AOU T - OCTOBRE
La nouvelle des capitulations de Baylen et de Cintra produisit dans toute l’Europe une sensation inexprimable. Pour s’en faire une juste idée, il faut se rappeler les mortelles défaillances, l’abîme de découragement où tant de déceptions et de défaites successives avaient fait tomber tous ceux qui avaient attendu la délivrance des combinaisons politiques et militaires des gouvernements. Un instant obscurcie à Eylau, l’étoiîe de Napoléon avait reparu plus éclatante que jamais. Les plus persévérants s’étaient lassés, ils considéraient la lutte comme finie. Cette colossale domination, appuyée désormais sur la seule puissance qui eût pu lui faire obstacle, semblait avoir la fatalité des lois inflexibles de la nature et de l’histoire. C’étaient les temps désespérés de l’Empire romain qui revenaient : il fallait vivre, se résigner à l’étouffement, renoncer à combattre contre la force des choses.
En un jour ce lugubre cauchemar se trouva dissipé, et l’espérance renaquit. La grande leçon que l’Espagne
venait de donner au monde était d’autant plus saisissante, qu’elle était justement celle dont l’Europe avait alors le plus besoin. Là en effet ce n’était pas le gouvernement, mais la nation qui avait tout fait. On était découragé, abattu, parce que tous les efforts des cabinets avaient misérablement échoué; eh bien! la révolution espagnole disait aux peuples : «Votre salut est en vous seuls ! » Elle disait aux individus : « Ne compte que sur toi-même et tu vaincras ; » et à l’appui de ses paroles, elle montrait ses œuvres. Ce que tous les gouvernements européens coalisés n’avaient pu faire en huit années de guerre, elle l’avait fait en une campagne avec quelques poignées d’insurgés. Elle avait par deux fois infligé à ces aigles si redoutées la plus sanglante humiliation qu’eût jamais subie une armée française. Les résultats matériels de cette victoire étaient assez beaux, puisque l’invasion avait été d’un seul coup refoulée jusqu’aux pieds des Pyrénées, mais son effet moral était incalculable.
Cet enseignement n’avait pas besoin de commentaires : il brillait comme un éclair dans les ténèbres, et frappait en même temps tous les yeux. Le charme était à jamais rompu; le point faible du colosse était à découvert ; le vainqueur des rois n’était pas encore le vainqueur des peuples ; la partie* tant de fois perdue contre lui était à recommencer sur un nouvel enjeu. L’Angleterre résolut de s’unir étroitement à l’Espagne. Elle apporta aux insurgés des subsides, des armes, d’immenses approvisionnements de guerre. Elle pressa avec une activité inaccoutumée l’organisation et l’embarquement de ses troupes toujours si lentes à se mouvoir ; elle se montra décidée à défen-
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dre le sol de la Péninsule comme son propre territoire.
En Allemagne, le contre-coup des événements d’Espagne fut une sorte de tressaillement électrique qui donna naissance à une chose qui n’avait pas existé jusque-là , la nation allemande . La grande renaissance intellectuelle de l’Allemagne du dix-huitième siècle avait sans doute préparé les voies en constituant la personnalité morale de ce peuple ; mais c’est au milieu des douleurs de la conquête et de l’occupation étrangère que s’accomplit ce glorieux enfantement, et que le mot de patrie allemande fut pour la première fois prononcé dans le monde. Tous les vieux antagonismes, toutes les rancunes surannées entre l’Allemagne du Nord et celle du Midi, entre les grands et les petits États, entre les princes et l’ancienne noblesse immédiate, entre le noble et le bourgeois, entre la maison d’Autriche et la maison de Brandebourg, disparurent momentanément pour faire place à un sentiment unique, la haine de la domination française. L’initiative n’appartint à aucune classe en particulier, elle fut universelle et simultanée. C’est un professeur de philosophie, Maurice Arndt, qui fonde le Tugendbund , cette association de la vertu où s’enrôlent à la fois des artisans* et grands seigneurs, des militaires et des bourgeois. L’expérience l’avait démontré, les mœurs et la nature du pays étaient éminemment défavor ables à une guerre de partisans. L’intrépide major Scliili lui-même avait été contraint de reconnaître cette vérité après ses efforts aussi malheureux qu’héroïques, pour organiser une insurrection en Prusse pendant la campagne de Pologne. L’occupa-
tion française était d'ailleurs, grâce à la Confédération du Rhin et au nombre énorme de nos troupes, beaucoup plus enracinée en Allemagne que dans la Péninsule. Cette grande insurrection nationale fut donc forcée d'agir à l’état latent et de se déguiser sous forme de sociétés secrètes.
L'organisation du Tugendbund est assez semblable à celle qu'adopta plus tard la Charbonnerie , Un comité central, placé hors des atteintes de la police impériale, dirige de loin l’association qui se fractionne en une multitude de comités particuliers. Les comités provinciaux restent sans communication entre eux, en sorte que la découverte des uns ne peut en rien exposer la sûreté des autres. L'association se propage ainsi de proche en proche jusque dans les provinces delà Confédération du Rhin; elle prépare ses forces en silence en attendant l’heure d'un soulèvement national. Les plus grands comme les plus humbles se font gloire d'y être affiliés. Les anciens ministres Hardenberg et Scharnhorst, les généraux Blücher et Gneisenau, le duc de Brunswick OEls, le major Schill, le docteur Jahn, en sont les membres les pl us actifs. Bientôt le sol de la vieille Germanie se couvre d'associations analogues qui viennent se greffer sur cette institution mère. L'action des gouvernements réduite comme celle des particuliers à la dissimulation , à l’emploi des moyens détournés et clandestins, seconde admirablement cette vaste conspiration. Elle a pour serviteurs deux ministres dont la fermeté de caractère égale la haute intelligence : en Prusse, le baron de Stein, en Autriche, le comte de Stadion.
Le baron de Stein semble avoir été de tous ses
compatriotes celui qui comprit le premier que l’Ailemagne ne pouvait être sauvée que par un grand soulèvement national. Dans tous les cas on ne peut lui refuser la gloire d’en avoir été le promoteur le plus hardi, le plus persévérant et le plus habile. Ce grand ministre est encore plus un grand citoyen. Il sent que pour remuer profondément les masses populaires jusque-là déshéritées de toute participation aux grands intérêts du pays, il faut les appeler à la vie publique: il sent qu’on ne fait pas des patriotes avec des hommes attachés à la glèbe, qu’il faut profiter de cette occasion unique pour imposer à la noblesse le sacrifice de ses principaux privilèges. Il veut donc que le prélude de la guerre d’indépendance soit l’affranchissement du tiers-état prussien. C’est avec des hommes libres qu’il combattra le despotisme de Napoléon. Il efface delà législation prussienne les derniers vestiges du servage, et fait du paysan un citoyen. Il abolit la corvée ; il autorise les grands propriétaires à diviser leurs domaines ; il apporte aux communes le droit de s’administrer elles-mêmes en leur attribuant la nomination de leurs conseils municipaux, et les transforme ainsi en autant de petits centres pleins de vie, d’activité, d’émulation civique. Il accorde aux bourgeois la faculté d’acquérir la propriété territoriale, jusque-là privilège exclusif de la noblesse, et il ouvre aux nobles l’accès des professions industrielles et commerciales, tolérance qui leur était odieuse, parce qu’elle était un signe d’égalité. Tel fut l’objet des trois ordonnances de Memel, décrets sauveurs, rendus dès les mois d’octobre et de novembre 1807, et auxquels la Prusse a dû de rester une nation. Et
l’europe après baylen. 38 i
toutes ces réformes qui sont une révolution, il les opère sans bruit, sans éclat, sans aucune de ces récompenses de popularité si chères au vulgaire des tribuns.
En même temps qu'il porte sur les vieux abus sa main hardie, Stein lutte obstinément contre nos exigences dans la fixation des contributions de guerre que Napoléon traîne en longueur depuis Tilsit, afin d’occuper plus longtemps le territoire prussien. Il organise contre l’administration française en Prusse une résistance sourde et passive qui se dérobe lorsqu’on la dénonce, et qui, se faisant sentir partout et toujours, y paralyse toutes nos mesures. Cette singulière conspiration était d’autant plus facile à discipliner, qu’elle avait pour instruments les administrateurs eux-mêmes ; car Napoléon, en confiant l’administration de la Prusse à son représentant Daru, avait été forcé d’y conserver la plupart des anciens employés prussiens. Les ordres de Daru n’étaient jamais discutés, mais on ne les exécutait pas, ou on les exécutait à contre-sens en feignant de les avoir mal compris. De là des tiraillements incessants, des difficultés sans cesse renaissantes qui irritaient profondément les populations prussiennes, déjà exaspérées des charges écrasantes qu’on faisait peser sur elles *.
La sphère d’action du baron de Stein ne se bornait pas à la Prusse; il travaillait efficacement à l’étendre à toute l’Allemagne, et principalement aux provinces qui étaient liées à l’empire français : « L’exaspérsr
1. Mémoires tirés des papiers d’un homme d'État (HardenLerg). — Schœll : Ilist. abr. des Traités.
tion augmente tous les jours en Allemagne, écrivait-il le 15 août 1808 au prince de Sayn Wittgenstein, alors aux eaux dans le Mecklembourg. Il faut la nourrir et chercher à travailler les hommes. Je voudrais bien qu’on pût entretenir des relations dans la Hesse et dans la Westphalie, qu’on s’y préparât à de certains événements, qu’on cherchât à y lier des rapports avec des hommes d’énergie et de bonne volonté... Les affaires cV Espagne font une impression très-vive. Elles prouvent ce que depuis longtemps on aurait dû entrevoir. Il serait très -utile d’en répandre les nouvelles d’une manière prudente... » Cette lettre significative fut saisie à Spandau sur M. de Koppe, et aussitôt transmise à Napoléon par le maréchal Soult. Bien qu’elle ne soulevât qu’un coin du voile, elle en disait assez long pour éclairer l’Empereur sur la gravité des événements qui se préparaient en Allemagne. Blais, infatué d’orgueil et tout entier déjà à ses projets de se venger de l’Espagne par un châtiment exemplaire, il ne vit dans la lettre de Stein qu’un moyen péremptoire d’en finir avec les objections que la Prusse opposait à ses demandes pécuniaires, et de contraindre le roi Frédéric- Guillaume à renvoyer son ministre. Obligé de faire un pas rétrograde pour concentrer toutes ses forces contre les Espagnols, il mit à profit cet incident pour opérer cette retraite le plus avantageusement possible. Il se servit donc de la lettre, mais il dédaigna l’avertissement qu’elle contenait. Il la fit imprimer dans le Moniteur 1 en l’apostillant de ces simples paroles : « On plaindra le roi de Prusse
P Moniteur du 8 septembre 1808.
d’avoir des ministres aussi malhabiles que pervers. » Cette courte sentence était l’arrêt de mort de l’administration de Stein. Le grand patriote se retira pour ne pas compromettre son pays; mais ses plans et ses réformes n’en devaient pas moins rester l’âme du gouvernement prussien, et c’est là qu’était le danger : * J’ai demandé, écrivait Napoléon à Soult le 10 septembre, que Stein fût chassé du ministère, sans quoi le roi de Prusse ne rentrera pas dans ses États. J’ai fait mettre le séquestre sur ses biens en Westphalie. »
Ces satisfactions lui furent accordées comme toutes celles qu’il demanda dans ce moment critique ; mais la facilité même avec laquelle il les obtint aurait dû lui prouver qu’on comptait sur des moyens encore dissimulés, mais certains, de prendre plus tard une revanche. Le prince Guillaume de Prusse était depuis plusieurs mois à Paris pour le règlement définitif de la dette prussienne. Champagny lui signifia au nom de Napoléon qu’il fallait accepter dans le plus bref délai le chiffre de cent quarante millions fixé par l’Empereur. Le prince dut se soumettre en même temps aux dures conditions qu’on imposait à son roi La convention qui fixa le montant de la dette stipulait que jusqu’à son entier acquittement, dix mille Français continueraient à occuper les places de Glogau, Stettin et Güstrin ; qu’ils y seraient entretenus sinon soldés par le roi de Prusse; que l'armée prussienne serait réduite pendant dix années consécutives au nombre de quarante-deux mille hommes , sans le roi pût en aucun cas y suppléer en levant des milices (articles séparés, ï et III). Enfin le roi Frédéric-
Guillaume s’engageait 1 en cas de guerre contre l’Autriche à mettre à la disposition de l’Empereur une division de seize mille hommes (art. V).
Tel fut le premier fruit de la politique de Stein. Mais sa défaite était plus apparente que réelle, car il entrait dans ses plans de tout pousser à l’extrême, et il comptait plus sur le désespoir produit par l’excès du mal que sur les petites habiletés de la politiç^g. de cabinet. Ce cruel abus de la force ne pouvait en définitive que servir ses desseins, puisque, dans la situation intolérable qui leur était faite, la monarchie et la nation prussiennes ne pouvaient plus vivre désormais qu’à l’état de conspiration permanente. On avait été forcé de subir le traité ; on l’éluda. Le ministre de la guerre Scharnhorst réalisa au point de \me militaire toutes les réformes que son ami Stein avait introduites dans l’ordre civil. Il ouvrit aux bourgeois l’accès des grades supérieurs; il maintint ostensiblement l’armée au chiffre de 42,000 hommes, mais il en eut en réalité 200,000, grâce à une sorte de roulement rapide qui ne laissait les troupes sous le drapeau que juste le temps nécessaire à leur instruction.
En Autriche, le comte de Stadion, forcé de ménager une aristocratie toute-puissante et un clergé influent, ne pouvait pas procéder par grandes réformes populaires. Il n’avait pas d’ailleurs pour point d'appui les fortes et sérieuses populations du nord. Mais s’il employait des mesures moins radicales, il ne travaillait pas avec moins d’énergie au salut de la cause
1. Convention du 8 septembre 1808. De Clercq : Recueil des traités.