ENTREVUE D’ERFURT
gueil. Après l’immense mouvement rétrograde qu’il venait de faire exécuter à ses troupes en les ramenant de l’Oder sur le Rhin, et au moment de s’enfoncer en Espagne, il lui fallait à tout prix une manifestation de nature à intimider l’Europe; et pour obtenir cet effet il ne lui suffisait pas de divulguer l’alliance franco-russe, il voulait afficher publiquement son intimité avec Alexandre de façon à frapper tous les regards. Il songeait même à lui demander une de ses sœurs en mariage, afin que cette amitié parût plus indissoluble. Cet admirable metteur en scène avait donc bien calculé en surmontant ses répugnances pour donner à l’Europe cette représentation à grand spectacle. Mais les avantages de l’entrevue d’Erfurt se réduisaient uniquement à cette valeur d’opinion, qui du reste ne pouvait être que très-fugitive. Au fond c’étîit Napoléon qui allait en faire tous les frais; et bien qu’il ne reçût guère qu’un appui moral en échange des plus substantielles concessions, il semblait presque à Erfurt l’obligé du souverain dont il avait paru le protecteur à Tilsit.
Les deux empereurs se rencontrèrent le 27 septembre sur la route de Weimar à Erfurt. Ils s'embras sèrent avec cet air de parfaite cordialité dont les rois possèdent seuls le secret, surtout lorsqu’ils ne s’embrassent que pour s’étouffer. Ils firent ensemble à cheval leur entrée dans la ville au milieu d’un immense concours de population. Napoléon avait voulu rendre la réception digne par sa magnificence des hôtes illustres qui s’étaient donné rendez-vous à Erfurt. Il avait fait venir à grands frais du garde-meuble de la couronne les bronzes, les porcelaines, les plus riches
HISTOIRE DE NAPOLÉON 1er.
tentures, les mobiliers les plus somptueux. Il avait voulu que la Comédie-Française contribuât à relever l’éclat de ces fêtes, en donnant devant cet auditoire de souverains les principaux chefs-d’œuvre de notre scène depuis Cinna jusqu’à la Mort de César. La journée était employée à des promenades, à des manœuvres militaires, à de grandes chasses dans les forêts saxonnes. Le soir venu les deux empereurs dînaient chez Napoléon; on se rendait ensuite au héâtre pour y entendre Corneille, Racine, Voltaire nterprétés par Talma et Mlle Duchesnois. La soirée s’achevait chez l’empereur de Russie.
Tous les clients naturels de Napoléon s’étaient empressés de répondre à son appel en faisant acte de présence à Erfurt, car il ne perdait pas de vue son but principal, et c’était entouré d’une cour de rois qu’il avait voulu se montrer à l’Europe. On voyait dans ce cortège les rois de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe, de Westphalie, le prince Guillaume de Prusse, et à côté de ces étoiles de première grandeur, la pléiade obscure des princes de la Confédération du Rhin. Cette réunion, presque exclusivement germanique , devait surtout démontrer aux idéologues allemands la vanité de leurs rêves. Tout ce qui comptait en Allemagne par le pouvoir, le rang, la richesse notait-il pas là? N’allait-on pas jusqu’à donner à entendre que l’empereur d’Autriche avait imploré, sans pouvoir l’obtenir, la faveur d’être admis aux conférences d’Erfurt 1 ? Ce bruit était
1. Ce fait avancé un peu légèrement par Lucchesini, Bignon et beaucoup d’autres historiens, ne s’appuie en définitive que sur la déclaration équivoque contenue dans un rapport de M. de Champagny (en date du 2 mars 1809), qui prête à Metternich les paroles sui-
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peu vraisemblable, car après un pareil affront l’empereur d’Autriche n’eût certainement pas envoyé à Erfurt le baron de Vincent avec une lettre pleine des compliments les plus flatteurs pour l’empereur des Français, mais la crédulité avec laquelle on accueillait de semblables rumeurs donne une idée du ton de hauteur et d’omnipotence que prenaient à Erfurt les deux arbitres de l’Europe. A côté de ces puissants de la terre heureux de leur sujétion, et fiers d’être les courtisans du roi des rois, que pouvaient les pauvres conspirateurs du Tugenclbund et du Teutschbund? il n’y avait aucun inconvénient à les laisser en paix dans leurs caves exhaler leur mystique amour pour la grande Teutonici, abstraction de métaphysiciens digne d’un culte aussi chimérique !
Bientôt, défection plus cruelle encore, les rois de l’intelligence vinrent à leur tour s’incliner devant César. Gœthe et Wieland furent présentés à Napoléon, ils se montrèrent à sa cour, ils firent servir leur gloire à orner son triomphe. Le patriotisme germanique eut de dures épreuves à subir à Erfurt, mais on peut dire que de toutes ces humiliations celle que les Allemands ressentirent le plus profondément fut de voir leur plus grand génie littéraire se parer des faveurs de l’oppresseur de leur pays. Les hommes de la générât on de Gœthe lui ont toujours gardé rancune de sa démarche auprès de Napoléon ; la nôtre s’est montrée plus indulgente, et de nos jours la critique transvantes : « Certes, si l’Empereur avait voulu admettre à Erfurt l’Empereur mon maître, où seulement s'il m'avait été permis d’y aller , ainsi que je l'avais proposé. ...» IL est fort probable que Metternich n’avait demandé l’autorisation que pour lui-même, et l’on craignait trop sa clairvoyance pour la lui accorder.
rendre responsable. Il s’est borné dans ses conversations avec Eckermann à plaider les circonstances atténuantes. Selon toute probabilité il n’aurait accueilli que par un sourire méphistophélique les rêveries de ses apologistes. Sa justification telle qu’il la pré-
remords mal endormi, s’il avait pu et dû exercer en faveur de son pays opprimé l’action militante et généreuse de Kœrner, d’Arndt, de Rückert, et loin d’alléguer une incompatibilité absolue entre le rôle de poète et celui de citoyen, il s’excusait en rappelant qu’il avait alors soixante ans au lieu d’en avoir vingt, qu’il n’était plus capable de ressentir et d’exprimer les passions guerrières, à quoi l’on peut ajouter que Gœthe était resté à beaucoup d’égards un homme de l’ancien régime, qu’il remplissait une fonction de cour auprès du grand-duc de Weimar, circonstance embarrassante même pour un Olympien : « Gomment, disait-il, aurais-je pu prendre les armes sans haine? Et comment aurais-je pu haïr sans jeunesse? Si cet événement était arrivé dans ma vingtième année je ne serais pas resté le dernier... D’ailleurs nous ne pouvons tous servir notre pays de la même façon ; chacun fait de son mieux suivant ce que Dieu lui a départi. Je
me suis donné assez de tourments pendant un demi-
siècle... je ne me suis permis aucune distraction, je ne me suis reposé ni jour ni nuit; j’ai toujours marché en avant, toujours cherché, toujours agi aussi bien que je pouvais. Si chacun peut en dire autant, alors tout ira bien 1. »
Admirable apologie et digne de ce grand esprit si supérieur à sa triste école. La thèse ainsi transformée n’a rien que de très-plausible, car elle ne prétend pas ériger en mérite et presque en vertu une inaptitude naturelle. Il est certain qu’un génie de cet ordre rend d’aussi grands, services à l’humanité en produisant des œuvres qui honorent et élèvent l’esprit humain qu’en s’enrôlant dans la plus légitime insurrection. Celui qui acquitte sa dette comme penseur peut être dispensé de l’acquitter comme soldat. Mais par cela seul qu’on invoque cette espèce d’exonération, on reconnaît que celui-là serait plus grand qui pourrait remplir les deux tâches à la fois. D’ailleurs cet habile plaidoyer, qu’on le remarque bien, tend à amnistier l’abstention et la neutralité, il n’absout pas la connivence. On peut bien dispenser le poëte d’agir en patriote, mais non d’en avoir les sentiments, à moins de le faire descendre au dernier rang des virtuoses. Or Gœthe venant saluer Napoléon et recevant de lui la décoration de la Légion d’honneur en présence de l'Allemagne humiliée, n’était ni un indifférent, ni un curieux, il faisait acte d’adhésion, il sortait de cette attitude de résignation passive où il disait vouloir se réfugier, il portait un coup doulou-
1. Conversations de Goethe , traduites par Délerot, t. II. V. aussi son entretien avec Luderi, en 1813.
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reux à ceux qui se préparaient à connaître pour la délivrance de son pays. Ilaraconté lui-même dans une note circonstanciée, l'accueil flatteur que lui fit Napoléon. Après l’avoir considéré quelques instants en silence, l’Empereur lui dit : « Vous êtes un homme , monsieur de Gœthe ! » Certes l'éloge était grand et mérité. Mais en reconnaissant que Gœthe était en effet un homme dans la plus haute acception du mot, on doit ajouter qu’en cette circonstance il n'était qu’un chambellan.
L'effet théâtral que Napoléon avait eu en vue dans cette solennelle parade d'Erfurt une fois produit, son but principal était atteint, car les questions politiques qu’il lui restait à résoudre avec Alexandre ne pouvaient faire naître aucune difficulté sérieuse. Devant la cession immédiate et certaine de deux provinces aussi importantes que la Yalachie et la Moldavie, le Czar renonça sans beaucoup de peine à ce partage de l’Empire ottoman avec lequel on lui avait fait battre la campagne pendant plus d’un an. Alexandre devait se résigner d’autant plus facilement que le correspectif qu'on lui demandait en échange d’un avantage si précieux pour lui était encore plus faible qu’à Tilsit. Il s’engageait, en effet, par le traité d’Erfurt à continuer à Napoléon sa coopération dans la guerre contre l'Angleterre (art. 2), et le cas échéant contre l’Autriche (art. 10); mais les affaires d’Espagne rejetaient sur le troisième plan toute tentative contre l’Angleterre; et quant à la guerre éventuelle contre l’Autriche, les conditions en étaient réglées en termes si vagues et si généraux, que le mode et la mesure du concours promis par Alexandre étaient à peu près laissés à sa dis-
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crétion. Il s’obligeait seulement « à se déclarer contre l’Autriche dans le cas où l’Autriche se mettrait en guerre avec la France. » La France s’engageait de son côté à faire cause commune avec la Russie si l’Autriche essayait de s’opposer à l’occupation des principautés. Le seul engagement bien absolu que le traité imposât à Alexandre était la reconnaissance du « nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne » ; mais qui ne voit que loin de lui imposer aucun sacrifice, cet engagement ne pouvait que le combler de joie? Il prouvait, en effet, que cette guerre d’Espagne, cause de tous nos embarras actuels, et qui nous neutralisait en Europe, allait se poursuivre et achever de nous lier les mains. En échange de deux provinces que la Turquie ne pouvait lui disputer, le Czar nous cédait un pays en révolte, un volcan en éruption qui allait dévorer nos armées et perpétuer nos embarras. Ce présent funeste qu’Alexandre nous offrait avec tant de bonne grâce ne pouvait lui laisser qu’un regret, celui de n’avoir pas plusieurs Espagnes à nous donner!
Le traité d’Erfurt devait être comme celui de Tilsit accompagné d’une proposition de paix, faite à l’Angleterre sur les bases de Yuti possidetis. Cette disposition donna lieu à un court débat qui est trop caractéristique pour être passé sous silence. La paix proposée à l’Angleterre ayant pour première condition son adhésion préalable à l’établissement de Napoléon en Espagne et en Portugal, à celui d’Alexandre en Finlande et dans les Principautés, « les hautes parties contractantes » ne pouvaient se dissimuler que leur offre courait grand risque de n’être pas même écoutée. Napoléon proposa d’éviter cette difficulté prévue, en
ajournant toute notification à la Turquie au sujet des Principautés à l’époque où Ton aurait reçu la réponse du cabinet britannique. Une fois, disait-il, que l’Angleterre serait décidée à la paix, une fois qu’il s’y serait produit en faveur de la paix un de ces grands courants d’opinion qui y font la loi au gouvernement, elle se trouverait trop avancée pour reculer, elle serait forcée de consentir à tout, et Alexandre pourrait sans inconvénient démasquer ses projets en rompant avec la Turquie. Si au contraire cette rupture avait lieu prématurément, « la nouvelle survenant en Angleterre qu’une telle puissance entrait dans ses intérêts devait la rendre plus exigeante1. »
Jamais le négociateur sans foi du traité d’Amiens et de tant d’autres transactions aussitôt violées que conclues n’avait si bien mis en relief les procédés de sa diplomatie perfide. Mais Alexandre avait trop de pénétration pour ne pas voir que l’ajournement proposé était une arme à double tranchant qui pouvait frapper la Russie aussi bien que l’Angleterre. Si, en effet. Napoléon s’arrangeait avec le cabinet britannique, qui garantissait au Gzar que cet ajournement ne deviendrait pas définitif ? N’avait-il pas déjà été trompé une fois après les promesses les plus formelles? Et si Napoléon avait tant à cœur de ménager l’Angleterre, ne pouvait-il pas ajourner lui-même ses projets sur l’Espagne bien autrement odieux à cette puissance? Alexandre prescrivit en conséquence à son ministre RomanzoiT de se montrer inflexible, et son obstination l’emporta : « Romanzoff, écrivait Champagny à son