‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 17 sur 54 · ÉDIT · texte numérisé non relu

ÉDIT

s'arrêtent glacés de terreur : bientôt le désordre se met dans leurs rangs , et ils prennent la fuite de tous côtés , sans pouvoir comprendre la cause de leur malheur. Pendant ce temps, la division d'Augereau se dirigeait sur Cairo , à travers les vallées de la Bormida; Masséna atteignait les hauteurs d'Altare, tandis que Bonaparte lui-même, suivi de son chef d'état-major Berthier, dépassait Masséna et courait sur Carcare pour dérober la droite d'Argenteau , afin d'anéantir par un seul coup le centre de l'armée coalisée, avant que Beaulieu pût venir k son aide.

Après sa défaite devant Monte-Legino , Argenteau avait rétabli le combat. Mais Masséna , soutenu par le général en chef, atteint le sommet des Apennins , s'empare du poste essentiel de Bric de Menau, et se porte, par Montenotte - Inférieur, sur les derrières de l'ennemi. Nous reprenons toutes les positions que nous avions perdues ; la ligne autrichienne est découverte. Augereau , par l'ordre de Bonaparte , interrompt alors sa marche sur Cairo , dans la crainte de trop isoler sa division , et se rabat sur Monte-Freddo par Carcare.

Assaillis de tous les côtés , les impériaux se défendirent avec acharnement jusqu'au moment où Masséna , entrant tout-à-fait en ligne , vint les écraser par la supériorité de ses forces , et jeter

dans leurs rangs la terreur et la confusion. Argenteau et Roccavina , blessés tous deux en voulant rétablir l'ordre parmi leurs soldats , et entraînés par eux dans la déroute , furent poursuivis jusqu'auprès de Sassello, au milieu des débris confondus de leur armée. La cavalerie manqua aux républicains pour rendre cette victoire encore plus décisive : cependant quinze cents morts , deux mille prisonniers , des drapeaux , des canons , témoignaient de la perte des coalisés. Telle fut la bataille de Montenotte , et la première victoire par laquelle Beaulieu apprit, aVoltri, Uenti^ée des Français en Piémont.

Les Autrichiens battus se retirèrent sur Dego, et les Piémontais sur Millesimo. Les uns défendaient la route du Milanais , celle d^ Acqui , ceuxci la route du Piémont. Le général français porta son quartier général à Cossenza. Le 12 et le 14^ son armée marcha en trois corps : la gauche , sous Augereau , se porta sur MjUesimo ; le centre j sous Masséna, sur Dego; et Laharpe, avec la droite , sur les hauteurs du Cairo. Cette dernière position était déjà historique pour le général en chef; les deux autres vont le devenir également. Augereau força les défilés de Millesimo ; Masséna et Laharpe enlevèrent Dego. Provera , réfugié dans le château de Cossaria , dut poser les armes. La

journée de MontenoUe et ceUes de MiUesimo et Dego coûtèrent a Fauiemi huit mille prisonniers , trente-cinq pièces de canon , vingt drapeaux , un grand nombre d^honmies sur le champ de bataille, et beaucoup d'officiers. Elles donnèrent encore aux armes françaises un plus grand avantage dans la séparation des Autrichiens et des Sardes. Beaulieu alla couvrir le Milanais à Acqui, et CoUî couvrir Turin à Ce va.

Le 19 avril , à trois heures du matin , les grenadiers de Wukassowich , qui revenaient de Voltri , se présentent devant Dego , et en débusquent les bataillons français. Bonaparte s'y porte , livre un combat opiniâtre, reprend Dego , et détruit le corps ennemi. Le succès de cette brillante affaire appartient à l'adjudant-général Lanusse , mort depuis général de division à la bataille d'AIexandrie, en Egypte. Une autre particularité s'attache encore au combat de Dego : Bonaparte y remarqua un chef de bataillon, qu'il fît chef de brigade sur le champ de bataille : c'était Lannes, qui disputa si long-temps k Ney le titre de brave des braves , mais qui eut sur lui l'immense avantage de mourir les armes à la main au champ d'honneur. Bonaparte semait des victoires , et recueillait des héros. La victoire de Dego fut l'arrêt de l'armée piéinontaise ; isolée de l'armée autri-

chienne , elle devint le but de nos premières opérations , tandis que Laharpe tenait Beaulieu en échec , au camp de San-Benedetto , sur le Monlc- Belbo.

Serrurier, arrivé à Garessio depuis le 10, y ap-prit les victoires de Montenotte et de Millesimo, et le 17 , CoUi se vit forcé dans ce lameux camp retranché de Ceva, vrai palladium militaire du Piémont. CoUi dut repasser le Tanaro , et abandonner dans la ville de Ceva , occupée par Serrurier, toute l'artillerie de son camp. En arrivant sur les hauteurs de Monte-Zemolo , Tarmée française contempla avec étonnement la chaîne gigantesque des Alpes , qu'elle voyait s'élever derrière elle et autour d'elle , sans les avoir franchies. « A fini bal a /ra?ichi les Alpes , dit Bonaparte; nous y nous les avons tournées. » C'était le plan et le résultat de cette campagne miraculeuse. Le quartier général s'établit au château de Lesagno , près du confluent du Tanaro et de la Corsaglia.

Mondovi va aussi devenir fameux. Serrurier, attaché a la poursuite de CoUi après la prise du camp de Ceva, est d'abord repoussé à Saint-Michel; mais il débouche par le pont Della-Torre, Masséna par celui de Saint-Michel , le général en chef par Lesagno, et ces trois colonnes formidables se portent simultanément sur Mondovi , où

Colli s'appuie sur qaelqaes redoutes ; enlève celle de la Bicoque , et décide le succès de la bataille. Les Piémontais perdent trois mille hommes , huit pièces de canon, dix drapeaux , quinze cents prisonniers, dont trois généraux. Ainsi , chaque divisionnaire de Tarmée eut son tour de g^loire dans ces dix jours de campagne , où chaque rencontre fiit une bataille , et diaque bataille une victoire pour Tarmée firançaise.

Après raffatre de Mondovi, le général en chef marche sur Gherasco , Augereau sur Alba, et Serrurier sur Fossano , où Colli s'est r^iré ; mais il quitte cette place devant Serrurier, dont la jonction ouvre la communication avec Nice, et permet aux renforts d'artillerie de rejoindre Tarmée. Arrivé à Gherasco, Bonaparte met cette place en état de défense ; il y trouve de grands magasins , et désormais Tartillerie comj^e soixante bouches à feu en campagne. L^armée d'Italie n'est plus un exil : la victoire , l'abondance et la disci* pline en ont fait une patrie pour les braves , et les dépots se précipitent avec joie sur la route pour rejoindre les héros de ta république. Voici comment leur chef leur parle dans sa proclama* tion de Gherasco :

« Soldats,

« Vous avez remporté, en quinze jours, six « victoires , pris vingt et un drapeaux , cinquante- « cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, « et conquis la partie la plus riche du Piémont « « Vous avez fait quinze mille prisonniers , tué « ou blessé plus de dix mille hommes. Vous « vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers sté- « riles , illustrés par votre courage , mais inutiles « à la patrie. Vous égalez aujourd'hui, par vos « services , l'armée de Hollande et celle du fVhin. « Dénués de tout , vous avez suppléé à tout. Vous «( avez gagné des batailles sans canons , passé des « rivià^es sans ponts , fait des marches forcées « sans souliers , bivaqué sans eau-de*vie , et soute vent sans pain. Les phalanges républicaines, les « soldats de la liberté étaient seuls capables de « souffrir ce que vous avez souffert. Grâces vous « en soient rendues , soldats ! La patrie reconnais- « santé vous devra sa prospérité; et si, vainqueurs « de Toulcm , vous présageâtes l'immortelle cam- « pagne de 93, vos victoires actuelles en pré- « sagent une plus belle encore.

« Les deux armées qui naguère vous attaquaient « avec audace, fuient épouvantées devant vous-

« Les hommes pervers qui riaient de votre misère « et se réjouissaient dans leur pensée des triom- « phes de vos ennemis , sont confondus et trem- « blans. Mais , soldats , il ne faut pas vous le dis- « simuler; vous n'avez rien fait, puisqu'il vous a reste à faire : ni Turin ni Milan ne sont à vous; « les cendres des vainqueurs de Tarquin sont en- « core foulées par les assassins de Basseville.

« Vous étiez dénués de tout au commencement « de la campagne ; vous êtes aujourd'hui abon- « damment pourvus : les magasins pris k vos en- « nemis sont nombreux ; Tartillerie de siège et de a campagne est arrivée. Soldats , la patrie a droit « d'attendre de vous de grandes choses ; justifie- « rez-vous son attente? Les plus grands obstacles « sont firanchis , sans doute ; mais vous avez en- « core des combats k livrer, des villes à prendre , « des rivières k passer. En est-il d'entre vous dont « le courage s'amoUkse? En est-il qui préféreraient « de retourner sur les sommets de T Apennin et des « Alpes, essuya* patiasiment les injures de cette « soldatesque esclave? Non , il n'en est pas parmi « les vainqueurs de Montenotte , de Millesimo , de « Dego et de Mondovi : tous brûlent de porter « au loin la gloire du peuple français : tous veu^ « lent humilier ces rois orgueilleux qui osaient « méditer de vous donner des fers; tous veulent

« dicter une paix glcMrieuse, et qui indemnise la « patrie des sacrifices immenses qu'elle a faits ; « tous yeulent , en rentrant dans leurs villages , a pouvoir dire avec fierté : X étais de V armée con-- « quérante de V Italie.

« Amis, je vous la promets, cette ccmquête ; mais a il est une condition qu'il faut que vous juriez « de remplir : c'est de respecter les peuples que « vous délivrez ; c'est de réprimer les pillages hor* « ribles auxquels se portent des scélérats suscités « par vos ennemis : sans cela vous ne seriez pas « les libérateurs des peuples , vous en seriez les « fléaux ; vous ne seriez pas l'honneur du peuplq « français , il vous désavouerait ; vos victoires , « votre courage, vos succès , le sang de vos frères a morts aux combats , tout serait perdu , même « l'honneur et la gloire. Quant à moi et aux gé* « néraux qui ont votre confiance , nous rougi- « rions de commander à une armée sans discia pHne , sans frein , qui ne connaîtrait de loi que a la force. Mais , investi de l'autorité nationale , « fort de la justice et par la loi , je saurai faire res* « pecter à ce petit nombre d'hommes sans cou- « rage et sans cœur les lois de l'humanité et de « l'honneur, qu'ils foulent aux pieds. Je ne souf- « frirai pas que des brigands souillent vos lau- « riers. Je ferai exécuter k la rigueur le règlement

« que j'ai fait mettre à l'ordre : les pillards seront « impitoyablement fusillés ; déjà plusieurs l'ont a été : j'ai eu lieu de remarquer avec plaisir l'em- « pressement avec lequel les bons soldats de l'ar- « mée se sont portés pour faire exécuter les « ordres.

« Peuples de l'Italie! l'armée française vient « pour rompre vos chaînes : le peuple français « est l'ami de tous les peuples. Venez avec con- « fiance au devant de nos drapeaux : vos pro- « priétés , votre religion et vos usages seront re- « ligieusement respectés.

« Nous ferons la guerre en ennemis généreux ^ « et nous n'en voulons qu'aux tyrans qui . vous « asservissent. »

Bonaparte respire tout entier dans cette admi* rable proclamation , où il n'a rien oublié de ce qui devait assurer la véritable gloire de la patrie. On reconnaît déjà l'homme d'Etat qui porte l'épée du grand capitaine.

Cherasco ne donne pas son nom à une victoire , mais à un traité. Entraînée par son archevêque , le cardinal Costa , contre l'avis de ses ministres et de ses généraux , la coujt de Turin envoya solliciter un armistice : elle ne pouvait plus réellement compter sur les troupes autrichiennes, ré-

duites à la nécessité de défendre leur propre territoire. L'armée piémontaise était en partie détruite , en partie découragée : la fièvre révolutionnaire , et ce fut ce qui décida la cour, gagnait le cœur du pays, ou du moins elle le crut. Cette terreur Taveugla au point de ne point songer aux troupes que commandait le prince de Carignan , ni à défendre Thonneur de la couronne dans les rem* parts d'une place aussi forte que l'était sa capitale. Sa politique, inspirée par la peur, alla chercher un asile dans le camp français de Cherasco , où des conférences eurent lieu entre le général Latour et le colonel Lacoste. Les conditions de l'armistice donnent l'idée des embarras où se trouva tout à coup plongé ce faible gouvernement, qui , en si peu de jours , avait passé si rapidement de l'offensive à la défensive , et du rôle d'agresseur à celui de suppliant. Le prince s'engageait « à rompre avec « la coalition : il enverrait un plénipotentiaire à « Paris pour traiter de la paix définitive. Jusque là « il V aurait armistice. Les citadelles de Ceva , « Coni , Tortonè , ou à son défaut , celle d' A- « lexandrie , seraient remises sur-le-champ à l'ar- « mée française avec leur artillerie et leurs maga- « sins ; l'armée victorieuse continuerait d'occuper « tout le terrain qu'elle avait conquis. Les routes « militaires , dans toutes leurs directions seraient

ouvertes à toutes communications entre la France et Tannée; la place de Yalenza serait évacuée par les Napolitains , et remise aux Français jusqu'à leur passage du Pô ; enfin les milices seraient licenciées , et les troupes régulières disséminées dans les garnisons , loin des troupes françaises. » Ces conditions furent acceptées par le roi. Le colond Murât y premier aide de camp de Bonaparte , partit pour Paris avec vingt et un drapeaux et le traité d'armistice. La capitale , à la réception de ces trophées , triompha comme Tarmée d'Italie. Bonaparte écrivit au directoire :

a Je marche demain sur Beaulieu; je

« l'oblige à repasser le i^ô. Je le passe immédia- « tement après : je m'empare de toute la Lombai*- « die ; et , avant un mois , j'espère être sur les « montagnes du Tyrol , trouver l'armée du Rhin , « et porter de concert la guore dans la Bavière. « Ce projet est digne de vous , de l'armée et des a destinées de la France. Si vous n'accordez pas « la paix au roi de Sardaigne , vous m'en prévien- « drez d'avance, afin que, si je suis en Lombardie, « je puisse me replier et prendre des mesui*es. « Quant aux conditions de la paix avec la Sar- « daigne, vous pouvez dicter ce qui vous con- «t vient , puisque j'ai en mon pouvoir les princi- « pales places. Ordonnez que qumze mille hommes

« de rarmée des Alpes viennent me joindre : cela « me fera alors mie armée de quarante-cinq mille ce iioffimes , dont il sera possible que j'envoie une « partie à Rofme. Si vous me continuez votre cona fiance , et que votis approuviez ces projets , je « suis sûr de la réussite : l'Italie est à vous. Vous a ne devez pas compter sur une révolution en « Piémont : cela viendra; mais il s'en faut que

« Tesprit de ces peuples soit mûr à cet effet »

Bonaparte était entré, le 27 mars , à Nice , d'où il avait annoncé au Directoire son arrivée à cette armée si misérable , si indisciplinée ; et le 28 avril suivant, il traçait, autant en politique qu'en général consommé , un plan de campagne qui menaçait en Allemagne la maison d'Autriche, qu'il n'avait pas a[icore attaquée dans ses possessions d'Italie. L'armée grandissait aussi comme son chef ; cinq fois , dans la dernière semaine d'avril , la législature lui transmit l'honorable expression de la reconnaissance nationale. Cependant le roi de Sardaigne envoie à Paris le comte de Revel pour traiter de la paix. Elle est signée le 15 mai, tant ce prince a voulu qu'on se hâtât de la conclure. Par le traité, l'armée d'Italie occupe les fortes places de Coni et d'Alexandrie ; celles de Suze , de la Brunetta, d'Exilés, sont démolies. Il n'y a plus d'Alpes , et le roi de Sardaigne ne peut

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plus régner que sous le bon plaisir de la république. Les Autrichiens perdent dans cet allié une force de soixante à quatre-TÎngt miUe hommes, et y gagnent peui-âre un ennemi de plus a combattre. L^armée des Alpes , commandée par Kellermann , se trouve presque en ligne avec Tannée d'Italie, et les regards de Bonaparte, embrassant toute rétendue de la Péninsule, n'ont que le choix de la conquête , depuis les portes de Milan jusqu'à celles de Rome , et de Rome jusqu'aux Alpes du Frioul.

Dès ce moment l'Europe contemple ayec admiration le jeune conquérant qui , en quinze jours de campagne active, s'est emparé d'un royaume défendu par les Alpes, par des forteresses aussi inexpugnables qu'elles , et par deux armées que commandaient de vieux et habiles généraux. Les officiers de ces armées peuvent apprécier l'avantage du système concentrique sur le système d'excentricité ou d'éparpillement alors en usage, et devenu si fatal au général Beaulieu. Mais ce grand exemple doit encore être perdu pour l'Autriche, même sur un théâtre où la nécessité lui ordonne plus impérieusement que sur tout autre de sacrifier les vieilles routines de sa tactique. Elle s'obstinera à refuser la nouvelle école , créée avec tant de supériorité par un ennemi qui , plus faible

de moitié que ses adversaii'es , est parvenu , dans la campagne du Piémont , à les battre toujours avec des forces égales. Elle doit payer encore son apprentissage par la destruction de cinq belles armées en Italie ; et , dans l'espace de quinze ans , elle verra deux fois dans sa capitale le vainqueur de Beaulieu.

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