ennemi engagé dans la Sierra (17 juillet).
Reding, qu’on allait chercher si loin, n’avait pas quitté les environs de Mengibar. Il avait profité de l’apparition de quelques guérillas dans la Sierra pour faire accréditer des bruits qui avaient pour effet de disperser ses adversaires. Aussitôt qu’il s’aperçut de leur absence, il occupa fortement Baylen de concert avec la division de Coupigny, et coupa ainsi au corps de Dupont sa retraite naturelle. Il effectua ce mouvement dans la journée du 18 juillet avec environ dixhuit mille hommes. Il courait à la vérité le risque d’être placé lui-même entre deux feux dans le cas d’un prompt retour de Yedel, mais à toute éventualité il avait sa retraite assurée sur Mengibar ; et il possé-
HISTOIRE DE NAPOLÉON l*r.
dait d’ailleurs, en combinant ses mouvements avec Castanos, toujours posté devant Andujar, une telle supériorité de forces sur Dupont, qu’il pensait non sans raison avoir le temps de l’écraser avant toute diversion. Dupont apprit avec stupeur dans la journée même du 18 juillet la présence d’un corps ennemi à Baylen, sans en connaître toute la force. Il résolut d’évacuer sur-le-champ Andujar, afin de dégager Baylen et de se remettre en communication avec ses lieutenants.
La nuit venue, Dupont décampe furtivement et réussit, grâce à d’habiles précautions, à tromper la vigilance de Castanos, qui reste devant Andujar.. Dupont avait encore environ onze mille hommes, composés de la division Barbou, de la cavalerie Frésia, des marins de la garde, des gardes de Paris et d’un régiment suisse. Forcé de se tenir en garde de deux côtés à la fois , embarrassé d’une file interminable de sept à à huit cents voitures qui emportent ses malades et ses bagages, il place ses équipages au centre et divise ses troupes en deux corps, dont le plus faible est posté en tête, parce qu’il croit Reding moins redoutable que Castanos. Une distance d’une lieue au moins sépare ces deux groupes de combattants, qui, s’ils avaient été réunis pour le premier choc, auraient peut-être forcé le passage. Le 19, vers trois heures du matin, notre tête de colonne vient heurter sur le Rumblar, torrent qui coule un peu en avant de Baylen, les avant-postes de Reding, qui s’apprêtait de son côté à marcher sur Andujar. L’action s’engage à quatre heures, mais avec deux brigades seulement de notre côté, force à peine suffisante pour la défensive.
Le reste de nos troupes, rappelé en toute hâte de la queue à la tête, ne se présente au combat que successivement, ce qui ôte à ses efforts l'ensemble et la puissance nécessaires pour faire une trouée dans les masses ennemies. Nos soldats attaquent avec une valeur brillante, ils refoulent à plusieurs reprises la première ligne espagnole ; mais ils ne réussissent pas à entamer la seconde, et l'artillerie de Reding très-supérieure à la nôtre, démonte en peu d’instants nos batteries.
Vers dix heures du matin les Espagnols débordaient de tous côtés nos positions. Des charges de cavalerie, vigoureusement exécutées par les dragons du général Frésia et les chasseurs du général Dupré, les rejettent en désordre sur leur corps d’armée, mais elles ne nous rendent pas l’avantage. La réserve espagnole reste inébranlable. Cependant la lutte se ralentit. Nos soldats , épuisés par une marche de sept lieues et par des chaleurs intolérables, dévorés d’une soif horrible dans ce désert sans eau, se laissent aller au découragement. On se bat pour l’occupation d’une citerne, pour quelques gouttes d’eau qui sont restées dans le lit desséché du torrent. Dupont, désespéré, tente vers midi un dernier effort qui échoue comme les autres devant l’impénétrable barrière que lui oppose l’armée de Reding. Quinze cents hommes sont hors de combat, parmi lesquels un grand nombre d’officiers ; Dupont lui-même est blessé. Les hauteurs se couronnent de paysans armés qui nous fusillent à l’abri des rochers et des bois; les soldats suisses, mécontents de combattre contre leurs compatriotes qui se trouvent dans les rangs espagnols, désertent.
Bientôt le canon retentit sur nos derrières. C'est l’armée de Castanos qui accourt, sous la conduite de la Pena, pour prendre part au combat et qui nous ferme toute issue. Comment résister à cette nouvelle armée, n’ayant pu vaincre la première? C’est le dernier coup. Il était alors deux heures de l’après-midi. Dupont demande une suspension d’armes à Reding, qui la lui accorde. Quant à la capitulation qu’il réclame en même temps, afin d’obtenir son libre passage sur Madrid, elle est renvoyée à Castanos, qui la lui refuse et exige que son corps d’armée se rende à discrétion.
Pendant ces pourparlers, qui durèrent toute la soirée du 19 et une partie de la matinée du 20, le général Yedel, de retour de la Caroline, où il n’avait trouvé personne à combattre, était venu, après avoir perdu beaucoup de temps, prendre position sur les derrières de l’armée de Reding. Arrivé à Baylen après la bataille, vers les cinq heures de l’après-midi, il avait aussitôt attaqué les Espagnols, qui se reposaient sur la foi de l’armistice; il leur avait enlevé mille prisonniers et plusieurs canons. Mais un ordre de Dupont vint mettre bientôt fin à ce combat, en faisant connaître à Vedel les négociations engagées avec les Espagnols. Le refus de Castanos offrait à Dupont une occasion de recommencer la lutte dans la journée du 20 juillet avec le concours de la division Yedel. Si sa position entre Castanos et Reding était des plus critiques, celle de Reding entre Dupont et Yedel n’était guère moins défavorable. Un coup d’audace exécuté avec cette énergie dont Dupont lui-même avait donné l’exemple à Albeck, à Halle, à Friedland et dans tant d’autres rencontres, lui aurait très-probablement ou-
vert un passage, au prix, il est vrai, d’un grand sacrifice. Mais ses soldats étaient absolument démoralisés, vaincus par la fatigue et les privations de toute sorte qu’ils enduraient depuis Favant-veille. Dupont lui-même était abattu, et ce qui le démontre c’est qu’au lieu de prendre sur lui l’initiative d’une résolution hardie, il assembla un conseil de guerre, auquel, selon les termes mômes de la délibération, « il demanda son avis sur la situation du corps d’armée. » Les résolutions héroïques sont rarement collectives ; or une inspiration de ce genre pouvait seule le sauver. Dupont était capable d’éprouver une de ces illuminations soudaines, il l’avait prouvé en mainte occasion; mais il était de ces militaires dont le ressort est plutôt dans l’imagination que dans le caractère, et dont l’âme est par conséquent sujette à passer facilement d’un extrême à l’autre. Dupont était homme de plaisir et de fantaisie; causeur aimable et recherché, il avait des goûts littéraires ; il avait concouru, étant déjà général, pour des prix de poésie. Ses écrits attestent un penchant prononcé pour l’emphase et la déclamation; même dans les récits de guerre, ils n’ont rien de la rigueur et de la précision des écrits militaires. Enfin il n’avait jamais éprouvé de revers, et il était de ceux qui n’ont toute leur valeur que dans le succès; il n’avait jamais commandé en chef, et, pour la première fois qu’il était livré à luimême, il se trouvait dans une position hérissée de difficultés à peu près insurmontables.
Ainsi qu’il était facile de le prévoir, le conseil fut d’avis que toute résistance était impossible. Les négociations furent donc reprises avec Castanospar l’in-
termédiaire du général Chabert, du général Marescot, qui se trouvait de passage à l’armée de Dupont sans en faire £)artie, et de l’écuyer de l’empereur, Villoutreys, qui avait déjà négocié l’armistice. Castanos était sur le point de consentir au retour de nos troupes sur Madrid, lorsqu’un malheureux hasard fit tomber dans ses mains une dépêche dans laquelle Savary, de plus en plus convaincu de la nécessité de concentrer l’armée autour de la capitale, prescrivait à Dupont d’exécuter précisément cette marche. Castanos revint alors à ses premières exigences; il demanda que les divisions cernées se rendissent à discrétion. Sur les réclamations des négociateurs français, il consentit à accorder à Dupont le retour par mer, mais à condition que les divisions Yedel et Dufour seraient comprises dans la capitulation. Nos négociateurs eurent la faiblesse d’accepter cette condition, dans l’espoir bien chimérique de sauver les deux divisions en péril, en compromettant les deux autres qui avaient le chemin libre. Ils rédigèrent en conséquence une capitulation en vertu de laquelle le corps entier de Dupont devait, après avoir déposé les armes, être dirigé vers la mer par San Lucar et Rota, pour être ensuite embarqué et transporté en France. L’article 1 1 stipulait soigneusement la conservation des bagages des officiers supérieurs, « qui ne devaient être soumis à aucun examen, » et l’article 15 stipulait que les généraux « prendraient les mesures nécessaires pour retrouver et restituer les vases sacrés quyon pouvait avoir enlevés en diverses rencontres et particuliérement à la prise de Cordoue. »
Lorsque l’acte où se trouvaient inscrites ces stipu-
lations déshonorantes fut porté à Dupont, le 21 juillet au matin, Vedel avait disparu depuis plusieurs heures, ne laissant devant les avant-postes ennemis qu’un simple rideau de troupes. Ce général se trouvait maintenant hors de toute atteinte avec ses deux divisions ; la capitulation, qui, par une insoutenable fiction, le constituait prisonnier alors qu’il était libre, n’était pas encore signée. Le devoir de Dupont était clair et inexorable; il ne devait la ratifier à aucun prix. Les Espagnols, furieux de voir Yedel leur échapper, menaçaient Dupont de passer son armée au fil de l’épée ; il devait en courir la chance et leur laisser la responsabilité d’un crime injustifiable. Il faiblit devant leurs menaces et envoya à Yedel l’ordre de revenir sur ses pas. Tout au moins aurait-il pu lui faire donner par l’officier porteur de cet ordre le conseil verbal de désobéir ; il ne le fit pas. Yedel, qui était déjà à Sainte-Hélène, cédant à contre-cœur, d’après l’avis presque unanime de ses officiers, ramena ses troupes sur Baylen, où elles partagèrent la triste fortune du corps de Dupont et plus de vingt mille soldats de cette grande armée si orgueilleuse tombèrent d’un seul coup au pouvoir de l’ennemi qu’ils dédaignaient le plus L
La capitulation fut presque aussitôt violée que conclue. La junte de Séville refusa de la ratifier, et les troupes de Dupont, en butte à d’affreux traitements, restèrent prisonnières de guerre jusqu’en 1814, à l’exception des officiers supérieurs, qui furent ren-
1. D’après le rapport de Régnault de Saint-Jean-d’Angely «fu-r la capitulation de Baylen , le corps de Dupont avant le combat de Baylen comptait en présents sous les armes 22,830 hommes, et en effectif 21, 061 1
voyés en France. Dupont s’étant plaint avec amertume de ce manque de foi, le gouverneur de l’Andalousie, Thomas de Morla, lui répondit par d’injurieuses récriminations : « Votre Excellence, lui écrivait-il à la date du 10 août, m’oblige à lui exprimer des vérités qui doivent lui être amères. Quel droit a-t-elle de réclamer l’exécution d’un traité conclu en faveur d’une armée qui est entrée en Espagne sous le voile de l’alliance et de l’amitié, qui a emprisonné notre roi et sa famille, saccagé ses palais, assassiné et volé ses sujets, ravagé ses campagnes, usurpé sa couronne? Si Votre Excellence ne veut pas s’attirer de plus en plus la juste indignation des peuples, que je travaille à apaiser, qu’elle cherche par sa conduite à affaiblir la sensation des horreurs qu’elle a commises à Cor-
doue Quel stimulant pour la populace de savoir
qu’un seul de vos soldats était porteur de deux mille cent quatre-vingts livres tournois/ »
A ces récriminations il y avait peu de chose à répondre, si ce n’est que le crime des uns n’autorisait pas le crime des autres. Ainsi fut perdue tout entière et en un jour cette armée d’Andalousie, comme si elle avait été engloutie par quelque convulsion de la nature. Les incidents qui amenèrent sa ruine avaient été à la fois si multiples et si compliqués que tous les chefs purent avec vraisemblance s’en renvoyer la responsabilité, sans remarquer que la cause déterminante de la catastrophe était tout entière dans la volonté aveugle qui leur faisait une loi de se défendre dans une position intenable. Tous avaient commis des erreurs et quelques-uns des fautes, mais ils étaient placés dans une situation où il était impossible de n’en
pas commettre, et ils avaient péché le plus souvent par excès de zèle. Dupont avait eu tort de rester à Andujar contre sa conviction ; chargé de la responsabilité d'un commandement en chef, il aurait dû désobéir, comme Moncey, et rétrograder soit jusqu’à la Caroline, soit même, s’il ne pouvait s’y nourrir, au delà de la Sierra-Morena ; il avait eu tort de ne pas sacrifier au moins une partie de ses bagages, tort de ne pas engager le combat avec toutes ses forces réunies. Dans les négociations enfin il avait commis un acte de faiblesse déplorable en permettant que les divisions Yedel et Dufour fussent comprises dans la capitulation. Yedel, en marchant sur Andujar avec sa division tout entière lorsqu’on ne lui demandait qu’une brigade, en perdant un temps précieux dans son retour de la Caroline à Baylen, n’avait guère été moins répréhensible ; Dufour enfin, en négligeant de faire une reconnaissance sur Mengibar avant d’aller chercher Reding à la Caroline, avait commis une méprise des plus funestes 1 ; mais le grand coupable c’était celui qui les avait jetés dans cette affreuse impasse en soulevant contre eux l’exécration des peuples, c’était le capitaine infatué qui croyait pouvoir . diriger de Bayonne à cinq ou six journées de distance, des opérations qui exigeaient des résolutions de chaque instant. Napoléon seul fut le véritable auteur
1. Voir, sur l'affaire de Baylen, les Observations du général Dupont et sa Lettre sur l’Espagne , en 1808; le Précis des operations en Andalousie , par le général Vedel; le rapport de Régnault et les interrogatoires de Dupont et de Vedel, publiés par ce dernier; V Histoire des guerres de la péninsule, du général Foy ; Y Étude historique sur la capitulation de Baylen , par Saint-Maurice Cabany; Toréno, Napier: Hist. de la guerre de la Pén. Robert Southey : Ilistorg cf the peninsular War.
du désastre de Baylen en empêchant l’armée d’Andalousie de repasser la Sierra-Morena, comme Dupont et Savary le demandaient. Si Savary lui avait obéi jusqu’au bout, la perte de Dupont aurait été encore plus prompte qu’elle 11e le fut, car il n’aurait reçu le renfort de la division Gobert qu’après le 20 juillet. Tous ces généraux si cruellement trahis par le sort des armes n’avaient été en somme que malheureux ; ils s’étaient battus bravement, ils avaient de glorieux états de services; et ce serait faire à leur mémoire un étrange procès que de les blâmer de ne s’être pas fait tuer jusqu’au dernier plutôt que de subir les conditions de Castanos. Un homme osa leur reprocher de n’avoir pas su mourir. Mais lui-même combien de fois ne reçut-il pas du destin cette sommation d’avoir à choisir entre la mort et la défaite? A la Bérézina, à Leipsik, à Fontainebleau, à Waterloo, et comment a-t-il répondu à cette mise en demeure?
Cependant Napoléon poursuivait son voyage triom pliai à travers les villes du midi par Tarbes, Agen, Toulouse, Bordeaux, toujours persuadé que selon son expression « il n’y avait plus rien à craindre en Espagne. » Joseph était arrivé à Madrid le 20 juillet avec des impressions bien différentes. Le Moniteur avait beau attester que son voyage en Espagne n’avait été qu’une longue ovation, que son entrée à Madrid avait eu lieu « aux acclamations d’un peuple immense 1 ; » son frère avait beau lui répéter dans toutes ses lettres: « Ayez courage et gaieté, ne doutez jamais d’un plein succès, » Joseph ne se rassurait pas. Il ne