Correspondance diplomatique du comte de Maistre
de concessions à la Russie. Chose caractéristique et qui jugeait cette alliance tant vantée, notre allié était obligé de compter sur nos échecs! Loin donc de taire la moindre objection aux entreprises de son grand ami, Alexandre en parlait sans cesse à Caulaincourt comme de la cho- e du monde la plus naturelle et la plus légitime. Ayant tant fait que de renier son passé et d’abandonner la cause qu’il avait servie, il ne lui restait qu’à aller jusqu’au bout afin d’avoir au moins les bé néfices de cette conduite. Aussi vit-il avec une joie facile à deviner naître et grandir des embarras qui devaient rendre sa position si forte. Dès le milieu de mars, Napoléon voulant calmer l’impatience de la R.ussie déclarait à Tolstoï qu’il était disposé à la satisfaire sur tous les points, a évacuer la Prusse, à apaiser les Polonais, à arranger les affaires d’Orient, mais qu’il désirait auparavant avoir avec le Czar une nouvelle entrevue, dans laquelle toutes ces questions seraient définitivement réglées.
Après Baylen ces démonstrations d’amitié vont jusqu’à la tendresse. Napoléon brûle de revoir Alexandre, de le serrer sur son cœur, d’effacer le souvenir de malentendus passagers. Combien il est éloigné maintenant de ce projet de conserver la Silésie comme équivalent des principautés, projet qui naguère lui paraissait si naturel! De tout cela il ne peut pas plus être question aujourd’hui que du vain épouvantail d’une indépendance polonaise. Les rôles sont changés. Alexandre n’est plus un solliciteur comme à Tilsit; il peut faire ses conditions et au besoin les imposer. Il est si bien l’arbitre de la situation que l’Autriche elle-même lui offre ces provinces de Moldavie et de Yalachie que Na-
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po]éon lui fait depuis si longtemps désirer. L'alliance russe qui à Tilsit n’était pour l’Empereur qu’une convenance d’ambition, est aujourd’hui pour lui une nécessité. On le sentait d’un côté comme de l’autre; aussi les deux souverains étaient-ils également impatients de se revoir, l'un pour consolider une alliance si indispensable au succès de ses plans, l’autre pour en retirer enfin les avantages promis. Il fut convenu en conséquence que l’entrevue désirée aurait lieu à Erfurt vers la fin de septembre 1808.
Satisfaire l’ambition russe, obtenir en Europe au moyen de cette puissante complicité une tranquillité de quelques mois qui lui permettra d’écraser pour toujours l’insurrection espagno e, tel est le plan nouveau auquel Napoléon s’attache avec son activité habituelle et qu’il aies plus grandes chances de réaliser grâce aux inimitiés qu’il a su faire naître parmi les chefs de l’ancienne coalition euroj)éenne. Divisés devant lui comme les chefs de la confédération gauloise devant César, ils auraient déjà éprouvé le même sort, si un nouvel acteur, le peuple espagnol, n’était venu jeter son épée dans la balance. C’est de lui seul en ce moment que dépendent les destinées de l’Europe, et c’est contre lui que Napoléon va tourner tous ses efforts. Il est débarrassé de la Prusse par le traité du 8 septembre, débarrassé au moins momentanément de l’Autriche au moyen de l’alliance russe, il ramène vers les Pyrénées les principaux corps de l’immense armée qui occupait l’Allemagne. A d’autres époques de sa carrière on l’a vu accomplir de grandes choses avec de petits moyens, il lui faut aujourd’hui une méthode plus expéditive, plus propre à rapper l’imagination
des hommes. Ce n'est pas une campagne d’Italie, mais une expédition à la Xerxès qu'il prépare contre l’Espagne. Il veut y paraître en exterminateur, armé de la foudre comme un Dieu qui viendrait venger sa majesté offensée.
Le 5 septembre 1808, ses ministres Ghampagny et Clarke se présentèrent en son nom devant le Sénat. Ghampagny comme ministre des relations extérieures communique à cette assemblée les traités conclus à Bayonne avec les princes dépossédés en Espagne. Ces pièces tristement fameuses étaient accompagnées de deux rapports non moins étranges de ce ministre à l’appui de l'usurpation du trône espagnol. Dans le premier de ces rapports, antidaté du 24 avril, Champagny après avoir exposé tous les motifs qui imposaient à Napoléon le devoir de régénérer l’Espagne et de « recommencer l’ouvrage de Louis XIV », émettait cet axiome un peu hasardé qui produisit en Europe ce qu’on appelle de nos jours une sensation prolongée: * ce que la politique conseille , la justice l'autorise. » Il faisait valoir ensuite l’obligation de mettre fin à ces discordes si habilement fomentées entre le père et le fils, la nécessité de venger la cause des souverains , de ne pas laisser impuni un outrage à la majesté clés trônes , de ne pas abandonner l’Espagne à l’avidité de l’Angleterre : « Votre Majesté, disait ce digne ministre, voudrait-elle laisser cette nouvelle proie à dévorer à l'Angleterre1 ? » Il n’y avait pas de danger que Napoléon laissât à d’autres une tâche dont il savait si bien s’acquitter lui-même !
1. Pièces communiquées au Sénat dans la séance du 5 septembre ; Archives 'parlementaires.
ENTREVUE D’eRFURT.
Le second rapport daté du 1er septembre était un exposé succinct des actes de monstrueuse ingratitude par lesquels les Espagnols avaient répondu aux bienfaisantes intentions de l’Empereur. L’or corrupteur de 1 Angleterre, les passions de la populace espagnole , l’influence des moines , les intrigues des agents de V inquisition qui redoutaient une réforme avaient trompé des espérances si justes, si généreuses. Mais « Napoléon permettrait-il que l’Angleterre pût dire : l’Espagne est une de mes provinces !... Non jamais, Sire. Pour prévenir tant de honte et de malheurs deux millions de ht ares sont prêts s’il le faut à franchir les Pyrénées ! » Clarke avait pour mission de prouver au Sénat que ces derniers mots n’étaient point une vaine métaphore. Le rapport de Clarke commençait par établir « que jamais la France n’avait eu de plus nombreuses et de plus belles armées », et en conséquence de cette assertion il concluait en demandant au Sénat non plus une conscription ordinaire de quatre-vingt mille hommes, mais une levée de cent soixante mille hommes . L’anticipation n était plus d’un an, mais de seize mois. Cet appel exorbitant était frappé à la fois et sur des jeunes gens qui ne devaient être appelés régulièrement qu’en l’année 1810, et sur les hommes qui avaient échappé aux conscriptions précédentes déjà si onéreuses: « Et qu’y aurait-il d’extraordinaire, disait Clarke, que l’immense population de la France offrit le spectacle d’un million d’hommes armés, prêts à punir l’Angleterre? » Ce qui était extraordinaire c’est que ce million d’hommes se levât pour une cause qui n’était pas la sienne, c’est qu’il se laissât marquer docilement comme un *roupeau qu’on envoie à l’abattoir. On avait dit de la iv. a4
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Révolution qu’elle dévorait ses enfants comme Saturne, mais qu’était-ce que les immolations de la Terreur à côté de cet effroyable holocauste accompli froidement avec la tranquille satisfaction du moissonneur qui fauche ses épis?
L’auteur de ces mesures homicides s’adressait luimême au Sénat par un message pour lui faire mieux sentir la nécessité de l’obéissance: « Il imposait, disait-il, avec confiance ces nouveaux sacrifices à ses peuples; ils étaient nécessaires pour leur en épargner de plus considérables, pour conduire au grand résultat de la paix générale. » Chaque guerre était sous l’Empire la dernière guerre, comme sous laTerreur chaque proscription était la dernière proscription. «Français, ajoutait Napoléon, je n’ai dans mes projets qu’un but, votre bonheur et la sécurité de vos enfants... Vous m*avez dit si souvent que vous m’aimiez! je reconnaîtrai la vérité de vos sentiments à l’empressement que vous mettrez à seconder des projets si intimement liés à vos plus chers intérêts, à l’honneur de l’empire et à ma gloire! » Il n’eût pas été facile de démontrer comment ces intérêts, cet honneur, cette gloire pouvaient consister à couvrir de sang et de ruines la Péninsule espagnole. Si la France aimait en effet Napoléon, elle en était cruellement récompensée, et c’étaient là d’étranges preuves d'amour que réclamait cette âme tendre!
Lacépède fut encore en cette occasion l’interprète des sentiments du Sénat: « L’anarchie, dit-il, ce monstre aveugle et féroce, dont le génie de Napoléon a délivré la France, vient d’allumer ses brandons et d’élever ses échafauds au milieu des Espagnes! L’An-
gleterre s'est empressée d’y précipiter ses phalanges et de mêler ses drapeaux aux enseignes hideuses des satellites de la terreur... c'est le bras de l’Empereur qui délivrera les Espagnols l . . . Ah ! combien les ombres royales de Louis XIV, de François Ier et du grand Henri doivent être consolées par la résolution généreuse de Napoléon!... Les Français vont répondreàsa voix sacrée. Il réclame un nouveau gage de leur amour. Avec quelle ardeur ils accourront vers lui1 ! »
Tel était le ton de l’époque. Je ne m’arrêterai pas à discuter si un pareil langage pouvait être sincère. Il est au moins douteux que des sentiments vrais aient jamais pu s'exprimer ainsi dans aucune langue. Ce qui est plus intéressant et plus utile c’est de rechercher comment et pourquoi ce langage faisait illusion aux contemporains, car on est bien forcé d'admettre qu’ils y étaient sensibles dans une certaine mesure puisque le plus grand corps de l’État croyait devoir l'employer. Ce style alors si répandu n'était qu'une application nouvelle de ce goût théâtral et déclamatoire qui a été de tout temps la honte et le fléau de notre nation, mais qui a surtout marqué la décadence de la Révolution française. Substituez le peuple à Napoléon et vous trouverez dans l'époque qui a précédé l’Empire mille modèles de la harangue de Lacépède. Les flatteurs ont changé de maître, mais la flatterie est restée ce qu’elle était, prétentieuse, emphatique et basse. Napoléon lui-même avait compris dès ses débuts tout ce que cette fausse rhétorique avait de favorable à sa fausse grandeur, aussi l’avait-il encouragée jusqu'à prêcher
1. Discours du comte Lacépède dans la séance du 10 sept. 1808. Archives parlementaires
d’exemple. L’affectation était universelle ; du haut en bas tout le monde déclamait, les uns dans le commandement, les autres dans l’obéissance; et le genre ne tarda pas à tomber au dernier point de la dégradation, mais peut-être devint-il encore plus populaire. On a le droit d’affirmer historiquement que l’art et les mœurs de l’Empire ont puissamment fortifié un penchant qui , après avoir altéré la simplicité du génie national et avili nos formes oratoires, a fait de nos multitudes la proie assurée des plus misérables charlatans politiques.
Les cent soixante mille hommes de la nouvelle levée étaient destinés à remplacer sur le Rhin les vieilles troupes que Napoléon tirait du fond de l’Allemagne pour les diriger vers les Pyrénées; il en laissé* outefois vingt mille en réserve, ne jugeant pas les circonstances assez urgentes pour les appeler tous 1 . Indépendamment des 60,000 hommes qui étaient restés sur l’Èbre avec le roi Joseph, des 15 à 20,000 qui occupaient les places de la Catalogne, il voulait amener en Espagne 200,000 soldats éprouvés dans les guerres du Nord, afin d’écraser d’un seul coup la rébellion. Il calculait que ce prélèvement fait, il lui resterait encore en Allemagne 200,000 Français sous les ordres des maréchaux Davout et Bernadotte, 100,000 hommes des contingents de la Confédération du Rhin, et enfin sur l’Isonzo 100 autres mille hommes sous les ordres du prince Eugène, c’est-à-dire une force totale de 400,000 soldats pour tenir l’Autriche en respect 2. La grande armée fut en conséquence dissoute et réorganisée sous