CHAPITRE VI
(Depuis le l*^*^ jusqu'au 17 Novembre.]
BATAILLES DB LA BRBNTA , DE CALDIEHO. VICTOIBB D*ARCOLE,
Deux retraites sur le Rhin, l'une par l'armée de Sambre-et-Meuse sous Jourdan , et signalée par la perte de la bataille de Wurtzbourg , l'autre par l'armée du Rhin sous Moreau , et illustrée par la retraite de Biberach , venaient d'affranchir l'Allemagne. L'Autriche n'avait plus qu'un ennemi : c'était l'armée d'Italie. Cette puissance abandonna ses projets de conquête sur les provinces de la rive gauche du Rhin , et résolut de reprendre le Milanais, de débloquer Mantoue et de faire rentrer dans son ancienne alliance tous les princes d'Italie qui venaient de subir le joug de la paix avec la république. Trois mois auparavant , Wurmser était Darti de Manheim avec vingt mille hommes , et ap-
pelait sous ses drapeaux les débris de Beaulieu, épars dans la Carniole et la Carinthie. Âlvinzi était détaché également de l'armée victorieuse de l'archiduc Charles avec quarante mille hommes, et ralliait aussi les débris de Davidowich. Ces débris , recrutés par l'Autriche , formèrent une armée de dix-huit mille hommes dans le Tyrol. Le Frioul était occupé par Alvinzi , qui pendant tout le mois d'octobre tint la ligne de Vlsonzo , et de la se porta à Conegliano , derrière la Piave. Le feld-maréchal avait devant lui, a Bassano , Masséna. Le général y aubois , en position avec dix mille hommes sur le Lavisio , protégeait la ville de Trente. Bonaparte était à Vérone avec la cavalerie de réserve et la division Augereau, Alvinzi voulait opérer à Vérone sa jonction avec Davidowich , se porter sur Mantoue, délivrer Wurmser, et , à la tête de quatrevingt-dix mille combattans , chasser les Français d'Italie. Il marcha en trois colonnes sur la Brenta, après avoir jeté deux ponts sur la Piave. Masséna, pour connaître sa force, fit une démonstration d'attaque , et compta les quarante mille hommes du feld-maréchal. Alors il se retira de Bassano sur Vicence , où il fut rejoint par Bonaparte avec les troupes qu'il amenait de Vérone. Le 6, à la pointe du jour, commaiça la bataille de la Brenta , engagée par Masséna. L'avant- garde ennemie et
trois divisions furent rejetées sur la rive gauche de cette rivière, et le corps de Quasdanowitch sur Bassano , avec une perte considérable. Moins heureux sur le Lavisio , Vaubois , forcé dans sa position , abandonna la ville de Trente, et, pressé par un ainemi trop supérieur en nombre , compromit en se retirant la sûreté de Vérone. Joubert arriva bien à propos de Mantoue avec une demi - brigade , et couvrit cette ville. Vaubois passa l'Adige , et occupa les positions si connues de la Corona et de Rivoli,
Mais le 7 , le général en chef traversa Vicence avec l'armée, et par ce mouvement rétrograde attira sur lui les forces d'Alvinzi. Parvenu au plateau de Rivoli, il dit à la division Vaubois : « Soldats , je ne suis pas content de vous : vous « n'avez montré ni discipline, ni constance, ni bra- « voure ; aucune position n'a pu vous rallier ; vous « vous êtes abandonnés à une terreur panique ; « vous vous êtes laissé chasser de positions où « une poignée de braves devait arrêter une armée. « Soldats de la 39^ et de la 85«, vous n'êtes pas « des soldats français. Général chef d'état-major, « faites écrire sur les drapeaux : ils ne sont plus « de r armée (F Italie. » Peu de jours après , ces deux régimens illustrèrent l'armée : c'était ainsi que Bonaparte faisait des héros.
Ainsi, malgré la perte de la bataille, Alyinzî avait réussi dans ses opérations : au lieu d'avoir été refoulé au delà de la Piave et des bords de la Brenta et d'être coupé du corps de Davidowich , il se trouvait maître du Tyrol et de tout le pays entre la Brenta et T Adige. Cependant , sa réunion avec Dovidowich dépendait de la prise de Vérone. De son coté , le général Bonaparte assura la ^* fense de Monte-Baldo , et résolut de s'emparer de la forte position de Caldiero. Après de légers succès d'avant-garde, il campa, la nuit du 11 , au pied du Caldiero. L'attaque éclata le lendemain; mais, à la fin de la journée, les deux armées bivaquèrent dans leurs positions. L'avantage resta aux Autri* chiens , qui portèrent leurs avant - postes à Saint- Michel. L'armée française se trouva dans l'impossibilité de reprendre l'ofTensive; l'ennemi tenait Caldiero et les gorges du Tyrol , et la garnison de Mantoue secondait Alvinzi par de fréquentes sorties. Cette garnison valait une armée, et Serrurier n'avait que huit mille hommes au blocus. Il y eut un moment d'abattement dans l'armée française. Elle se plaignait tout haut , mais son général lui répondait. Cet entretien de l'armée et de son chef est une singularité remarquable de l'époque , en même temps qu'elle caractérise parfaitement Bonapaite et l'armée d'Italie. Cet homme si ha-
^. i)E NAPOLEON. 331
bile, qui ne comptait ni ses ennemis ni âes soldats, attachait justement toute sa supériorité au moral des troupes. Il leur seyait parlé depuis son arrivée, et ne cessa de leur parler jusqu'aux adieux si touchans et si nobles de Fontainebleau. L'armée reprit courage , et l'impulsion électrique qu'elle reçut de son général alla réveiller dans les hôpitaux de Brescia , Bergame , Milan , Crémone , Lodl , Pavie , Bologne , les malades et les blessés , qui vinrent rejoindre leurs drapeaux. Lannes était un de ces blessés ; il accourut. Ce dévouement des soldats était individuel et ne peut appartenir qu'aux mœurs repubucames. ^rw
Le génie de Bonaparte veille sur l'arméé^nalheureuse. Kilmaine est appelé du blocus de Mantoue avec deux mille hommes , et chargé de la garde de Vérone. Le 14 novembre au soir, les vingt mille hommes qui forment le camp de Vérone, passent silencieusement l'Adige sur trois colonnes , et se forment sur la rive droite. Point d'ordre du jour cette fois ; c'est une retraite qui s'opère devant les vainqueurs de Caldiero. Ainsi le siège de Mantoue est levé! l'Italie est perdUe' Les habitans , entraînés par leur attachement aux destinées françaises, suivent, désespérés, le mouvement de l'armée de Vérone ; la nuit ajoute encore à cette scène de tristesse , dont le dénouement est
imprévu. Mais tout à coup , au lieu de se dir^er sur Peschiera, Bonaparte tourne brusquement à gauche, et, avant le jour, Farmée est à Ronco, où le colonel Andi^éossy jette un pont. A Taurore, elle se trouve sur l'autre rive de V Adige. Là , elle se reconnaît , se rappelle la poursuite de Wurmser, et comprend que son général veut tourner Caldiero. Il n y a que treize mille hommes au drapeau français : ils n'ont pu lutter en plaine contre les quarante mille que commande Alvinzi ; mais le tei*rain où Bonaparte place sa petite armée augmente sa force en diminuant celle de son ennemi , et rétablit ainsi Fégalité : ce sont trois chaussées , trois digues sur des marais ; dès lors la victoire nous appartient, puisqu'elle ne dépend plus que du courage. Le soldat a pénétré la pensée de son général. Trois colonnes sont en marche : la première sur Vérone , par Porcil ; la seconde sur Villa- Nova , par Arcole ; la troisième sur Albaredo , en descendant FAdige. Alvinzi, qui ne s'attend point à être attaqué de ce côté par ceux qu'il a repoussés de front , n'a pas gardé le pays entre Arcole et r Adige ; il ne peut croire qu'une armée s'aventure dans des marais impraticables dont il défend toutes les avenues. Cependant, cette armée avançait sur les derrières d' Alvinzi , et allait lui livrer la bataille d' Arcole. Masséna est sur la digue de gauche,
Augereau sur celle d'Arcole. Vivement assaillis , ils laissent l'ennemi s'engager, fondent sur lui au pas de charge et lui enlèvent du canon et des prisonniers. Le général Bonaparte se tient à la division Augereau ; il veut emporter Arcole ; mais ce village résiste à tous les assauts. Il ordonne alors un dernier effort; sa colonne ^de grenadiers est encore prise en flanc , elle s'arrête indécise sous la mitraille : Bonaparte voit ce moment terrible ; il descend de cheval , saisit un drapeau , et s'élançant sur le pont : « Soldats , s'écrie-t-il , n^étes^ vous plus les braves de Lodi? Suivez -moil » A sa voix un certain nombre de soldats montent sur la chaussée et marchent en avant. Mais le trouble règne à la queue de la colonne , dont la tête seule suit le mouvement communiqué. Bonaparte, le drapeau à la main , s'avance à travers une grêle de balles et de mitraille ; il est entouré de ce fameux état-major qui doit donner à l'armée ses plus illustres généraux. Lannes, blessé à Governolo, couvre de son corps le général en chef , et reçoit encore trois blessures. Muiron, qui l'a déjà sauvé au siège de Toulon, est tué devant lui. Cependant la colonne est près de franchir le pont , lorsqu'une dernière décharge la rejette en arrière. Les grenadiers restés auprès du général s'emparent de lui et l'emportent au milieu du feu et de la
fumée. A l'extrémité du pont , Bonaparte , toujours inébranlable , Teut ramener les siais au combat ; une nouvelle décharge à mitraille écrase tous ceux qui Tenvironnent , et , parmi ses troupes en désoi^ dre , il est entraîné dans un marais où il enfonce jusqu'à moitié du corps. Mais Belliard etVignolles ont vu le danger de Bonaparte ; ils en avertissent les soldats. Un cri se fait entendre : Sauvons notre général! Conduits par ces deux officiers généraux , ils se précipitent au pas de course sur l'ennemi , le repoussent au delà du pont malgré un feu épouvantable. Pendant ce temps, Bonaparte s'arrache du marais et revient se placer à la tête de la colonne éprouvée par de si gi*ands périls. Six heures après , le général Guyeux , ayant passé FAdige à Albaredo , prit au revers le village d' Aréole; mais Alvinzi avait échappé à l'armée, qui, des hauteurs de Ronco , put voir s'éloigner la proie que la défense opiniâtre d'Arcole lui avait fait perdre. Le succès de cette terrible journée ne fiit pas complet. Cependant , dans la situation où l'armée s'était trouvée après le combat du 1 2 , elle eut bien le droit d'appeler une victoire la défaite des deux divisions autrichiennes , l'abandon de la position inexpugnable de Caldiero , et la délivrance de Vérone.
Ce jour même , par une de ces résolutions qui
n'appartiennent qu'aux grands capitaines, Bonaparte se décide à évacuer Arcole , et à se reporter sur Ronco. Il dérobe son mouvement à Alvinzi en faisant allumer des feux sur la digue , et , pendant la nuit , il opère sa retraite. Le lendemain , il est prêt à marcher contre chacun des trois corps ennemis. Il choisit le plus fort ; c'est celui que commande Alvinzi. La bataille d' Arcole dura trois jours ; la seconde journée est celle de Ronco. Alvinzi a réoccupé le village après le départ de Bonaparte , et attaque son adversaire avec deux divisions. Les Français repassent le pont de Ronco, fondent sur l'ennemi, l'enfoncent au pas de charge, et le refoulent dans les marais , après lui avoir enlevé du canon , des drapeaux et un grand nombre de prisonniers. Le lendemain, la bataille recommença à moitié des digues. Elle fut d'abord indécise ; cependant une colonne de trois mille Croates périt dans les marais. Bonaparte compte alors les pertes de son ennemi, qu'il évalue à vingt-cinq mille hommes, et malgré une infériorité du tiers dans le nombre de nos soldats , il se résout sur-le-champ à aller l'affronter en plaine. L'armée française est animée du courage qui donne la victoire. A deux heures après midi , elle se trouvait en bataille , la gauche sur Arcole , la droite sur Porto-Legnago* L'ennemi était à cheval sur la route de Yicence. A
t?â6 HISTOIRE
trois heures , le combat s'engagea sur toute la ligne. Toujours fertile en expédiens , le général en chef, afin de jeter le désordre dans les rangs d'Alyinzi, chargea un officier noir, nommé Hercule , de se porter avec vingt-cinq guides et quatre trompettes sur la gauche des Autrichiens , aussitôt que la garnison de Legnago aurait commencé de les canonner par derrière. Cette ruse obtint un plein succès. L'ennemi se crut tourné par la gauche , rompit sa ligne et battit en retraite. Il fîit pressé vivement toute la soirée , et perdit beaucoup de monde.
Après ces trois jours de bataille , au lieu de se reposer à Vérone, Bonaparte, désormais inévitable pour Farmée autrichienne, s'acharna à sa poursuite sur la route de Yicence , et passa la nuit h Villa-Nova. La cavalerie seule eut ordre de suivre l'ennemi dans sa fuite. Alvinzi éprouva une déroute complète. Il était déjà au delà de Montebello : alors Bonaparte se porta sur Vérone , afin d'aller attaquer dans le Tyrol le général Davidowich. Ce général ignorait depuis trois jours ce qu'était devenu Alvinzi. Les trois journées d' Arcole , qui fut le pivot de tant d'actions sanglantes , coûtèrent à l'armée autrichienne douze mille morts , six mille prisonniers , dix -huit pièces de canon et quatre drapeaux.
Bonaparte ramena larmée triomphante à Vé-
rone par la porte de Venise. Elle reçut en passant les hommages de l'admiration des habitans , qui , trois jours auparavant l'avaient vue partir malheureuse et découragée. Augereau attaqua Dolce sur la rive gauche de l'Adige , enleva deux mille cinq cents prisonniers, deux équipages de pont, de l'artillerie et des bagages. Quant à Masséna, il fît sa jonction avec Vaubois , à Castel-Novo , où ce général venait d'être repoussé par Davidowich le troisième jour du combat d' Arcole. Il y aura dans la vie de Bonaparte plus d'une bataille de trois jours. L'armée va se délasser de tant de victoii^es , pour marcher, deux mois après, à d'incroyables succès qui doivent les surpasser encore. Le général en chef est allé reprendre le sceptre de la politique dans sa capitale de Milan.
'fc'^'fc'fc'fc'fc'ira'Ta'^'^'^'^rfc'^'^-^'^'^ ^"^^■^■^^•^•^■^'m'>'»-fcra-%'fcr%">-^r^r^r»->rfcr%T^»%-^r^-%.^^rM-l.-B.-l j^n