‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 4 sur 54 · LTON. SA LETTRE A M. BUTTAFUOCO, DEPUTE DE LA NOBLESSE DB · texte numérisé non relu

LTON. SA LETTRE A M. BUTTAFUOCO, DEPUTE DE LA NOBLESSE DB

COBSB, EST mPBIMÉE PAR ORDRE DE LA SOCIÉTÉ PATRIOTIQUE d'aJACCIO.

Les ancêtres de Buonapaite, ou Bonaparte, inscrits sur le livre d'or à Bologne , comptés à Florence parmi les Patrîces , ayaient joué un rôle important, surtout à Trévise, Pendant les guerres civiles d'Italie , ils étaient attachés au parti des Gibelins; chassés de Florence par les Guelfes , ilîs tinrent se réfugier en Corse au commencement du îv« siècle , et fixer leur résidence à Ajaccio. Avec le temps ils s'allièrent aux Colonna, aux Bozi, aux Durazzo, de Gènes, comme aux pre-

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mîères familles de File de Corse ; Os y acqoirenl des propriétés y et obtinrent la plus grande influence dans la pieTe de TalaTO , surtout dans le bourg de Bocognano.

Charles Bonaparte, père de Napolé<», arait étudié a Rome et à Pise; c'àait un homme d^une figure agréable, d^une éloquence Tire et naturelle, et d'une intelligence remarquable. Plein de patriotisme et de dérouement, on FaTait vu, à la tête de sa pieye, combattre avec courage dans'la guerre qu'Q avait contribué à allumer contre les Génois , oppresseurs de son pays : aussi occupait-il un rang distingué dans Festime de ses ccHnpatriotes et dans Famitié de Paoli. Pendant le cours de cette guerre , Letizia Ramolini, son épouse, Fune des plus belles femmes du temps , et douée d'une grande force d'ame, le suivit souvent à cheval, et partagea les périls de ses expéditions. Elle était enceinte à Fépoque de la bataille de Ponte-^ovo , gagnée par les Français e^ juin 1769. Alors die se trouvait à Corté, siège du gouvernement de Paoli, chez les Ârrighi, parens de Charles Bonaparte. A la suite de cette affaire, qui décida du sort du peuple corse , elle dut aller chercher un asQe dans les montagnes de la Ronda , d'où elle revint à Ajaccio. Ainsi , dès les entrailles de sa mère , celui qui devait devenir le premier capitaine du siècle fut

jeté au milieu des agitations de la guerre , comme si la nature Teût destiné au métier des armes. Cependant Letizia Ramolini touchait au dernier terme de sa grossesse; malgré cette circonstance , et n'écoutant que son courage , elle voulut assister à la fête de l'Assomption ; mais elle n'eut que le temps de revenir chez elle pour déposer sur un tapis à fleurs mi fils qu'on appela Napoléon : c'était le nom que portait toujours l'un des membres de la famille , en mémoire d'un Napoléon des Ursins , célèbre en Italie. Napoléon naquit le 15 août 1 769, deux mois après la bataille de Ponte-Novo.

Le premier âge de Napoléon ne marqua point par ces prodiges dont on se plaît à entourer le berceau des grands hommes. Lui-même a dit : « Je « n'étais qu'un enfant obstiné et curieux. » Il faut ajouter à ces deux traits caractéristiques beaucoup de vivacité dans l'esprit , une sensibilité précoce ; mais en même temps l'impatience du joug , une activité sans mesure , et cette humeur querelleuse qui affligeait tant la mère de Bertrand Duguesclin , quand il était jeune encore. Alors , comme depuis , soit que Napoléon fut assailli par les autres , soit qu'il les attaquât lui-même , il s'élançait sur ses ennemis sans jamais compter leur nombre ; aucun obstacle ne pouvait l'arrêter. Personne ne lui imposait , excepté sa mère , femme d'un esprit

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viril , qui sarail se feire aimer, craindre et respecter. Nap<déon, tout indomptable qu'il pai'aisfi^ être , apprit d'elle la yorta de TobéissanGe y l'une des csmses de Sies succès dans les écoles; il dut »]ftsi probablement aux exemples msttemels cxê. amour de Tordre , cette économie qui Ta taont aidé à soutenir ses vastes aitrqprîses. Sous ces deux ra^ ports , son oncle, l'archidiacre Lucien , qui avak du savoir et des lumières , lui donna plus tard de précieuses leçons, en administrait avec sagesse les biens de la famille , dont il devint le second père. Le bon archidiacre avait observé avec citant de curiosité que de satisfaction la rare intelligence,, les habitudes de réflexion, la constance de vo«lonté, l'indépendance de caractère, qui chaque jour se développaient dans son ne^eu : il parut même avoir deviné l'avenir de Napoléon , par ses dernières paroles aux jeunes Bonaparte qui entouraient son lit de mort : « Il est inutile de songer a à la fortune de Napoléon , il la fera luinnéme. « Joseph , tu es l'ainé de la famille , mais Napoléon «r en est le chef; aie som de t'ai souvenir. * L'évé* nement a justifié la prédiction , et Tordre du moii*rant a été fidèlement exécuté.

En 1779, Charles Bonaparte, envoyé à Ver^ sdilles comme député de la noblesse des Ëlats de Corse , emmena avec lui son tils Naj^oléoii , âgé de

dix ans , et sa fille Elisa. La politique de la France appelait aux écoles royales les enfans des familles nobles de la nouvelle conquête; aussi Elisa hit placée à Saint-Cyr, et Napoléon k Brienne.

Bonaparte entre avec joie à PÉcole Militaire. Dévoré du désir d'apprendre , et déjà pressé du besoin de parvenir , il se fait remarquer de ses maîtres par une application forte et soutenue. Il est, pour ainsi dire, le solitaire de Técole; ou, quand il se rapproche des autres élèves , leurs rapports avec lui sont d'une nature singulière. Ses égaux doivent se ployer à son caractère , dont la supériorité , quelquefois chagrine , exerce sur eux un empire absolu. Lui-même , soit qu'il les domine, soit qu'il lem* reste étranger, il semblerait être sous l'influence d'une exception morale qui lui aurait refusé le don de l'amitié , si quelques préférences auxqueUes il demeura fidèle dans sa plus haute fortune , n'avaient honoré sa première jeunesse.

Dans la discipline commune de l'école , il a l'air d'obéir à part et avec un penchant réfléchi à respecter la règle et à remplir ses devoirs. Abstrait, rêveur, silencieux, fuyant presque toujours les amusemens et les distractions, on croirait qu'il s'attache à dompter un caractère fougueux et une susceptibilité d'ame égale à la pénétration de son

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esprit; sa vie sévère pourrait même domier l'idée d'un néophyte ardent qui se forme aux austérités d'une religion ; mais des rixes firéquentes et souvent provoquées par lui font éclater la vfolence de son humeur, tandis que d'autres faits trahissent des inclinations militaires. Veut-il bien s'associer aux exercices de ses compagnons? les jeux qu'il leur propose , empruntés de l'antiquité , sont des actions dans lesquelles on se bat avec foreur sous ses ordres. Passionné pour l'étude des sciences , il ne rêve qu'aux moyens d'appliquer les théories de l'art de la fortification. Pendant un hiver, on ne voit dans la cour de l'école que des r^ranchemens, des forts, des bastions, des redoutes de neige. Tous les élèves concourent avec ardeur à ces ouvrages, et Bonaparte conduit les travaux. Sont-ils achevés? l'ingénieur devient général, prescrit l'ordre de l'attaque et de la défense , règle les mouvemens des deux partis ; et , se plaçant tantôt à la tête des assiégeans , tantôt à la tête des assiégés , il excite l'admiration de toute l'école et des spectateurs étrangers , par la fécondité de ses ressources et par son aptitude au commandement aussi bien qu'à l'exécution.

Dans ces momens d'éclat, Bonaparte était le héros de l'école pour les élèves et pour leurs chefs. Cependant on raconte qu'un léger manque de

subordination le fit condamner , par un maître de quartier sans discernement , a revêtir un habit de bure, et à dîner à genoux sur le seuil du réfectoire ; mais au moment de subir cette peine , il fut saisi d'une attaque de nerfs si violente , que le supérieur lui-même vint lui épargner une humiliation si peu d'accord avec le caractère de l'élève et la nature de la faute. A cette époque , Pichegru était le répétiteur de Bonaparte , sous le père Patrau , qui défendait , dans cet élève de prédilection , le premier de ses mathématiciens. Ainsi le froc d'un moine cachait le conquérant de la Hollande , et l'habit d'un élève le dominateur de la France et de l'Europe. La révolution qui devait les produire l'un et l'autre se préparait à leur insu; et la république , dont la cause allait bientôt enflammer leur jeunesse , devait être trahie par le maître et détruite par le disciple , après avoir dû ses plus beaux triomphes à leurs armes. Toutefois il y aurait trop d'honneur pom* Pichegru dans la comparaison avec un tel homme et une pareille renommée.

Cependant la lecture, qu'il' a toujours aimée, devient pour Bonaparte une passion qui ressemble à la fureur; mais les beaux-arts n'ont point d'attrait pour cet esprit sévère ; et de la littérature il ne cultive que l'histoire ; il la dévore , et range avec

ordre dans sa mémoire sûre et fidèle tous les événemens remarquables de Texistence des nations , et de la vie des grands hommes qui les ont conquises et gouvernées • Plutarque , qu'il ne peut plus quitter, Plutarque, dont les yidlles admirations n'ont pas été peut-être sans danger pour une ame de cette trempe , développe chaque jour les germes d'enthousiasme, d'héroïsme, d'amour de la gloire et d'ambition que la nature avait déposés en lui. Quand sa fortune fut faite, il se délassa de l'histoire par la fable, et quitta Plutarque pour Ossian; mais ce ne fut qu'une simple distraction de son esprit. Alexandre aussi se délassait de la puissance et de la gloire par les rêveries poétiques du divin Platon.

Bonaparte resta à Brienne jusqu'à l'âge de quatorze ans. En 1 783, le chevalier de Kéralio, inspecteur des douze écoles militaires , qui avait conçu une affection toute particulière pour cet élève , lui accorda une dispense d'âge et même une faveur d'examen pour être admis à l'Ecole de Paris; car Napoléon n'avait fait de progrès que dans l'étude de l'histoire et des mathématiques , et les moines de Brienne voulaient le garder encore une année pour le perfectionner dans la langue latine. « JVoji, dit M. de KévdiiOj /aperçois dans ce jeune homme une étincelle quon ne saurait trop cultiver, n Un

recueil manuscrit qui a appartenu à M. le maréchal de Ségur , alors ministre de la guerre , renferme la note suivante : Ecole des élèves de Brienne. État des élèves du roij susceptibles par leur âge tP entrer au service ou de passer à C Ecole de Paris ; savoir : M. de Bonaparte {^a:po\éon), né le \b août 1 7 69 , taille de quatre pieds dix pou*' ces dix lignes; a fait sa quatrième; de bonne constitution j santé excellente ; caractère soumis ^ honnête et reconnaissant; conduite très régulière; s* est toujours distingué par son application aux mathématiques; il sait très passablement son histoire et sa géographie; il est assez Jaible datis les exercices d'agrément et pour le latin, oii il n'a fait que sa quatrième; ce sera un excellent marin; mérite de passer à P Ecole de Paris. Cette note de M. de Kéralio Ait adoptée par M. de Regnault , son successeur, et décida l'admission de Bonaparte a l'École Militaire de Paris.

Bonaparte y obtint bientôt la même supériorité originale qui l'avait fait distinguer à Brienne , et fut aussi le premier mathématicien parmi les élèves. Son professeur d'histoire , M. de l'Eguille , dans le compte qu'il rendit de ses élèves , avait ainsi noté le jeune Napoléon : Corse de nation et de caractère^ il ira loin, si les circonstances le favorisent. Ce professeur avait vu plus loin que les autres , mais il

s'était trompé poui* le caractère ; car jamais homme ne fut moins vindicatif que Bonaparte , et n'eut plus sujet de Têtre. Domairon , qui lui enseignait les belles-lettres , appelait énergiquement ses amplifications du granit chauffé au volcan. Bonaparte perdit par degrés l'éloquence verbeuse et emphatique de l'école , pour adopter l'éloquence concise et pleine d'images , qui est celle des conquérans et des grands hommes ; cependant il y eut toujours quelque chose d'oriental dans sa manière d'écrire. Devenu premier consul , il recevait souvent M. de l'Éguille à la Malmaison, et il lui dit un jour : « De toutes vos leçons , celle qui m'a « laissé le plus d'impressions , c'est la révolte du « connétable de Bourbon; mais vous aviez tort de « me dire que son plus grand crime avait été de « faire la guerre à son roi. Son véritable crime « fut d'être venu attaquer la France avec les étran- « gers. »

La carrière militaire de Bonaparte commença à seize ans, âge où le succès de son examen à l'École Militaire de Paris lui valut , le l®*" sejptembre 1 786 , une lieutenance en second au régiment de la Fère , qu'il quitta bientôt pour entrer lieutenant en premier dans un autre régiment en garnison à Valence. Là , ses premiers amis furent Lariboissière et Sorbier , qu'il nomma depuis inspecteurs gêné-

raux de leur arme. Une femme qui gouvernait la ville par Tascendant de son mérite , madame du Colombier , frappée tout à coup de ce qu'il y avait d'extraordinaire en Bonaparte, le présenta dans les meilleures sociétés , et contribua beaucoup à rheureux changement qui parut dans son caractère. Devenu aimable et enjoué, l'officier d'artillerie parvint sans peine à plaire , et se vit encore recherché à cause des brillantes facultés que révélait sa conversation. Madame du Colombier avait deviné le génie de Bonaparte; elle lui prédisait souvent un grand avenir.

Dans un voyage qu'il fit à Paris deux années après , il fut accueilli avec une bienveillance particulière par le fameux abbé Raynal , auquel il avait adressé le commencement d'une histoire qu'il se proposait d'écrire sur la Corse. Le philosophe encouragea le jeune auteur à continuer ce travail, premier essai de sa plume , et qui , resté imparfait sans doute, n'a jamais été retrouvé. En 1786, sur la demande de ce même abbé Raynal , l'Académie de Lyon avait proposé la question suivante à l'émulation des écrivains : Quels sont les principes et les institutions à inculquer aux hommes pour les rendre le plus heureux possible ? Napoléon concourut sous le voile de l'anonyme et remporta le prix. Son discours , découvert dans les archives

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de r Académie par les recherches de M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures sous le consulat, fiit remis par lui àNapoléon , qui le jeta au feu. Il est probable qu'au moment de se fiaùre empereur, Napoléon ne conservait pas sur les institutions propres à fonder le bonheur des hommes les idées qu'il avait pu conceyoir à dix-huit ans , lorsqu'il n'était encore que lieutenant d'artillerie. Mais son frère Louis avait ai le temps de prendre une copie de ce mémoire, récemment publié par le général Gourgaud. Le style en est original, quelquefois brillant. L'auteur passe avec une facilité singulière de la discussion austère du moraliste à l'entraînement de l'ame la plus tendre pour ses semblables. Ce petit ouvrage est un monument précieux de sa jeunesse , et pouvait peutêtre annoncer une tout autre carrière que celle des armes. Cependant , presqu'a la même époque où Napoléon traitait ainsi une question qui intéressait l'humanité entière , il répondit à une dame qui blâmait Turenne d'avoir incendié le Pala* tinat : « Eh ! qu'importe , Madame , si cet incen-^ « die était nécessaire k ses desseins ?. . • » Aussi , vingt-sept ans après , ce ne fut pas lui qui incendia Moskou !

4}apoléon avait vingt ans , et résidait à Valence , lorsque le cri de liberté se fit entendre en 1 789.

Le Dauphiné donna un grand exemple k cette cause si nouvelle : le premier arbre de la liberté fîit planté à Yizille. Bientôt le fatal projet de quitter leur poste et leur pays s'empara d'un grand nombre d'officiers français; cette fureur se répandit dans la garnison de Grenoble. Bonaparte , présent , jugea l'émigration , et lui préféra la révolution. Les armes savantes et méditatives, le génie et l'artillerie , imitèrent moins que les autres armes cette défection , qui fut aussi une fièvre révolutionnaire. Elles accueillirent généralement les nouveaux principes, et contribuerait puissamment, par la réunion de leurs forces morales et physiques , à conquérir et à consolider la liberté et la gloire de la patrie. Bonaparte ne resta point étranger a la nouvelle religion politique, qui, au contraire , poussa en dehors son ame ardente , jusqu'alors renfermée en elle-même. A cette époque de fermentation , de grands secrets furent révélés aux esprits, et des talens inconnus sortirent de toutes les classes de la population française.

En 1 790 , Bonaparte tenait garnison à Auxonne. Entraîné par le mouvement général , il donna alors un gage public de ses sentimens , en faisant paraître une lettre adressée à M. de Buttafuoco, maréchal de camp , député de la noblesse corse à l'Assemblée constituante. Cette lettre , où règne ,

avec le saitiment et Texpression de l'ironie la plus amère , la déclamation la plus énergique contre les trahisons que Bonaparte reproche à ce député , fait meryeîlleusement connaître quelle impression la révolution avait produite sur ses idées , et retrace avec une rapidité et une éloquence remarquables les événemens qui amenèrent la soumission de sa patrie à la France. Elle fut tirée à cent exemplaires que Bonaparte envoya en Corse. Peu de temps après , le président de la société patriotique d'Âjaccio écrivit à l'auteur que la société en avait voté l'impression , et avait arrêté que le nom d^in/àme serait donné à M. Buttafuoco.

Telles sont les opinions de Bonaparte à vingt et un ans : il va les mettre en action dans sa propre patrie. La puberté républicaine fermente dans son sein; il va prendre la robe virile.

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