Joseph à Napoléon, 27 juillet
366 HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
Napoléon ne répondit que le 31 juillet aux lamentations et aux lugubres prophéties de Joseph : « Mon frère, lui écrivit-il, le style de votre lettre du 24 ne me plaît point. Il ne s'agit point de mourir, mais de vivre, et d’être victorieux, et vous Vêtes et vous le serez. Je trouverai en Espagne les colonnes cVHercule , mais non les limites de mon pouvoir. » Il énumérait ensuite lés secours qu’il dirigeait sur l’Espagne, puis arrivant aux plaintes de Joseph relativement aux pillards et aux voleurs: « Caulaincourt, disait-il, a très-bien fait àCuenca. La ville a été pillée , c'est le droit de la guerre puisqu' elle a
été prise les armes à la main Votre position peut être
pénible comme roi, mais elle est brillante comme général. »
Le lendemain du jour où il écrivait ces paroles insolentes et cruelles qui étaient un défi jeté à la fois à la justice, au bon sens, à l’humanité et même à la fortune, il recevait la nouvelle que Dupont, loin de prendre l’offensive, allait opérer un mouvement rétrograde : « Dupont va être attaqué et obligé de faire sa retraite. Gela ne se peut concevoir! » (1er août.) Cela était incompréhensible en effet avec les folles illusions qu’il s’était obstiné à garder jusqu’au bout malgré les avertissements de ses serviteurs, malgré les cris d’alarme de son frère, malgré l’évidence même des choses. Il ne connut la triste vérité que le 2 août. Son cœur de bronze ne s’émut pas un seul instant au récit des infortunes de ses compagnons d’armes; son orgueil seul sentit le coup. Il lui fut impossible de ne pas en prévoir les principales conséquences, son prestige d’invincibilité détruit, l’Espagne perdue pour longtemps, peut-être pour tou-
jours, l’espérance rendue à ses nombreux ennemis; mais au lieu de s’en prendre à son propre aveuglement, il ne songea qu’à poursuivre, à flétrir, à frapper les victimes de son imprévoyance. Il mit à perdre Dupont tout racharnement qu’il avait déployé contre Villeneuve : « Lisez ces pièces, écrivait-il à Clarke le 3 août, et vous verrez si depuis que le monde existe il y a eu rien de si bête, de si inepte, de si lâche.
Voilà donc justifiés les Mack, les Holenhohe, etc Je
désire savoir quels tribunaux doivent juger ces généraux, et quelle peine les lois infligent à un pareil délit. » Ces lâches, écrivait-il un autre jour, porteront leur tête sur l’échafaud ! Au reste il y avait dans cette colère beaucoup d’affectation , et quelquefois il la jouait assez maladroitement, témoin cette phrase presque burlesque qu’il adressait à Davout : « Dupont a déshonoré nos armes, il a montré autant d’ineptie que de pusillanimité. Quand vous apprendrez cela un jour, les cheveux vous dresseront sur la tête. » (23 août.)
Le désastre de Baylen entraînait l’évacuation de Madrid qui se trouvait à découvert du côté du midi. Joseph quitta précipitamment cette capitale dans la journée du 29 juillet. Il y avait huit jours qu’il y était entré. La veille deux mille domestiques avaient en même temps déserté le palais comme un lieu pestiféré1. Les courtisans se conduisirent comme les domestiques. Pas un d’eux n’accompagna Joseph dans sa fuite. L’armée française se replia sur l’Èbre. Ses chefs ne jugèrent pas assez solide la ligne du Duero que recommandait Napoléon dans l’intérêt de l’armée de