I.— 2«ÉDIT
Né avec Finstinct de la guerre et doué d'un coup d'œil pénétrant , Mourad sent que le succès de la journée dépend de ce mouvement, et qu'il faut l'empêcher k tout prix. Il part avec six k sept mille chevaux , et vient fondre sur la colonne du général Desaix. Attaquée en marche , cette colonne paraît ébranlée et même en désordre un moment ; mais les carrés se forment et reçoivent avec sang^froid la charge des Mamelucks , dont la tête seule avait commencé le choc. Reynier flanque notre gauche. Bonaparte , qui se tenait dans le carré du général Dugua, avance aussitôt sur le gros des Mamelucks, et se place entre le Nil et Reynier, Les Mamelucks font des efforts inouis pour nous entamer ; ils périssent foudroyés par le feu de nos carrés , comme sous les murs d'autant de forteresses. Ces remparts vivans font croire à l'ennemi que nos soldats sont attachés les uns aux autres. Alors les plus braves acculent leurs chevaux contre les baïonnettes de nos grenadiers , et les renversent sur eux ; ils succombèrent tous. La masse tourne autour de nos carrés en cherchant a pénétrer dans les intervalles ; dès lors leur but est manqué : au milieu de la mitraille et des boulets, une partie rentre dans le camp : Mourad , suivi de ses plus habiles officiers, se dirige sur Gizeh , et se trouve ainsi séparé de son armée. Cependant la division Bon se porte sur
le camp retranché , tandis que le général Rampon vole occuper une espèce de défilé entre Gizeh et ce camp où règne la plus horrible confusion. La cavalerie se jette sur l'infanterie, qui , voyant la défaite des Mamelucks j s'enfuit vers la gauche d'Embabeh : un bon nombre parvient à se sauver à la nage ou avec des bateaux, mais beaucoup sont précipités dans le Nil par le général Vial. Les autres divisions françaises gagnent du terrain ; pris entre leur feu et celui des carrés , les Mamelucks essaient de se faire jour , et tombent en désespérés sur la petite colonne du général Rampon; tout leur courage échoue contre ce nouvel obstacle : ils tournent bride , mais un bataillon de carabmiers , devant lequel ils sont obligés de passer à cinq pas , en fait une effroyable boucherie : tout le reste périt ou se noie. Mourad-Bey n'emmène dans sa retraite que deux mille cinq cents Mamelucks sauvés comme lui du carnage. Le camp des ennemis enlevé à la baïonnette, les cinquante pièces de canon qui le défendaient, quatre cents chameaux, les vivres , les trésors , les bagages de cette noble milice d'esclaves , l'élite de la cavalerie de l'Orient , et la possession du Caire , furent les trophées de la victoire d'Embabeh. Bonaparte, qui connaissait toute la puissance des anciens souvenirs , et aspirait sans cesse a semer sa vie de glorieuses compa-
raisoDS avec les grandes choses , voulut donner à cette brillante journée le nom de bataille des Pyramides.
Les divisions Desaix , Reynier et Dugua, après avoir poursuivi les ennemis jusqu'à la nuit , reviennent à Gizeh. Déjà les troupes françaises étaient établies dans cette ville , ainsi que dans le canfp retranché d'Ëmbabeh , où les divisions Bon çt Menou nageaient au sein de l'abondance. Bonaparte habite la maison de campagne de Mourad- Bey. Bientôt il reçoit à son quartier général une députation des cheicks et des notables du Caire , que le passage des Mamelucks échappés au glaive, et la fuite du pacha Seïd-Aboubeker et d'Ibrahim- Bey , le. prudent compétiteur de Mourad , avaient . livrés à tous les excès populaires. Déjà, par une proclamation expédiée dans cette ville , on avait cherché à prévenir ce malheur et à répandre la confiance parmi les habitans. Les députés venaient traiter de la reddition des janissaires et de la place , et implorer la clémence du vainqueur. Bonaparte les accueille avec bienveillance, et les congédie sous l'escorte de deux compagnies d'élite aux ordres de l'intrépide Dupuy, nommé général de brigade sur le champ dé bataille. La rive droite du Nil , où brillaient les flammes de soixante bâtimens chargés de richesses , auxquels les Marne-
lucks ont mis le feu , éclaire la marche de nos soldats, qui pénétrent la nuit dans les murs de la capitale et s'égarent dans ses rues étroites, longues et silencieuses. Toutes les portes sont fermées , toutes les lumières éteintes. On n'entend pas le bruit d'un homme ; les chiens , dont cette ville immense est remplie , répondent seuls , par de longs hui^emens , au tambour des Français.
Le 25 juillet , le général en chef fait son entrée au Caire , au milieu de la foule du peuple accouru pour contempler les vainqueurs des Mamelucks. Son premier soin , après avoir donné le commandement de la place au général Dupuy, est d'organiser définitivement le divan provisoire , institué par les habitans , et de régler l'administration des pays que nous allons occuper. Kléber réside k Alexandrie , Menou à Rosette , Dupuy à Damanhour; Zayonscheck est envoyé dans le Menoufîeh , Murât dans le Kélioub , Yial dans les provinces de Mansourah et de Damiette , Fugières dans celles de Garbyeh , et Belliard à Gizeh. Desaix a reçu l'ordre de construire un camp retranché k quatre lieues de cette ville , afin de maintenir toute la contrée. On prend position au vieux Caire et k Boulaq ; un corps d'observation se porte sur El Rhankah pour surveiller Ibrahim. Ce corps forme bientôt l'avant-garde de l'armée ,
qui se met en mouvement pour chasser ce b^ de l'Egypte. Bonaparte la commande; il rencontre en avant de Belbeis les débris de la caravane des pèlerins de la Mecque , dont la plus forte partie est emmenée par Ibrahim ; il dâivre les marchands des Arabes qu'ils ont pris pour escorte , et qui les pillent; il les fait ensuite accompagner jusqu^au Caire par des Français. Ibrahim avait fui sur Salahieh ; il sortait de cette ville au moment de notre arrivée ; on" voyait déûler avec ses trésors et ses femmes une grande quantité de bagages. Environ mille Mamelucks composaient son arrière-garde. Des détachemens de cavalerie Irançaise, emportés par leur fougue, et sans doute aussi par l'espoir du butin , fondent avec impétuosité sur les Mamelucks , et s'ou>Tent un passage dans leurs rangs ; ils y sont enveloppés. On vole à leur secours ; la charge devient générale : les guides de Bonaparte suivent les hussards ; les aides de camp , les généraux se jettent dans la mêlée ; Bonaparte reste presque seul. Enfin le 3' de dragons s'avance, et par une fusillade bien dirigée, force les Mamelucks h la rclraite : ceuxci se battirent avec le couiui^^c le plus iirdent. iA' chef d'estâdron d'Estrée , Tulde de camp J kowski, reçurent, l'un qiiiitoi7.e coups de sali l'autre sept, et plusieurs couiis de Ion ; La*
chef de brigade, le général Mural, Duroc, aide de camp de Bonaparte , Arrighi , son parent , l'adjudant général Leturcq , se distinguèrent par des prodiges d'audace et de valeur. Ibrahifn fut rejeté dans le désert. Bonaparte , débarrassé d'uii dangereux adversaire , s'occupe des moyens de l'empêcher de reparaître en Egypte , et de faire mai>cher l'armée sur la Syrie , si un ennemi se présente de ce côté. Il donne aux officiers du génie les ordres nécessaires pour la construction d'une forteresse ; en attendant , il laisse Rey nier à Salahiçh , avec sa division , et revient au Caire.
On a vu plus haut que Bi^ueys avait trois partis à prendre pour répondre aux vives sollicitudes du général en chef )^û^chant le salut de l'escadre ; il choisit le second cœ ces partis , c'est-à-dire qu'il décida de s'embosser dans la rade d'Aboukir. Cette résolution offrait sans doute des périls ; mais on aurait tort déjuger, d'après l'événement, que si Tamiral conçut l'espérance de résister aux Anglais dans sa position , cette espérance manquait de fondement. Cependant Bonaparte , resté sans nouvelles de la flotte pendant treize jours , parce que la correspondance se trouvait interceptée , croyant au succès des sondes , d'après des avis récens d'Alexandrie , se hâta d'expédier, le 30 juillet , son aide de camp Julien , chargé de trans-
mettre à Fainiral , dont on venait enfin de recevoir des lettres , l'injonction d'entrer dans le vieux port d'Alexandrie , ou de partir au moment même pour Corfou. L'oiBcier rencontra dans la roule un parti d'Arabes , et périt massacré avec ses quinze hommes d'escorte ; au reste , malgré toute la diligence possible , il n'aurait pu arriver à temps pour prévenir le désastre d'Aboukir.
Le l" août, vers trois heures après midi, on signala Tescadre anglaise, forte de quatorze vaisseaux de ligne et deux bricks. Le contre-amiral Blanquet-Duchayla commandait notre aile gauche , où se trouvaient ie Guerrier, le Conquérant, le Spartiate, l' Aquilon, le Peuple-Sotnierain et le Franklin. L'Orient, de IS^^anons, monté par l'amiral Brueys, était au cenwe; venait ensuite le Tonnant, commandé par du Petit-Thouars; et enfin , à l'aile droite , le contre-amiral Villeneuve avait sous ses ordres l'Heureux, le Mercure, le Guillaume -Tell, le Généreux, le Timoléon. Le 30 juillet t l'amiral avait appelé ses capitaines à son bord, pour tenii' conseil c!t doeider si l'pn dcviiil combattre embossé ou à ia voile, La t de l'opinion du capitaine du Petit-Thoi prononça pour coiiil>attie à ia tenait l'opinion contraiie , el se. prévit autorité pour que l'on s'y s
deux lieues de terre, laissant derrière sa flotte une passe plus que praticable pour un vaisseau de haut bord, et aégligeant d'y faire couler quelques vieux navires , pour rendre ce passage impossible à Fennemi. Il avait également négligé l'armement de la côte, qui eût si heureusement soutenu sa ligne d'embossage; et, par une autre fatalité, il avait envoyé à terre une partie de ses équipages. A six heures l'action s'engage par une violente canonnade ; bientôt une partie de la flotte ennemie , doublant la léte de la ligne française , parvient k la couper et à jeter l'ancre entre la terre et nous , tandis que Nelson parcourt notre front avec le reste de ses forces. Deux bàtîmens anglais échouent en exécutant ce plan hardi; maïs notre centre et notre avant-garde sont placés entre deux feux. De part et d'autre on se bat avec la dernière opiniâtreté. Au bout d'ime heure, le Guerrier, le Conquérant, ont la moitié de leur monde tué, leurs canons démontés , leurs manœuvres hachées , leurs mâts brisés, et succombent tour à tour. La frégate fa Se'rieust, alta(iuéc par le Goliath, oppose la plus ■Coureuse résistance ; percée de part en part , elle l toutefois jusqu'à ce qu'elle ait . La nuit arrive, et les deux éclairer une bataille si i que celle du feu de
douze cents pièces de canon qui tonnent , et dont la commotion agite la mer comme dans une tempête. Dés le commencement, Bruevs ayait été blessé ; vers les huit heures du soir, il tombe renversé par un boulet. Gantheaume, son ami, yeut le faire emporter : c Non^ dit-il en lui serrant la main; a un amiral français doit mourir sur son banc de « quart. » Il expire au bout d'un quart d'heure. Au même instant , le capitaine de payillon , Casa- Bianca, ainsi que son capitaine de frégate, sont emmenés au poste des blessés. Malgré ces malheurs, V Orient redouble d'audace et d'intrépidité. Déjà plusieurs yaisseaux ennemis , criblés de ses boulets , ont été contraints à la frdte. Le Bel-lérophouy qui leur succède, voit ses trois mâts abattus et perd la moitié de son équipage ; réduit à l'impossibilité de manœuvrer, le vent l'entraîne sur notre arrière-garde, dont il reçoit toutes les bordées. Près de couler, les cris des Anglais annoncent qu'il se rend : si dans ce moment Villeneuve coupe ses câbles et saisit l'occasion offerte, 11 s'empare du Bellérophon sans coup férir; il dégage V Orient ainsi que les autres vaisseaux seuls aux prises avec l'ennemi , et change un revers prochain en une brillante victoire. Villeneuve reste immobile , sans qu'alors ni depuis on ait pu expliquer sa conduite. Comme V Orient j abandonnés
à eux-mêmes , le Spartiate y le Peuple-Souverain y VAquiloriy combattent avec le même héroïsme et font mi mal horrible aux Anglais , dont plusieurs bâtimens ne tirent plus* Mais , à neuf heures et un quart; l'incendie éclate sur V Orient : aucun effort ne peut éteindre les flammes au milieu du carnage, au milieu de notre feu , qui continue malgré les ordres de Gantheaume; l'équipage se jette à la mer; une partie se noie, une partie se sauve : une demi-heure après, V Orient y embrasé dans tous ses quartiers, saute en l'air avec un fracas qui jette les deux flottes dans la même stupeur. Malgré cet épouvantable désastre , les Français recommencent le combat : entre cinq et six heures du matin, il redevient terrible; il dure encore à midi, et ne se termine qu'à deux heures , après la prise ou la ruine de presque tous nos vaisseaux. Au dire de nos adversaires , ViUeneuve pouvait encore décider le succès en notre faveur, même après l'explosion de V Orient ; il le pouvait encore à minuit, s'il fût entré en ligne : au lieu de cela , il partit avant la fin de l'action , avec le Guillaume-Tell y le Généreux et les frégates la Diane et la Justice y sans être poursuivi par l'ennemi qui n'était pas en état de l'inquiéter; les trois autres bâtimens de Villeneuve s'échouèrent à la côte et devinrent la proie des Anglais.
La Fortune nous fit éprouver sa rigueur à la bataille d' Aboukir ; mais quoique chaque vaisseau français manquât du tiers de son monde , nos ma* rins ennoblirent leur défaite par des prodiges de valeur qui méritaient la victoire. Il y eut des dévouemens sublimes : le jeune Casa-Bianca , enfant de neuf à dix ans , et qui avait montré une constance au-dessus de son âge , fut englouti dans les flots à côté de son père , qu'il refusa de quitter ; Thevenard , commandant de V Aquilon , cruellement déchiré par les boulets, ne cessa d'encourager les siens jusqu'au dernier soupir; Blanquet- Duchayla , frappé à la figure par un coup de mitraille , et apprenant qu'il ne lui restait plus que trois pièces de canon capables de servir , disait : a Tirez; notre dernier coup peut être funeste à « l'ennemi. » Du Petit -Thouars eut les deux cuisses emportées, et voulut mourir à son poste, comme Brueys; un autre boulet lui enleva un bras ; ainsi mutilé , il s'écriait : « Equipage du « Tonnant , ne vous rendez pas ; coulez bas plu* « tôt ; clouez le pavillon ; » et il ordonnait qu'on précipitât son corps à la mer, si les Anglais venaient à s'emparer de son bord. Quand le Tonnant fut pris, ils n'y trouvèrent qu'un jeune aspirant , qui commandait le vaisseau.
La journée d' Aboukir et celle de Trafalgar mar-
quent deux des plus grandes fatalités de la vie de Bonaparte : l'une lui ferma le chemin de l'Asie , l'autre lui ravit peut-être l'empire qu'il aurait conquis dans le canal de la Manche , si ce même amiral Villeneuve eût exécuté ses ordres et décliné le combat qu'il aurait dû chercher devant Aboukir. ,
Kléber lui-même, l'héroïque Kléber, parut ébranlé de la ruine de notre flotte; Bonaparte en apprit la nouveUe avec une fermeté à toute épreuve; aucun trouble ne se peignît sur son visage , rien ne trahit la profonde impression qu'il dut recevoir d'un événement dont il mesura d'abord toutes les conséquences. Dissiper la confusion et la stupeur qui régnaient à Alexandrie , malgré la présence de Kléber ; demander et obtenir la vérité tout entière sm* notre affreux malheur; secourir les vivans dans leur détresse; honorer les illustres morts dans leur tombeau ; consoler leurs familles par des paroles quelquefois mar-* quées au cachet de la douleur d'ime ame mélancolique; rassurer l'armée par des paroles empreïfilcs diiii luiil auLre génie ; rétablir l'ordre partout 1 réjmir , urganiser les restes de notre ■ l'cs.'^idicJr VIllei.fiivc,rérules cœurs ;i liait
naître pour Fannée d^Egypte du sein même de cette grande calamité : yoilà une faible esquisse des soins du héros dans ces graves circonstances où il fut Traiment la providence de tous les Français abandonnés désormais sur la terre des Pharaons. Prisonnier dans sa propre conquête , devenue une patrie pour nos troupe^ et pour lui , s'il désespérait de son avenir, Bonaparte ne serait que rhomme de la fortune. Il va régner; le général de Tannée française est aussi le sultan de l'Egypte : il doit consacrer tout son génie à ses soldats et à ses sujets. Le destin lui fait faire Fessai du sceptre sur les bord du Kil; et ce caractère supérieur revêt alors une teinte orientale qu'offriront toujours dans la suite ses volontés et ses desseins. La nature semblait l'avoir créé pour le trône de l'Asie ; il avait reçu , pour s y maintenir , tout ce qui la précipité de celui qu'il éleva depuis sur l'Europe. Cette royauté forcée et passagère en •Egypte développera en lui tous les germes de la puissance absolue , que le sol de la France refusait encore de féconder. En Occident , Bonaparte pouvait balancer entre César, Scipion, Charlemagne et Charies-Quint ; mais, dans l'Orient, fl ne peut voir qu* Alexandre, Sésostris , et peut-être Mahomet. Toutefois il marche avec son siècle, et c'est le personnage d'un calife éclairé qu'il veut
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montrer au monde. Il recommencera en Egypte le rôle des Abassides en Espagne : à la tête d'une armée invineible, entouré d'un état-major de philosophes, il fera fleurir les arts de l'Europe et la religion du Croissant; donnant ainsi k l'univers le spectacle nouveau d'un conquérant qui révère le culte implacable des vaincus , et leur rappelle leur grandeur passée , par la vénération dont il honore les monumens de leur pays. « IVous n'a- « vons plus de flotte , avait-il dit au moment de « la fatale nouvelle ; eh bien ! il faut rester ici , « ou en sortir grands comme les anciens. » Dans cet adieu stoïque à la flotte, les soldats acceptèrent toute leur destinée : les habitans furent loin d'éprouver les mêmes sentimens de résignation.
Une fermentation sourde se fit bientôt remarguer dans l'immense ville du Caire. On était k l'époque où le retour de la grande opération de la nature, qui chaque année épanche le Nil sur le sol égyptien , ramène l'iinliquc céréiiiuiiie que la reconnaissance célèbre depuis tant de siècles en nfait. Bonaparte saisit habileî un hommage éclatant k lilique et religieux. Placé pacha du Caire , il préderaier lui abandonne [u'îl a donné , la statue
de la fiancée du Nil est précipitée dans les flots , la digue est rompue , et les noms de Bonaparte , de Mahomet, se confondent dans les airs. Le général français jette de l'or à la foule, distribue trente-huit cafetans aux principaux officiers , et revêt de la pelisse blanche le nakibredjah , de la pelisse noire le mollah , gardien du meqyas , monument qui renferme le nilomètre. Tout le peuple chantait les louanges du prophète et celle de notre armée, et, maudissant la tyrannie des beys, disait avec transport à Bonaparte : « Oui , vous « êtes venu nous délivrer par Tordre de Dieu « miséricordieux , car vous avez pour vous la vic- « toire et le plus beau Nil qu'il y ait eu depuis un « siècle. Ce sont deux bienfaits que Dieu seul a peut accorder. » Cette brillante solennité eut lieu quinze jours après le désastre d' Aboukir. La fortune offrit encore au nouveau sultan une circonstance favorable pour asseoir son pouvoir sur le respect des traditions et la croyance de ses sujets. On fête l'anniversaire de la naissance de Mahomet dans plusieurs provinces et au Caire avec la plus grande magnificence. Les processions des fidèles, les chœurs de danse et d'instrumens , les évolutions militaires dirigées par Bonaparte lui-même , une illumination générale , les feux d'artifice, les festins les plus somptueux, ani-
mèreni toute la ville pendant quatre jours. Bonaparte parut en public, et donna la pelisse d'honneur au cheick El Bekry , reconnu pour le premier descendant de Mahomet , et nommé le matin même le nakil-el-ascheraf, ou chef des cheicks, en remplacement d'Osman-Effendi qui avait pris la fuite ; il répandit également de grandes aumônes. Enfin , l'époque non moins religieuse du départ de la caravane du Caire pour la Mecque, vint compléter le cours de naturalisation qu'il faisait faire à l'armée française, et ajouter à la confiance que les cérémonies de l'entrée du Nil au Caire et de la naissance de Mahomet auraient pu inspirer aux Egyptiens. Il recommanda par les ordres les plus absolus la protection des pèlerins ; il écrivit lui-même une lettre très pressante au chérif de la Mecque. Mais, au milieu de tous ces soins, il était obligé de céder à l'impérieuse nécessité d'une administration régulière qui assurât la subsistance de ses troupes , qui pourvût à la défense de la contrée , et qui créât un système de contributions. Ce fut précisément à cette dernière partie de sa législation que les hafoitans accordèrent le moins de faveur ; de nombreuses insurrections à main armée signalèrent encore une fois au général en chef les dangers de sa position. Les émissaires des beys , Ibrahim et Mourad , trouvèrent le moyen de sou-
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lerer plusieurs populations contre lesquelles toute la valeur française dut se déployer. Ainsi , l'établissement de la paix et d'un ordre social ramenait les désastres et la guerre. De nombreuses exécutions militaires sur les points de la révolte la comprimaient momentanément; mais elle renaissait des cendres des villages Incendiés , et la vengeance répondait à ces actes de justice rigoureuse, comme la haine accueillait toutes les dispositions relatives à la tranquillité et à la prospérité du pays. Les Egyptiens étaient aussi peu Français que Bonaparte était peu Musulman : habitués au repos monotone d'une soumission servile , ils se virent tout k coup envahis et troublés par le règne des lois, qui offensait leurs lâches habitudes, comme l'arbitraire offense la liberté. On ne substitue pas aisément l'obéissance raisonnée à l'obéissance passive. L'esclavage est un code sans commentaires qui a ses fanatiques. Le Koran forme ce code tout entier , et réprouvait d'ailleurs comme infidèles les nouveaux législateurs : ainsi la religion nous opposait une barrière insurmontable. L'armée , condamnée a être presque toujours conquérante pendant son séjour en Egypte , remplit son rôle avec succès , parce que le langage de la force se fait entendre de tous les peuples. Cependant le 22 septembre 1 798 annonça à nos
soldats la fête de la fondation de la république. Bonaparte voulut rendre cette fête nationale pour les Egyptiens : il fit construii^e à grands frais un cirque immense dans la principale place du Caire. Ce cirque était décoré de cent neuf colonnes qui portaient chacune un drapeau , et chaque drapeau le nom d'un département. Au milieu paraissait un obélisque colossal chargé d'inscriptions ; sur sept autels antiques brillaient des trophées , et étaient gravés les noms des braves morts en combattant. A rentrée s'élevait un arc de triomphe, où Ton avait représenté la bataille des Pyramides ; et parmi les inscriptions arabes , on lisait celle-ci : // n^y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Le rapprochement entre le tableau et l'inscription n'avait pas le mérite de la convenance et de l'à-propos ; mais les difficultés qui entouraient Bonaparte le contraignaient de flatter également les vainqueurs et les vaincus. Il disait à ses troupes le jour de cette fête : « Il y a cinq ans , l'indépendance du peuple « français était menacée : vous reprîtes Toulon; 0 ce fut le présage de la ruine de vos ennemis. Un « an après, vous battiez les Autrichiens à Dego; « l'année suivante , vous étiez sur le sommet des « Alpes : vous luttiez contre Mantoue il y a deux « ans , et nous remportions la célèbre bataille de « Saint- Georges. L'an passé, vous étiez aux sour-
« ces de la Drave et de l'Isonzo , de retour de l'AI-
■ lemagne. Qui eût dit alors que vous seriez sur
■ les bords du Nil, au centre du coDtinent? De- • puis l'Anglais, célèbre dans les arts et le coma merce , jusqu'au hideux et féroce Bédouin , vous « fixez les regards du monde. Soldats , votre
a destinée est belle Dans ce jour, quarante
« millions de citoyens célèbrent l'èi-e des gouver- ( nemens représentatifs ^ quarante millions de ci- -0 loyens pensent à vous <•
Ce discours est accueilli par les acclamations de l'armée , et le nom de Bonaparte se mêle dans les airs au cri mille fois répété de vive la République! Des évolutions militaires appellent ensuite l'attention du peuple égyptien , tandis qu'un détachement va planter k Gizeh l'étendard tricolore sur la plus haute des pyramides. En même temps une table se prépare dans une salle du palais ; deux cents personnes sont invitées au banquet : les couleurs françaises et ottomanes flottent confondues au-dessus des convives ; le croissant turc et le bonnet de la hberté, la déclaration des diuirs de, Tliomme et les tables du Koran ûgurcnl ensonihlc par la ntlM étrange des réunions , et i'ormrnl un spw ''" le monde n'aura vu qu'une Hiis. Des > pied et à cheval termimiu tfllc fi-lc, qu'a encore une brillante illiiuiiiiiiliou.
Les conquérans ne manquent jamais de poètes. On chantait dans la grande mosquée du Caire : <* Réjouissez -vous, ô fils des hommes, de ce que « le grand Allah n'est plus irrité contre vous ! ré- « jouissez-vous de ce que sa miséricorde a amené <c les braves de l'Occident pour vous délivrer du « joug des mamelucks ! Que le grand Allah bénisse « le favori de la Victoii^e ! que le grand Allah fasse « prospérer l'armée des braves d'Occident ! » Cependant les fils des hommes conspirant contre les braves cF Occident, pour rentrer sous leur premier joug ; et ils conspiraient dans cet impénétrable silence qui distingue toujours les complots des esclaves.
Toutefois le Caire, transformé en métropole^ française , offrait , grâce à l'infatigable activité de Bonaparte, l'aspect et les ressources d'une ville d'Europe , et semblait , au milieu de la barbarie indigène , un oasis de civilisation et dondustrie qui rendait à l'armée les jouissances de la patrie et trompait son exil. Jusqu'alors la guerre et l'administration militaire avaient rempli la pensée du général en chef; c'était le devoir de la conquête et le besoin de l'occupation. Il fallait enfin caractériser la possession et l'établissement par la formation du gouvernement civil. Le divan du Caire, composé des plus considérés parmi les habitans ,
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suffisait pour ce projet; les autres villes reçurent également le bienfait de l'organisation municipale» La création de Tlnstitut d'Egypte, le lendemain de la (èiQ de la République , donna à l'expédition ce relief qui devait en faire le plus bel épisode de ccA âge de prodiges, et honorer à jamais le fondateur. On comptait dans ce corps , digne de rivaliser avec cdui de la mère-patrie , l'habile Fourrier, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences ; %erthollet , dont la chimie moderne a consacré la mémoire; Monge, le père de k géométrie descriptive; Dubois, alors l'espérance de son art , et maintenant l'un des premiers chirurgiens de l'Europe; Larrey , dont le nom sera bâ^î long-temps par les armées françaises ; le médecin Desg^iettes, déjà connu par son expérience, et depuis illustré par son héroïsme à l'hôpital de Jaffa ; les sa vans Louis Costaz , Champy , Girard , Nouet et Malus ; Say , le rival d'Adam Smith ; Tindustrieux Conté , si utile à la colonie ; le peintre Redouté; le poète Parseval Grandmaison; et d'autres hommes d'élite , parmi lesquels on remarquait les militaires CafTarelli et Pulkowski; et enfin le général en chef, qui rehaussait de tout l'édat de sa gloire d'Italie et d'Orient toutes ces célébrités européennes. Bonaparte forma aussi quatre classes : mathématiques , physique , économie politi-
que, littérature et beaux-arts. Une bibliothèque, un cabinet de physique , un observatoire, un jardin botanique, un laboratoire de chimie, un musée d'antiquités, une ménagerie, furent établis pour les travaux des classes. Bonaparte, qui'n'oublia jamais dans ses proclamations sa qualité de membre de rinstitut national , y joignit alors celle de président de rinstitut d'Egypte. Cette contrée devint la source de grandes et utiles investigations ; elle permit à la science, qui eut ses héros comme la guerre dont elle devait assurer les triomphes , d'élever des monumens plus durables encore que les trophées militaires. On mit tout en usage pour acclimater l'armée exilée : il était plus difficile de plier les Egyptiens à nos mœurs. Bonaparte chargea l'Institut de dresser mi tableau comparatif des mesures égyptiennes et françaises , de composer un vocabulaire français-arabe , ainsi qu'un triple calendrier, égyptien, cophte et européen. Ces ouvrages satisfaisaient aux premiers besoins de la société nouvelle : deux journaux , l'un de littérature et d'économie politique, sous le titre de Décade Egyp^ tienne; l'autre de politique , sous celui de Courrier iF Egypte j furent rédigés au Caire. Un palais du bey et ses jardins métamorphosés en Tivoli, des lieux de réunion , des boutiques , des ateliers , des usines, des fonderies, des manufactures impro-
visées par les soins de Fingénieilx Conté, des moulins à Tent, qni tournaient pour la première fois aux yeux des Egyptiens , des ateliers ouverts par Champy pour la fabrication de la poudre , la renaissance du commerce , objet de tant d^efForts réunis , imprimèrent à cette ville monotone et vassale de Tindustrie de l'Europe et de F Asie, un air d'activité, de création et d'indépendance sociale qu'elle n'oflrit jamais spus les Ottomans.
L'incendie de la flotte avait forcé Bonaparte de renoncer aux vastes* projets dont l'Egypte ne devait être que le premier théâtre. Déchu par cette grande catastrophe de l'espoir d'une autre entreprise , il était de la prudence , si remarquable dans son caractère, de ne néghger aucun moyen pour s'assurer la possession ti^anquille d'une colonie dont la conquête présentait une gloire inconnue eu Europe , depuis la découverte des deux Indes. En conséquence , il s'occupa du recrutement de l'armée , qui fiit réduite a recevoir dans ses rangs les esclaves de l'âge de seize à vingt-quatre ans , de toutes les races asiatiques et africaines , transplantées en Egypte : trois mille marins , échappés au désastre d'Aboukir, furent également enrégimentés, et composèrent la légion nautique. Toutes les rues du Caire étaient fermées la nuit par des portes , pour défendre les habitans des attaques des
Arabes. Bonaparte fit abattre ces clôtures , parce qu'elles pouvaient servir de remparts en cas d'émeute. L'événement justifia sa prévoyance.
Quinze jours après, le 21 octobre, pendant que le général en chef se trouvait au vieux Caire , des rassemblemens séditieux et armés se forment dans la ville, et surtout dans la grande mosquée. Le général de brigade Dupuy, commandant de la place, qui, après la victoire des Pyramides , entra le premier au Caire , y périt aussi le premier. Le brave Sulkowski, aide de camp chéri de Bonaparte, meurt également massacré hors de la ville; il fut pleuré par le général en chef et par l'armée. Les Français de toute classe , de toute condition , tombent impitoyablement égorgés dans les rues , dans les maisons. Les mosquées deviennent les forteresses de la rébellion ; les Imans donnent , du haut des minarets, le signal de la destruction des infidèles. Soulevée par les cheicks , l'immense population du Caire a juré par Mahomet d'exterminer les Français. Elle s'élance avec audace aux portes de la ville , dont elle veut interdire l'accès a Bonaparte. En effet le général en chef, repoussé à la porte du Caire, se voit obligé de passer par celle de Boulaq. Jamais il n'y eut de moment plus critique dans la vie d'un conquérant. Mourad-Bey tenait toujours la campagne dans la Haute-Egypte contre l'infa-
tigable Desaix. Les généraux Menou et Dugua cx>nleiiaiait à peine rÉgypte- Inférieure : U>ut le désert était ea armes. Les Arabes secondaient les fellahs el les insurgés du Caire. Le Directoire, malgré sa promesse d'ouyrir des négociations ayec la Porte, au sujet de Texpédition, ayait gardé le siloice, et manqué à sa parole envers Bonaparte, qui n^était parti que sur la foi de cette importante communication. Un manifeste du Grand-Seigneur, répandu avec provision dans toute TEgypte par les Anglais et les émissaires des beys dépossédés , lui apprit tout son péril , ainsi que la criminelle insouciance du Directoire. On lisait dans ce mani* feste : « Le peuple firançais ( Dieu veuille détruire a son pays de fond en comble , et couvrir d'igno- « minie ses drapeaux ! ) est une nation d'infidèles « obstinés et de scélérats sans frein.... Ils regar» « dent le Koran , rAucien-Testament et TÉvangile « comme des fables. . . . O vous , défenseurs de Fis- « lamisme ; 6 vous , héros protecteurs de la foi ; 6 « vous , adorateurs d'un seul Dieu , qui croyez a « la mission de Mahomet , fils d'Abdo* - Allah , « réunissez-vous, et marchez au combat, sous la « protection du Très -Haut! Grâce au ciel, vos « sabres sont tranchans , vos flèches sont aiguës ; « vos lances sont perçantes, vos canons ressem- « blent a la foudre ! Dans peu , des troupes aussi
« nombreuses que redoutables s'ayanceront par a terre , en même temps que des vaisseaux , aussi « hauts que des montagnes , couvriront la surface « des mers,... Il vous est, s'il plaît à Dieu, ré- « serve de présider à leur entière destruction. « Comme la poussière que les vents dispersent, « il ne restera plus aucun vestige de ces inGdèles , « car la promesse de Dieu est formelle : l'espoir « du méchant sera trompé , et les méchans péri- « ront. Gloire au Seigneur des mondes ! »
C'en était fait , non seulement de l'Egypte pour nous , mais de tous les Français , si Bonaparte ne s'était pas montré supérieur k ce danger qui s'élevait comme un ouragan au milieu du calme le plus profond. Il se souvient sans doute des Pâques vénitiennes. Il pénètre au Caire avec ses braves, donne des ordres, repousse les Arabes dans le désert, dirige ses colonnes k travers les rues, entoure la place de son artillerie, poursuit les révoltés qui s'entassent dans la grande mosquée , et leur offre le pardon : ils refusent , et combattent. Mais la nature se déclare aussi en faveur de Bonaparte ; par un phénomène très rare dans ce climat , le ciel se couvre de nuages , et le tonnerre gronde. Les Musulmans , effrayés , demandent grâce : « L'heure de la clémence est passée , ré- « pond Bonaparte ; vous avez commencé , c'est à
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arec lui ses collègues y Beithollet y Monge, Dutertre, Costaz, Lepere , et Caffarelli du Falga, pris dans les quatre classes. Les généraux Berthier et Donunartm commandaient la carayane, qui comptait trois cents honunes. Après trois jours de marche dans le désert, Bonaparte parvient à Suez, visite la cote, ordonne de compléter les ouvrages de la place, passe la mer Rouge, et va reconnaître en Arabie les fontaines de Moïse. Au retour, surpris par la nuit et par la marée montante , il était submergé, si Fun de ses guides ne Feût rapidement emporté sur ses épaules. Sans ce secours , il périssait comme le Pharaon de la Bible, circonstance qui n'eût pas manqué de servir de texte à des déclamations. Le lendemain de son arrivée , il établit à Suez une nouvelle douane , plus favorable au conunerce avec FArabie , et saisit Foccasion d'instruire de ce changement le cfaérif de la Mecque ; dans le même moment , une députation d'Arabes vient demander Famitié des Français. Bonaparte s'occupa beaucoup d'administration pendant son séjour à Suez. Le cpm* merce de l'Inde fixait particulièrement son attention. Il était aussi très partagé entre les musulmans et les wéchabites, qui sont les luthériens de l'islamisme. Il témoignait un intérêt assez vif pour ces nouveaux sectaires , chez lesquels il croyait rai-
sonnablemeht trouver plus de facilités et d'avan- . tages dans les rapports politiques. Le peu de distance qui sépare une réformation d'État d'une réformation de culte n'avait pu lui échapper. Le mot réforme et la réforme armée créaient déjà entre les wéchabites et lui une véritable communauté d'intérêts.
Parseval Grandmaison , membre de l'Institut , resta k Suez en qualité de directeur des douanes. A deux lieues de cette place , Bonaparte aperçoit les traces de l'ancien canal , qui , au bout de quatre lieues, se perd dans les sables. Mais il en a reconnu l'existence, et il lui suffit que les anciens dominateurs de l'Egypte lui aient laissé un grand exemple à suivre ; toutefois , il li'est pas destiné à recueillir l'héritage des Ptolémée. Bonaparte veut connaître les deux routes qui conduisent du Caire à Suez , et il revient par Belbeis , où est le quartier du général Reynier. Ce fut entre ces deux villes que, rencontrant une caravane des Arabes de Thor , escortée par des dromadaires , il fut frappé de la facilité avec laquelle on maniait ces animaux. Alors il s'arrêta et dit à Eugène Beauharnais , à Edouart Colbert et k d'autres jeunes officiers, de monter ces dromadaires; ils s'en tirèrent aussi bien que les Arabes : de Ik vint la résolution d'avoir un régiment de droma-
daires. A Belbeis, il apprend que Djezzar, pacha de Syrie, a fait occuper par l'avanl-garde de son armée le fort d'Ël Arich , qui défend les frontières de l'Egypte, à dix lieues dans le désert. La rupture entre la Porte et la république n'est plus douteuse. Cette ^provocation explique le firman du Grand-Seigneur ; mais Bonaparte sait qu'il faut porter la guerre au lieu de l'attendre.
L'expédition de Syrie est décidée* Il repart aussitôt pour le Caire, et entre à Salahieh. Il y met en mouvement la division Reynier, qui sera son avant-garde en Syrie comme elle Test dans le désert. De retour au Caire , il donne ordre à dix mille hommes de se tenir prêts à marcher. Les généraux. Bon, Kléber, Lannes et Reynier commandent l'infanterie , Murât la cavalerie , Dommartin l'artillerie, et Caffarelli du Falga l'arme du génie : Daure est ordonnateur en chef de l'armée. Perrée doit , avec trois frégates, croiser devant Jaffa et apporter l'artillerie de siège. L'artillerie de campagne et des divisions comprend cinquante bouches à feu. En peu de jours Reynier parait devant El Arich , s'empare de la ville , détruit une partie de ses défenseurs , force l'autre à se renfermer dans le château, retrouve en avant les Mamelucks d'Ibrahim , les attaque et se rend maître de leur camp. Les Anglais bombardaient Alexandrie pour dé-
tourner Bonaparte de son projet sur la Syrie ; mais il devine le but de cette hostilité, et la dédaigne : il arrive à El Arich le lendemain de la victoire de Reynier sur les Mamelucks , sept jours après son départ du Caire. Il fait sur-le-champ canonner une des tours du château. La brèche est ouverte , et en deux jours les barbares qui forment la garnison ont capitulé. Une partie prend service dans les rangs de l'armée française qui se remet en route. On fit cinquante lieues dans le désert , et Boparte faillit être enlevé entre El Arich et Gaza , au village de Kayonnio , où il y a de Peau passable. L^armée s'était égarée ; Kléber, qui marchait à la tète , avait été trompé par ses guides : Bonaparte suivait le bon chemin avec une cinquantaine d'hommes , officiers et soldats ; mais , à l'approche du village , il fut salué par la mousqueterie des Mamelucks d'Ibrahim. Il s'arrêta alors, et découvrit , à l'aide de sa lunette , un camp de quinze cents chevaux. Heureusement le jour disparut. Bonaparte donna ordre de rétrograder, et l'ennemi , qui crut n'avoir en face qu'un simple détachement, ne fit qu'une faible démonstration. A quatre lieues en anîère on rencontra Bessiéres avec le quartier général , et dans la nuit Kléber rallia. Le lendemain , les Français se réjouissent à la vue des belles montagnes de la Syrie , et de$