‹ Histoire de Napoléon (volume 2)Chapitre 5 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ASCi-L Paoli était venu de Londres à ^Paris en 1790 : solennellement présenté à l'Assemblée constituante par M. de La Fayette, il avait reçu dans la capitale tous les honneurs qu'à cette belle époque l'amour dc,la vraie liberté faisait décerner aux défenseurs de rindé|iendance

des nations. Paoli trompa rAssemblée. L'année suivante, de retour dans ses foyers, il y reçut le brevet de lieutenant général au service de France, et le cominandement de la Corse, qui formait alors la vingt - sixième division militaire. Vers cette époque , Bonaparte , présent par congé dans cette division , y trouva deux partis , dont l'un tenait pour l'union avec les Français , et l'autre pour l'indépendance de la Corse. Son choix ne fut pas douteux : il devait fidélité à la France. Ajaccio , sa ville natale , était le chef-lieu du parti opposé au nôtre; Bonaparte, capitaine d'artillerie depuis le 6 février 1792, et nommé ensuite au cominandement temporaire de l'un des bataillons soldés qu'on avait levés en Corse pour le maintien de l'ordre public , dut marcher contre la garde nationale d' Ajaccio : voilà son premier pas dans la carrière des armes. Un chef des mécontens , Peraldi , ancien ennemi de la famille de Bonaparte, osa accuser Napoléon d'avoir provoqué le désordre qu'il venait de réprimer. Appelé dans la capitale pour raidre compte de sa conduite, il se justifia facilement de cette calomnieuse imputation.

Pendant le séjour de Bonaparte à Paris eut lieu la journée du 20 juin, où Louis XVI, outragé dans son palais par les ouvriers des faubourgs Saint-

Antoine et Saint-Marceau , se vit contraint de se coiffer du bonnet rouge. Au bruit de ces violences le général La Fayette , commandant une armée de trente mille hommes en Flandre, vient seul à Paris , demande , le 28 , à la barre de l'Assemblée législative , justice des attentats du 20 , propose au roi et à la reine de les conduire et de les défendi^e à Gompiègne : mais , rejeté également par l'Assemblée et par la cour, il n'a que le temps de s'échapper sous le poids d'une double proscription dont une partie dure encore. Le duc de la Rochefoucault-Liancourt avait eu la même inspiration. D'accord avec Louis XVI, dont il était l'ami, il se fait céder par le titulaire le gouvernement de Rouen , pour y offrir un asile au prince ; il n'est pas plus heureux que le marquis de La Fayette. L'infortuné monarque , entraîné à sa perte par une pente rapide , n'ose ou ne peut profiter d'aucun des efforts tentés en sa faveur. Dans son palais , qui est déjà sa prison , il relit sans cesse l'histoire de Charles h% et il espère vainement désarmer ses ennemis par la résignation et par la douceur, persuadé que. le roi d'Angleterre n'a péri que pour avoir irrité les siens par la violence et l'opiniâtreté. Pendant le cours de ces douloureuses réflexions le 10 août éclate ; le roi, forcé dans les Tuileries par une multitude furieuse et armée , n'a d'autre

refuge qu'une tribune de FÂssemblée, dont il se constitue ainsi le prisonnier. Des scènes si terribles jettent dans l'esprit de Napoléon une étrange lumière; cai% après cette journée, il écrit à son oncle Paravicini : Ne soyez pas inquiet de vos neveux ^ ils sauront se faire place. Mais si la chute du trône , en ouvrant à ses yeux un horizon vaste et indéfini, produisit, comme catastrophe politique , une impression profonde sur son esprit , elle donna aussi une nouvelle énergie à sa première affection pour la liberté.

Bonaparte revint visiter son pays natal au mois de septembre. Les souvenirs des services de son père dans la guerre de Tindépendance ; les événemens de cette guerre racontés par Paoli, avec lequel , dès ses jeunes années , il avait entretenu une correspondance en Angleterre; la présence de l'illustre banni qui augmentait l'admiration qu'il avait inspirée à son jeune paitisan; tout entraînait et devait entraîner Bonaparte vers celui qui était alors le grand homme de la Corse, et que la France avait proclamé grand citoyen. Paoli le reçut et le traita avec une affection particulière. Il observait Napoléon ; il le jugea , quand il dit : Ce jeune homme est taillé à V antique : c^est un homme de Plutarque. Bientôt Napoléon fut obligé , à son tour, d'observer et de juger Paoli. Il découvrit

que ce général dirigeait le parti qui s^était constamment opposé à la réunion de la Corse à la France , et contre lequel il venait de se battre à Âjaccio. Quelle affliction pour lui de reconnaître dans son protecteur, dans son héros , dans Tami de sa famille , le chef du parti anti- français! Les relations que son admiration et son respect avaient provoquées entre lui et Paoli, prirent bientôt le caractère de réserve que la découverte de cette trahison devait établir. La méfiance divisa dès lors le chef qui , investi du pouvoir par la France , s'en servait contre elle-même, et le simple officier qui jurait de remplir tout son serment envers sa nouvelle patrie.

Une escadre, sous les ordres du vice- amiral Truguet, chargé d'une expédition contre la Sardaigne, arrive à Ajaccio en janvier 1793. Les forces stationnées en Corse sont mises en mouvement, et Bonaparte est spécialement chargé, avec son bataillon, d'opérer une diversion contre les petites îles de la Madelaine, situées entre la Corse et la Sardaigne; l'expédition n'obtient pas de succès; Bonaparte revient à Ajaccio. Alors Paoli, dénoncé à la Convention , se trouvait placé sur une liste de vingt généraux proscrits , et menacé luimême d'être arrêté et jugé comme traître : sa tête avait été mise à prix. Pour échapper à ce danger,

il leva Fétendard de la révolte au mois de mai, rallia à lui tous les mécoatens , se fit nommer généralissime et président d'une consulta qui s'assembla k Corté , et dont Pozzo-di-Borgo , aujourd'hui ambassadeur de Russie en France, Ait nommé le secrétaire. La guerre s'alluma entre les partisans de la France et ceux de l'Angleterre. Cette division fut violente et signalée par de grands excès. On croit même que Paoli protégeait les entreprises diverses qui furent tentées par les siens pour enlever son jeune adversaire. Bonaparte a le bonheur de se soustraire aux poursuites dirigées contre lui, et de rejoindre à Calvi les représentans du peuple Salicetti et Lacombe-Saint-Michel , qui ont débarqué avec des forces. Ces troupes marchent contre Ajaccio ; mais l'entreprise échoue encore. Bonaparte, qui en faisait partie, trouve le moyen de dérober tous les siens à la vengeance de Paoli, et de les envoyer en France. Ruiné par le pillage et l'incendie des propriétés de sa fanûlle , frappé avec elle d'un décret de bannissement , il a lutté vainement , au nom de la république , contre l'ascendant de l'Angleterre, et il menace celle-ci du serment d'Annibal en quittant sa patrie. Aussi descend-il du vaisseau qui le portait à Marseille, comme un soldat de la liberté proscrit par un traître. Les rois vont avoir à combattre ce terrible adver-

saîre , dont ils seront un jour les cliens , et qui , à son tour, deviendra leur victime.

Après avoir établi sa famille dans les environs de Toulon , Napoléon se rend à Paris , laissant en garnison à Nice le quatrième régiment d'artillerie à pied, dans lequel il servait comme capitaine, avant l'expédition de Sardaigne, d'où il revenait avec le grade supérieur. C'est la fatale période de 93 et de 94 , pendant laquelle la Montagne s'élève , sur les ruines de la royauté détruite , à un despotisme inouï. Une lutte gigantesque entre la terreur et l'Europe entraine tout à coup la révolution hors de ses limites , et soulève quatorze armées contre les ennemis de la patrie ; la France répète malgré elle au dedans les triomphes qui l'immortalisent au dehors. La Convention renverse par la force et défie par l'audace tout ce qui se déclare contre elle. La guerre civile, la trahison, le parti de l'étranger, appellent toutes ses vengeances ; la Vendée ; Marseille , Lyon , Toulon , ont armé son bras exterminateur. Comme tous les pouvoirs extraordinaires , elle sent que le moyen de contenir et de subjuguer les hommes n'est pas seulement de les vaincre , mais encore de les étonner. Une justice infernale appelle à sa défense le crime au nom de la vertu , au nom de la loi la tyrannie. C'est en proclamant les droits de l'homme que la convention

invente la terreur, qui pèse à la fois sur les citoyens, sur les fonctionnaires, siur les généraux, sur les armées, sur ses propres membres, et aussi sur l'Europe : c'est ainsi qu'elle conduit yiolemment ving-cinq millions dlionmies à la gloire et k la liberté ! Ils y arrivent pauvres , mutilés , et fiers de montrer au monde de nouveaux Spartiates , dont les noms à jamais glorieux sont tracés sur les fastes de la patrie avec le sang des champs de bataille ^ le sang des échafauds!

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