X. Joseph, à Napoléon, 14 août
Portugal, alors aussi menacée que celle d’Espagne. Verdier dut lever le siège de Saragosse après un nouvel assaut qui fut aussi meurtrier et aussi infructueux que tous ceux qui l’avaient précédé. Joseph porta son quartier général à Miranda, où le maréchal Jourdan qu’il demandait depuis longtemps à Napoléon vint bientôt le rejoindre, et notre armée réunie sur l’Èbre étendit ses cantonnements de Bilbao à Tudela dans une forte position défensive qui lui permettait d’attendre des renforts et la présence annoncée de l'Empereur.
Le mois d’août ne s’acheva pas sans qu’un nouvel échec presque aussi désastreux que celui de Baylen eût terni la gloire des armes françaises. Depuis plus d’un mois on n’avait aucune nouvelle de l’armée de Portugal. Ce silence ne tenait pas seulement à l’insurrection espagnole qui avait interrompu toutes les communications entre la France et Lisbonne, mais aussi à la révolte des populations portugaises. Junot n’occupait plus que quatre ou cinq places fortes dans le Portugal, lorsque le 1er août parut en vue de l’embouchure du Mondego la flotte qui portait l’armée anglaise. Elle était commandée par un jeune général qui s’était déjà illustré dans les Indes par la fermeté et la sagesse de sa conduite militaire, sir Arthur Wellesley, si connu plus tard sous le nom de Wellington. Envoyé pour soutenir le soulèvement espagnol, Arthur Wellesley s’était d’abord présenté devant la Corogne ; mais les insurgés de la Galice, même après leur défaite de Rio-Seco, avaient comme ceux de l’Andalousie voulu refuser tout renfort étranger; ils n’avaient accepté de l’Angleterre que des secours d’ar-
gent et des munitions. Wellesley avait en conséquence choisi pour théâtre de ses opérations ce littoral étroit et escarpé du Portugal dont il allait bientôt faire un camp retranché inexpugnable contre lequel devait échouer toute la puissance de Napoléon.
Débarqué avec dix mille hommes, et quelques jours après, renforcé de quatre mille, Wellesley se hâta de prendre l'offensive avant l’arrivée de sir Hew Dalrymple, qui devait avoir le commandement de l’armée lorsqu’elle aurait complété son effectif. Junot comprit les dangers qu’il courait à se laisser assaillir par les Anglais dans une ville de trois cent mille âmes toute prête à se révolter. Il forma le plan trèssage de se porter au-devant de l’armée ennemie et de la jeter à la mer avant l’arrivée de ses renforts. Mais pour exécuter un tel dessein, ce n’eût pas été trop de toutes ses forces réunies. Elles s’élevaient encore à vingt-neuf mille hommes; Junot ne sut pas les concentrer à temps. 11 s’obstina à garder la plupart des positions qu’il occupait encore; il rappela Kellermann de Sétubal, mais il laissa des garnisons à Elvas, Santarem, Alméida, Peniche et Palmela, indépendamment de celle qui maintenait Lisbonne. Il exposa en outre à un péril des plus graves un détachement de cinq mille hommes qu’il avait chargé d’observer les Anglais , sous les ordres du général Delaborde. Attaqué par Wellesley, près de Roliça, dans une position trop avancée eu égard à ses forcés, Delaborde soutint le choc d’une armée trois fois plus nombreuse que la sienne et défendit le terrain pied à pied avec la plus brillante intrépidité ; mais il ne lui fallut pas moins se dérober par une prompte retraite,
après avoir perdu près de cinq cents hommes , et la campagne s’ouvrit par un échec, ce qui produit toujours un effet fâcheux sur le soldat (15 août)1.
A la suite de ce combat, Wellesley s’avança jusqu’à Yimeiro, où il fut rejoint par deux nouvelles brigades qui portèrent son corps d’armée à environ dix-huit mille hommes. Junot était enfin parvenu à rallier ses principaux corps ; ses troupes s’élevaient à un peu plus de treize mille hommes2. Il s’était avancé, de son côté, jusqu’à Torrès Yedras, en face des positions anglaises. Le moment était venu pour Junot de «jeter les Anglais à la mer, » selon le programme tant de fois tracé par Napoléon. Ils semblaient avoir voulu lui rendre cette besogne plus facile en campant sur les hauteurs de Yimeiro, adossés à des abîmes qui surplombaient l’Atlantique. Wellesley n’avait pas choisi cette position. Son plan, beaucoup mieux conçu, consistait à filer tout droit le long de la mer, de façon à tourner l’armée de Junot en venant se placer entre elle et Lisbonne, dans les environs de Mafra; mais un ordre de son supérieur Burrard, le second du général Dalrymple, alors sur le point de débarquer, l’avait forcé à attendre à Yimeiro l’arrivée d’un nouveau corps de dix mille hommes que de-
1. Foy : Hist. des guerres de la Péninsule , tome IV. — Dépêche de Wellington au vicomte Castlereagh, en date du 17 août 1808. ( The dispatches of the duke of Wellington , vol. IV.)
2. On conçoit qu’il est impossible, sur ce point, de s’en tenir aux rapports français, qui abaissent ce chiffre à neuf mille, dans un intérêt facile à deviner. Le rapport de Wellington dit que Junot avait « rassemblé toutes ses forces; » ce qui n’est pas moins erroné. Lox'd Londonderry est l’historien qui se rapproche le plus de la vérité ( S tory of the Penins. War).
vait amener le général Moore. Heureusement pour lu4 le même motif poussa Junot à l’attaquer sur-le-champ.
Le 21 août, de grand matin, Junot commença son mouvement, et vers sept heures du matin, il attaquait les positions de Wellesley. Le général Delaborde, soutenu par les généraux Loison et Thomière, s’élança impétueusement à l’assaut des hauteurs de Yimeiro, sur la droite de l’armée anglaise, qui paraissait relativement dégarnie. Les Anglais n’avaient presque pas de cavalerie, mais leur infanterie était solide et résistante. Le feu bien dirigé de leurs nombreuses batteries arrêta court les assaillants et bientôt les rejeta en désordre sur les pentes qu’ils avaient gravies. Notre attaque contre leur gauche étant secondaire , et par ce motif même faiblement soutenue , avait été moins heureuse encore, et les deux généraux de brigade qui la dirigeaient avaient été mis hors decombat. Junot lança alors sa réserve composée de soldats d’élite et commandée par Kellermann, en la faisant soutenir par son artillerie que conduit le colonel Foy. Les grenadiers de Kellermann franchissent les pentes en courant, et bientôt ils couronnent les hauteurs de Vimeiro; mais là ils sont reçus par des décharges meurtrières qui les font reculer, notre artillerie est démontée avant d’avoir pu prendre position et son colonel tombe grièvement blessé; enfin, notre cavalerie rendue inutile par les montuosités du terrain, se borne à protéger la retraite de nos bataillons à mesure qu’ils sont repoussés. Notre attaque a échoué sur tous les points et l’armée anglaise est restée intacte dans ses positions.
Il était alors midi et nous avions perdu dix-huit
cents hommes et trente pièces de canon. Les Anglais n’avaient que cent trente-quatre tués et trois cents trente-cinq b’essés L Junot commanda la retraite, que l’armée opéra sans être inquiétée. Wellesley voulait nous poursuivre, mais il n’était déjà plus général en chef, et Burrard, qui avait pris le commandement après la bataille, ne lui permit pas d’achever sa victoire. Le manque de cavalerie eût rendu d’ailleurs la poursuite difficile. Le lendemain, Junot, après un conseil de guerre où l’on reconnut l’impossibilité d’occuper plus longtemps le Portugal, envoya au camp anglais le général Kellermann pour traiter de l’évacuation. L’arrivée du nouveau renfort anglais rendait cette détermination très-urgente. A la suite d’un armistice et de longs débats, qui durèrent près de dix jours, les plénipotentiaires signèrent enfin, le 30 août, la convention de Cintra. L’escadre russe, qui était bloquée dans le port de Lisbonne et qui avait constamment refusé de s’associer aux efforts de Junot, voulut aussi avoir sa convention à part. Siniavine, son amiral, obtint que l’escadre resterait en dépôt dans un port anglais jusqu’à la conclusion de la paix entre les gouvernements respectifs.
La convention de Cintra accordait à l’armée de Junot des conditions tout à fait inespérées. Depuis le débarquement de Moore, il était en effet devenu possible de la faire prisonnière, sinon de la détruire. Battue, démoralisée, cernée par les insurrections espagnole et portugaise, en même temps que par trente mille
1. Rapport de Wellington au général Burrard, 21 août 1808. ( Dispatches .}
hommes de troupes excellentes, il lui était difficile d’échapper à Talternative de se faire tuer sur un dernier champ de bataille ou d’être prisonnière de guerre. C’était au fond l’avis d’Arthur Wellesley, qui voyait avec regret l’armée 1 perdre le fruit de ses deux victoires ; mais la fière attitude de Junot et le prestige encore si puissant des armes de Napoléon, imposèrent au général Dalrymple et à son lieutenant Burrard. Ils accordèrent à Junot une espèce de capitulation, aux termes de laquelle l’armée française devait évacuer entièrement le territoire portugais, mais avec armes et bagages et sans être prisonnière de guerre. Le gouvernement anglais se chargeait de la transporter par mer à Lorient et à Rochefort. La convention de Cintra excita un violent mécontentement en Angleterre, comme en Portugal et en Espagne ; elle fut néanmoins exécutée avec une parfaite loyauté dans le cours du mois de septembre. Le cabinet britannique se contenta de mander les trois généraux anglais que l’opinion publique accusait devant une commission qui les acquitta 2.
Au moment où les troupes de Junot s’embarquaient pour la France, confuses de leur prompte défaite et incertaines de la réception qui leur serait faite, à l’autre extrémité de l’Europe une armée s’embarquait
1. Il résumait ainsi son opinion dans une lettre à lord Castlereagh : « Dix jours après la bataille du 21 nous ne sommes pas plus avancés, nous sommes même moins avancés que nous aurions pu et dû l’être le soir même de la bataille. » ( Dispatches .)
2- Ils alléguèrent pour se justifier la difficulté très-réelle de forcer l’armée de Junot sans cavalerie, et l’avantage d’une évacuation immédiate du Portugal. ( Report of the Board of inquiry. — Ann. iieg. 1808.)
pour l’Espagne avec des dispositions bien différentes Échappée à mille dangers, elle venait, après une évasion presque miraculeuse, se joindre aux défenseurs de la patrie espagnole pour vaincre ou mourir avec eux. C’était cette armée de la Romana que Napoléon avait traîtreusement attirée sur les rives de la Baltique pour diminuer d’autant les forces du pays qu’il voulait subjuguer. Ne la jugeant pas encore suffisamment éloignée de l’Espagne à Hambourg où il l’avait d’abord confinée, il en avait fait débarquer la plus grande partie dans l’île de Fionie, possession du Danemark, où elle se trouvait emprisonnée entre le corps de Bernadotte et la mer. Mais ces ingénieuses précautions qui devaient avoir pour effet défaire promptement périr des soldats si peu préparés à vivre dans ces régions glacées, tournèrent à la confusion du tyran, car c’est justement grâce à la mer que la Romana put s’échapper. Ayant noué des intelligences avec le commandant d’une croisière anglaise, il s’empara de Nyborg et de Langeland et mit à la voile le 13 août avec dix mille hommes. Les cinq autres mille qui formaient son corps d’armée, ne réussirent pas à s’embarquer à temps. C’est là ce que Napoléon et ses apologistes ont nommé : la trahison de la Romana !
En un mois, du 15 juillet au 20 août. Napoléon venait d’éprouver plus d’échecs qu’il n’en avait essuyés dans le cours entier de sa carrière. Repoussé devant Valence et devant Saragosse, écrasé plutôt que battu à Baylen et à Vimeiro, chassé enfin de toute la Péninsule jusqu’à l’Èbre, il avait vu ses armes déshonorées dans un pays sans organisation et sans armées, chez le peuple dont il dédaignait le plus les forces mili-
taires et dont il occupait déjà tout le territoire. Cette nation qu’il avait si bien enchaînée dans un premier moment de surprise, elle avait fait un geste et d’un seul coup tout s’était écroulé. L’Empire se trouvait par là même frappé au cœur; qu’était-il, en effet, sinon une longue succession de surprises? Cette défaite, qui dut être si pénible pour son orgueil, a été appelée une expiation. Sachons penser et parler en hommes et ne portons pas l’adulation jusque dans le blâme. C’est profaner toutes les idées de justice que de dire que Napoléon a été puni parce qu’il a honteusement échoué dans une des entreprises les plus perverses que jamais scélérat couronné ait essayé de réaliser. Non, tant de sang innocent versé, tant de familles immolées, tant de mères réduites au désespoir, tant d’hommes inoffensifs poussés pendant des années à la frénésie du meurtre , tant de crimes conçus , commis, soutenus avec une froide préméditation ne s’expient pas si facilement, et la longue immobilité de Sainte-Hélène n’a été elle-même qu’une peine insignifiante , si on la compare à l’énormité de l’attentat. Ne parlons pas de châtiment à propos de cet homme, ou bien mettons-le hardiment au-dessus du reste de l’humanité, et dans ce cas, nous ne ferons que nous rendre justice en nous considérant comme des êtres d’une nature inférieure, faits pour être éternellement la proie et le jouet de quelques monstres privilégiés.