‹ Histoire de Napoléon (volume 4)Chapitre 18 sur 30 · YORK · texte numérisé non relu

YORK

DE vAvoLioy. aaS

mées royales ; au dehors , elle l'attaquait dans ses conquêtes, et dressait rembûche de l'assassinat sous les pas de ses soldats. £n 1 799 ^ M. Wyndham , ministre près la cour de Toscane j se fit en Italie un nom fameux; après la perte de la bataille de la Trebia par les Français, il entra dans Florence à la tête de Finsurection sanguinaire d'Arezzo ayant à ses côtés, avec le titre décommandant en second, Alessatidra Mari, sa maîtresse. Aidé de cette troupe de moines et de sicaires , sous les bannières de la Vierge et de saint Jean-Baptiste , il dirigea l'atroce réaction dont les Français et leurs partisans tombèrent les victimes dans toute la Toscane. Antérieurement à cette époque, en 1793, lorsque le moindre soupçon d'intelligence avec Tétranger ou la possession innocente d'un faux assignat envoyait ii la mort, M. Wickam, ministre britannique en Helvétie, avait ouvert le premier une détestable carrière ; ses émissaires parcouraient les départemens voisins de la frontière, et achetaient la trahison avec des assignats de fabrique anglaise : combinaison inévitable et fatale comme celle de Quiberon ! Elles furent également meurtrières aux Français des deux partis ! C'était la mort qui soldait aveuglément la haine de l'Angleterre et la justice française. Le génie du mal ne pouvait inventer rien de plus atrocement perfide. En i8o3 et 1804, M. Wickam se trouvait encore en Suisse ministre de la Grande-Bretagne, chargé des mêmes pratiques contre la France; MM. Drake et Spencer Smith formaient avec lui un triumvirat de proscription contre le premier Consul , et de complots contre la république. Voilà le contingent que le ministère II. i5

aa6 HISTOIBl^

anglais avait mis en ligne avec Tarmée de l'empereur d'Autriche j dont faisait partie le corps de Condé.

La police de Paris fut tout à coup saisie du secret de ces manœuvres infernales par l'arrestation ^ k Kehl, de Méhée de Latoucbe, déporte à Oléron k l'occasion de l'attentat ^lu i nivôse , auquel il était complètement étranger. Mais le premier Ck>nsul Tar vait frappé comme Tun des auteurs présumés du a septembre. Échappé de l'ile, Méhée se réfugia eu Angleterre i où il s'attacha aux trames que la r^rise des hostilités renouvelait contre la France et Bonaparte. Accrédité bientôt, en qualité de victime de la tyrannie consulaire , auprès des principaux instigateurs de ces forfaits, il fut envoyé à M. Drake pour l'aider à en assurer le succès. Le ministre Taccueillit, agréa ses services, et le fit partir pour Paris, avec des instructions relatives au bouleversement de la France par la perte du premier Consul , enfin par la contre-révolution. Arrêté à Kehl avec ses pafÂers, vers la fin de septembre i8o3y Méhée se vit dans l'alternative de subir la peine capitale , qu'il méritait, ou de devenir l'agent du gouvernement poiu* déjouer la conjuration étrangère; il n'hésita pas à préférer le dernier parti. On prétendit métne alors qu'il appartenait à la police française dès son départ d'Oléron pour Londres y el qu'il ne courait aucun danger en rentrant dans sa patrie.

I^a conspiration formée au milieu de la France par les délégués de M. Drake avait acquis une sorte de maturité, et le plan en était fort étendu. Il existait, dans diverses communes, des comités perma-

DE NAPOLi^ûN. aa7

nen$ et chargés d'exciter , de mettre en mourement, de faire exécuter une contre-révolution désastreuse, en désorganisant l'armée , en ordonnant le pillage et l'incendie des arsenaux , celui des magasins à pondre; en livrant soit Strasbourg , soit Himingue , soit Besançon; enfin en opérant, n'importe par quels moyens, la destruction de Bonaparte... Il ne s'agissait plus , depuis l'emprisonnement de Pichegru et de Moreau , que de trouver un chef militaire qui p&t jouer le rôle de Monck. Telles fiirent sommaire^ ment les preuves qui résultaient des instructions et des pouvoirs donnés par Drake et Méhée. Chose remarquable ! les manoeuvres des affidés de ce ministre , antérieures à la mission de Méhée , avaient déjà produit une association de la part de quelques Jacobins, qui préféraient, dit-on, le retour de ta famille royale à la continuation de ce qu'ils appelaient la tyrannie de Bonaparte.

Cependant M. Drake ignorait complètement le passage de Méhée sous les drapeaux de la police de Paris, ainsi que son arrestation. Sous ta dictée de cette police et sous les yeux du citoyen Shée, préfet du Bafr-Rhin à Strasbourg , Méhée commença sa coiv respondance avec le ministre anglais, comme si, parvenu à sa destination, il s'occupait d'accomplir les projets dont il était chargé. Drake , dans ses ré^ ponses, se livra avec le plus grand abandon , tant il se croyait certain du succès, d'après les lettres qu'il recevait. Méhée lui écrivit enfin qu'il avait découvert un général français capable de se mettre à la tête de l'insurrection; on envoyait en même temps à M, Drake un officier intelligent , et qualifié d'aide*

^Nv**wp du gëuëral conspirateur. Cet offider, sffêt ^,wt\ , *^ présenta chez M. Draîke, qui FacaKA ,,f]iiteaient ; on lui paria avec la plus grande c» liauce : il revint mëiue rapportant des bases anâés pour reKécutîon du complot , ainsi que des leUns pour \i' snHÎi>anî général, lequel, par prudence, iV rai: «^** ^w-l^* ^^re nomnoié. H résulta de cette » ^i.^i.^ hi'4.:rv^u:!itnnent remplie , une nouvelle conisr tw—^iv^ ;;:vs>aiclive entre M. Drake et le préleiii ,r.îv*.\». «.H oji^ikiuine Rosey fil deux voyages à Ib- ^,1 * i Scuttgînxi ; M. Drake l'adressa à son coi- -.A.'^ s.v»iwr Smith, qui devait lui fournir un coa- ..K.»»% jv î>.*iKU destinés à solder les troubles imê A* ivtvHir de ce dernier voyage avec um . ,avuva i3o,ooo francs en or, roffiderl»

u.tv k'î!^ mains du préfet du Haut-Rhin.

>,vv4 eu ctuit cette seconde machination bn- ^ . ^ .V* iH^^u'un rapport de gendarmerie , lenis .S.VVI xaviiC au premier Consul à la Malmaison, loi ^ . » .. .^v.v .c vluv d'Eughieu > résidant à Ettenhrim, ^laavUviUcht? de Bade, y avait réuni bc»* i^iVN, et cutre autres le général Dumou- V vv^u s Ik Uviparce, déterminé, non-seulement . V V «.«nUv>. >^u a la même époque Drake etSpeD* V . Vxv.va .stvùi>>Ài\:ut contre lui, mais encore, ^ .V vvxvvK%v»u Nxius> doute, par la dédaratioo si ^ ..V v.v%^e:s Cadoudal, quii attendaU tor- .. ««. ^ ^'rançais jfotâr éUlaquer leprmiff M ou loutre de Tidée dont, depuis (Jo* v.s V vs.vx. '. v,»b:$edaient des rapports de police» V V s Us vi V îi^hieu devait pénétrer en France dtt A V V >^ iu uiv^meul de 1 e^cplosion <fe fa

trilH: It^

i pdant attri te ?««=!

s du gé

s. lettres 3e

t àoaàaà

ïf^atio»,»»"*^*^ °^^ irradie

jft.

, .nomqoe le «*-- ^J^— ^ ^^ ^.^

«Lebrtde»^

i;.lieini,«le«»*»*^^- « ghien , DaŒflcrM- ]^/"' « antre mâmi* ç '

c de la Avw)a- ^ ^ . ,.^ •

« ne am a «tt ptv^""^

JW||BB1 ■■■■■■ »— '-«^

. rai Oïdwe» <fe ta^ *»^'' *" ''■

^ -« I iiMiMMllwif ^ ia li'" **«• <S.f •■!T5- •^lrt«*'

la

aa8 HISTOIRE

deK^mp du général conspirateur. Cet offîcier, appelé Rosey , se présenta chez M . Drake , qui l'accueillit parfaitement ; on lui parla avec la plus grande confiance : il revint même rapportant des bases arrêtées pour l'exécution du complot, ainsi que des lettres pour le soi-disant général, lequel, par prudence , navait pas voulu être nommé. Il résulta de cette mission, si heureusement remplie , une nouvelle correspondance très-active entre M. Drake et le prétendu général. Le capitaine Rosey fit deux voyages à Munich et à Stuttgard ; M. Drake l'adressa à son collègue Spencer Smith , qui devait lui fournir un complément de fonds destinés à solder les troubles intérieurs. De retour de ce dernier voyage avec upe somme d'environ i3o,ooo francs en or, l'offîcier la déposa entre les mains du préfet du Haut-Rhin.

Voilà où en était cette seconde machination britannique, lorsqu'un rapport de gendarmerie , remis directement au premier Consul à la Malmaison, lui apprit que le duc d'Ënghien , résidant à Ettenheim , dans le grand-duché de Bade , y avait réuni beaucoup d'émigrés , et entre autres le général Dumouriez. Aussitôt Bonaparte, déterminé, non-seulement par les trames qu'à la même époque Drake et Spencer Smith ourdissaient contre lui, mais encore, et plus fortement sans doute, par la déclaration si positive de Georges Cadoudal , quil attendait t arrivée d' un prince français pour attaquer le premier Consul y saisi en outre de l'idée dont, depuis plusieurs jours , l'obsédaient des rapports de police, que le duc d'Enghien devait pénétrer en France du côté de l'est au moment de l'explosion de la conspi-

DE NAPOUioir. 2^29

ration , et le duc de Berri du côté de Touest; se rappelant aussi les papiers trouvés dans les fourgons du général autrichien Klinglin , en 1 797 j et les deux lettres de Moreau au Directoire qui faisaient mention du duc d'Ënghien, Bonaparte prit à l'instant la résolution , comme il le dit depuis à Sainte-Hélène , de renvoyer la terreur à ses ennemis jusque dans Londres. Il convoqua le conseil des ministres , et l'ordre suivant fut donné à celui de la guerre :

Paris , 19 veDtose an xii ( lo mars 1804 ).

et Vous voudrez bien , citoyen général , donner a ordre au général Ordener^ que je mets à cet effet à « votre disposition , de se rendre dans la nuit en « poste à Strasbourg : il voyagera sous un autre a nom que le sien ; il verra le général de division. « Le but de sa mission est de se porter sur Etten- « heim, de cerner la ville, d'y enlever le duc d'En- « ghien , Dumouriez , un colonel anglais, et tout « autre individu qui serait à leur suite. Le général « de la division , le maréchal-des-logis de gendarme- « rie quia été reconnaître Ettenheim, ainsi que le « commissaire de police, lui donneront tous les ren* « seignemens nécessaires. Vous ordonnerez au géné- « rai Ordener de faire partir de Schelestat trois « cents hommes du 26® de dragons , qui se rendront « à Rheinau , où ils arriveront à huit heures du soir, ce Le commandant de la division enverra quinze « pontonniers à Rheinau, qui arriveront également à c huit heures du soir et qui, à cet effet, partiront en « poste ou sur les chevaux de l'artillerie légère. In-

aSo HISTOIRE

« dépendaroment du bac , il se sera déjà assuré qu'il (t y a quatre à cinq grands bateaux , de manière à ce faire passer d'un seul voyage trois cents chevaux. a Les troupes prendront du pain pour quatre jours <c et se muniront de cartouches. Jje général de divid sion y joindra un capitaine ou officier , et un <x lieutenant de gendarmerie, et troisou quatre (tren» tf taines ) brigades de gendarmerie. Dès que le géné- « rai Ordener aura passé le Rhin , il se dirigera droit ce à Ettenheim , marchera droit à la maison du duc (c et à celle de Dumouriez. Après cette expédition a terminée, il fera son retour sur Strasbourg. Enpastf sant à Lunéville , le général Ordener donnera orff dre que l'officier de carabiniers qui a commandé le ic dépôt à Ettenheim se rende à Strasbourg en poste, « pour y attendre ses ordres. Le général Ordener, a arrive à Strasbourg, fera partir secrètement deux (f agens « soit civils , soit militaires , et s'entendra « avec eux pour qu'ils viennent à sa rencontre.

« Vous donnerez ordre pour que le même jour, à a la même heure, deux cents hommes du a6® de ce dragons, sous les ordres du général Gaulai ncourt a auquel vous donnerez des ordres en conséquence, a se rendent à Offembourg pour y cerner la ville et «arrêter la baronne de Reich, si elle n'a pas été « prise à Strasbourg , et autres agens du gouverne* a ment anglais , dont le préfet et le citoyen Mébée , « actuellement à Strasbourg , lui donneront des ren«* « seignemens. D'Offembourg , le général Caulain« ce court dirigera des patrouilles sur Ettenheim jusc qu'à ce qu'il ait appris que le général Ordener a ft réussi. Ils se prêteront des secours mutuels,

« Dans le même temps , le général de la division a fera passer trois cents hommes de cavalerie àKehl, « avec quatre pièces d'artillerie légère, et enverra un « poste de cavalerie légère à Wilstadt, point intermé- (( diaire entre les deux routes.

«Les deux généraux auront soin que la plus «grande discipline règne, que les troupes n'exigent « rien des habitans. Vous leur ferez donner, à cet « effet , 12,000 fr. S'il arrivait qu'ils ne pussent rem- « plir leur mission et qu'ils eussent l'espoir, en sé- « journant trois ou quatre jours, et en faisant des a patrouilles, de réussir, ils seront autorisés à le faire. « Ils feront connaître aux baillis des deux villes que, « s'ils continuent à donner asile aux ennemis de la « France , ils s'attireront de grands malheurs.

« Vous ordonnerez que le commandant de Neuf- « brisach fasse passer cent hommes sur la rive droite « avec deux pièces de canon. Les postes de Kehl, « ainsi que ceux de la rive droite , seront évacués « dès l'instant que les deux détachemens auront fait « leur retour.

« Le général Caulaincourt aura avec lui une tren- « taine de gendarmes. Du reste le général «Caulain* a court, le général Ordener et le général de la divicc sion , tiendront un conseil et feront les changemens «f qu'ils croiront convenables aux présentes dispo- « sitions. S'il arrivait qu'il n'y eût plus à Ettenheim « ni Dumouriez ni le duc d'Enghien , on rendrait « compte par un courrier extraordinaire de l'état des « choses. Vous ordonnerez de faire arrêter le maître « de poste de Kehl et autres individus qui pourraient « donner des renseignemens sur cela. Bonaparte. »

a3a HISTOIIl£

Il est difficile de ne pas reconnaître dans une pareille instruction, où tout est si diligemment prévu, si minutieusement prescrit, le caractère d'une de ces résolutions dont l'exécution est inexorable. Plus d'une fatalité concourut à tromper le premier Consul et à perdre le duc d'Ënghien. D'abord les gendarmes alsaciens, en raison de leur prononciation, avaient fait le général Dumouriez du général Thumery, attaché au prince, erreur qui accréditait, touchant le séjour du duc d'Ënghien à Ettenheim, le bruit d'un rassemblement hostile, coïncidant avec les complots et les lettres de Drake , avec les tentatives et les déclarations de Georges. En second lieu , il ne faut pas oublier l'empressement extralégal de la gendarmerie à remettre directement au premier Consul le rapport de son espionnage à £ttenheim , au lieu de l'adresser au conseiller d'État Real, exclusivement et spécialement chargé par Bonaparte de tous les renseignemens et de toutes les recherches relatives aux conspirations.

Caulaincourt et Ordener reçurent leurs ordres du ministre de la guerre , en vertu de ceux du premier Consul.

Cependant, comme les opérations confiées aux généraux Caulaincourt et Ordener devaient s'accomplir en pays étranger et ami , M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, accrédita leur mission par une lettre au ministre de l'Electeur de Bade, et laissa à Caulaincourt le soin de la lui faire parvenir. La lettre de Talleyrand au baron d'Edelsheiin achève de découvrir la conduite suivie par le gouvernement français à Ettenheim et Offembourg,

DE NAPOLEON. i33

« Monsieur le baron ^ je vous avais envoyé une « note dont le contenu tendait à requérir Tarrestation « du comité d'émigrés français siégeant à Offem* « bourg, lorsque le premier Consul , par l'arrestation « successive des brigands envoyés en France par le a gouvernement anglais , comme par la marche et le a résultat des procès qui sont instruits ici, reçut c connaissance de toute la part que le$ agens an^ <( glais à Offembourg avaient aux terribles complots « tramés contre sa personne, et contre la sûreté de a la France. Il a appris de même que le duc d'En- « ghien et le général Dumouriez se trouvaient à Eta tenheim; et comme il est impossible qu'ils se tf trouvent en cette ville sans la permission de S. A. E., « le premier Consul n'a pu voir sans la plus pro- « fonde douleur qu'un prince auquel il lui avait plu a de faire éprouver les effets les plus signalés de son ff amitié avec la France , pût donner un asile à ses a ennemis les plus cruels , et leur laissât ourdir tran- « quillement des conspirations aussi inouïes. A cette « occasion , si extraordinaire , le premier Consul a a cru devoir donner à deux petits détachemens l'or- « dre de se rendre à Offembourg et à Ettenheim , «pour y saisir les instigateurs d'un crime qaijpar a sa nature, met hors du droit des gens tous ceux « qui manifestement y ont pris part. C'est le général « Caulaincourt qui , à cet égard, est chargé des or- « dres du premier Consul : vous ne pouvez douter « qu'en les exécutant , il n'observe tous les égards « que S. A. peut désirer. Il aura l'honneur de re- « mettre à V. E. la lettre que je suis chargé de lui « écrire, « Ch.-M. TAiiiiiETR^Np. »

a34 HTSTOIRE

Cette lettre, écrite le 1 1 mars, remise le 12 àCaulaincourt, ne parvint au ministre de Bade qu'après l'enlèvement du duc d'Enghien , qui eut lieu dans la nuit du i4 au i5. Elle n'était pas destinée à prévenir ce ministre de la violation du territoire badois, puisqee Caulaincourt avait ordre de ne la lui envoyer qu'après l'accomplissement de sa mission à OfFembourg, laquelle devait s'exécuter, et s'exécuta en effet, en mémo temps que celle d'Ettenheim. n devenait donc absolument impossible que le duc d'E?.ghien et la baronne de Reich pussent être avertis par le ministre de Bade; ce qui serait nécessairement arrivé si le baron d'Edelsheim eût reçu la lettre de M. de Talleyrand avant l'invasion des bailliages d'Offembourg et d'Ettenheim par les troupes françaises.

Le lendemain f6, immédiatement après la réception de cette lettre et la connaissance qu'il dut avoir des évènemens d'Offembourg et d'Ettenheim, le gouvernement badois se contenta de publier un décret contre le séjour des émigrés dans ses États. Ce décret renfermait le passage suivant ;

a Le gouvernement français venant de requérir « Tarrestation de certains émigrés dénommés^ impli- « qués dans le complot tramé contre la constitution^ a et une patrouille militaire venant défaire tarres- <t tation des personnes comprises dans cette classe j le « moment est venu où S. A. E. est obligée de voir « que le séjour des émigrés dans ses États est préju- « diciable au repos de l'Empire et suspect au goua vernement français. Par conséquent, etc., etc.» Jamais un petit État ne donna une preuve plus complète de sa faiblesse à un voisin puissant.

DE PTAPOLÉON. a35

Peut-être aussi, d'après ce document remarquable de la chancellerie de Catlsruhe , la violation k main armée du territoire de Bade , pays ami de la France y ne constituait*elIe pas un crime aussi grand qu'on le prétendit alors.

Le duc d'Enghi^n fut pris dans son lit le 1 5 , à cinq heures du matin; le marquis de Thumery, le colonel baron de Grûnstein , le lieutenant Schmidt, Tahbé Wenborn^ l'abbé Michel, M. de Saint- Jacques, secrétaire du duc, et trois de ses gens, furent arrêtés. Alors seulement le commandant de gendarmerie reconnut que le général Dumouriez n'était autre que le général Thumery. Le prince lui déclara que jamais Dumouriez n était venu â Ettenheim^ et qu'il ne l'aurait pas reçu s il y était venu. Il dit quHl estimait Bonaparte comme un grand homme ; mais qu'étant prince de la maison de Bourbon^ il lui avait voué une haine implacable. On le transféra à la citadelle de Strasbourg, où il séjourna le 1 6 et le 17. Le f8, dans la nuit, il partit en poste pour le château de Yincennes , où il arriva le 20 à neuf heures du soir. Une commission militaire , composée d'un général de brigade président, de six colonels, d'un capitaine rapporteur et d'un capitaine greffier, se transporta à Yincennes , en vertu de Tordre dn gouverneur de Paris , d'après l'arrêté du gouvernement * du 19 ventôse, qui déclarait le duc d^ Enghien pré^ venu Savoir porté les armes contre la républiquey d^ avoir été et d'être encore à la solde de V Angleterre ; défaire partie de complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et ex* térieure de la république* Interrogé à minuit par te

a36 HISTOIRE

capitaine rapporteur, le prince déclara qiâil rCoA^ait jamais vu Pichegruyque le général avait désiré U "voir; quUl se louait de ne V avoir pa^ connuy d après les vils moyens dont on dit quUl a voulu se servir^ s ils sont vrais;...* quUl avait toujours commandé Favant-garde dans F armée de son^ grand-père ; qiiil fi avait pour vivre que le traitement que lui faisait r Angleterre j c^est-àrdire cent cinquante gainées par mois. Avant de signer le procès-verbal de ce premier interrogatoire , le prince écrivit au bas : Je demande une audience au premier Consul; mon nom^ mon rang, ma façon de penser et F horreur de ma situationy me /ont espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande. A la commission devant laquelle il comparut deux heures après, il déclara qu^il était prêt à faire la guerre , et qu'il devait avoir du service dans celle que l Angleterre faisait encore à la France. Averti par le président que les commissions militaires jugeaient sans appel , le duc répoudit : Je ne me dissimule pas le danger que je cours; je désire seulement avoir une entrevue avec le premier Consul.

Vers les quatre heures du matin , une explosion se fit entendre dans les fossés du château : le dernier rejeton de la maison de Condé mourait, pour la cause royale , au pied de la forteresse où le grand Condé avait été renfermé comme coupable d'avoir porté les armes contre le roi de France.

Cependant, le ai mars, au milieu de la violente agitation dont le procès de Moreau et de Pichegru enflammait les esprits, on apprend tout à coup que le duc d'Ënghien a été fusillé à Vincennes. Une

DE TSfXPOhiojx. a 37

morne stupeur s'étend sur la capitale ; les prisonniers du Temple sont oubliés pendant cette journée envahie par un deuil inconnu ; et ce qui rend cette émotion si sombre, si sinistre, c'est le caractère mystérieux imprimé à l'effroi général , comme dans les grandes calamités dont la cause est cachée. En effet, on ignore le crime, on ne connaît pas la victime. Plus des deux tiers de la population virile de la capitale ne sait quel est ce prince qui vient de périr à Vincennes ; on ne le sait qu'à cette armée qu'ont commandée les prisonniers du Temple, Pichegru et Moreau; à cette armée qui a vu combattre contre elle les trois générations de la Maison de Gondé. Frappée d'un saisissement profond, l'opinion cherche toutefois à pénétrer un secret que la mort peut avoir rendu impénétrable ; elle voudrait rattacher ce fait si étrange au complot qui l'occupe , et elle se perd avec une sorte de désespoir dans des conjectures qu'aucun indice , qu'aucun témoignage ne vient soutenir ou expliquer. Si c'était, disait-on, la même conspiration , on eût mis le nouveau coupable en présence des anciens, il n'en aurait pas été séparé à l'instant par un jugement et une exécution nocturne.

La mort du duc d'Enghien ri est pas un crime , dit alors un homme d'État; c^ est bien pis , elle est une faute. Napoléon a pris pour lui seul cette faute tout entière dans son testament , où il s'exprime ainsi :

(Y l'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien , parce « que cela était nécessaire à la sûreté , à l'intérêt et

a 38 HUTOIRE

«à l'honneur du peuple français. •. Dans unesem- <c blable circonstance , j'agirais de même. »

Dans ses Mémoires ( t. Il, p. aa8 ), Napoléon dit

encore :

a Le duc d'Enghien périt parce qu'il était un des « auteurs principaux de la conspiration de Geoi^es, ce Pichegru et Moreau... Le duc d'Enghien figurait «r déjà , depuis 1 796 , dans les intrigues des agens de « l'Angleterre , comme le prouvent les papiers saisis a dans les caissonsdeKUnglinet les lettres de Moreau « au Directoire, du 17 fructidor 1797. »

On a dit et répété que Bonaparte avait beaucoup d'intérêt à voir, à questionner lui-même le duc d'Enghien y après son jugement; je le dis aussi , et il est certain que le conseiller d'Etat Real attendait chez lui, le a I mars au matin , l'ordre d'aller interroger le duc, quand Harel, commandant du château de Vincennes , vint lui apprendre que l'exécution avait eu lieu. Real fut si étonné, qu'il crut que Harel lui parlait de l'évasion du prisonnier. Au reste, tout homme qui a connu Bonaparte ne peut douter que, s'il eût admis le duc d'Enghien en sa présence, k descendant du grand Condé aurait vécu , pour servir d'otage peut-être ; et de sanglans stigmates ne mar* queraient point la fin de ses beaux jours consulaires. Quant au jugement du malheureux prince, il porte: « Le président ordonne que le présent jugement- sera exéculé de suite. >^

Napoléon s'explique ainsi à lui-même la mort du duc d'Enghien (t. II, p. 34o-34i de ses Mémoires) :

« La commission militaire a dû le condamner si

DE VAPOLJ^ON. aSg

c elle l'a trouvé coupable. Innocent ou coupable, a Caulaincourt et Ordener ont dû obéir; coupable, <( la commission militaire a dû le condamner; inno- (c cent, elle eût dû l'acquitter; car aucun ordre ut « peut justifier la conscience d'un juge... La mort du « duc d'Enghien doit être attribuée aux personnes « qui dirigeaient et commandaient de Londres l'aa^ ff sassinat du premier Consul, et qui destinaient le « duc de Berri à entrer en France par la falaise de <c Béville , et le duc d'Enghien par Strasbourg. Elle « doit être attribuée aussi à ceux qui s'efforcèrent , a par des rapports et des conjectures , à le présenter « comme chef de la conspiration. £Ue doit être étera nellemeut reprochée enfin à ceux qui , entraînés « par un zèle criminel , n'attendirent point le€ ordres , « de leur souverain pour exécuter le jugement de la « commission militaire Le duc d'Enghien périt vicff time des intrigues d'alors ; sa mort, si injustemeni « reprochée à Napoléon , lui nuisit et ne lui fut d'au* « cune utilité politique. Si Napoléon avai t été capable

« d'ordonner oin crime, Louis XVIII et Ferdmand

a ne régneraient point aujourd'hui : leur mort lui a

«été proposée, conseillée même à plusieurs re«-

« prises. »

On n'a cesse de répéter jusqu'à satiété que c'était

, le parti révolutionnaire qui avait exigé de Bonaparte

la mort du duc d'Enghien. Qui pourrait le croire

parmi les contemporains si nombreux de cette épo*

que, quand on se rappelle avec quelle facilité ce partie

sauf quelques rares exceptions, avait abjuré aux

'pieds da nouveau César sa religion politique, et

^^ aussi quand on remarque l'obscurité de tous les cons-

a4o HISTOIRE

pirateurs patriotes , hormis l'adjudant-général Aréna, qui payèrent de leurs têtes les attentats entrepris contre Bonaparte? L'aristocratie de ce parti avait laissé les périls à ses prolétaires, se promettant sans doute d'en recueillir le fruit , si le succès les couronnait. Mais comme toutes ces exécrables machinations furent punies , cette aristocratie se trouva tout d'abord former l'aristocratie consulaire, et elle se résigna avec la même facilité à devenir l'aristocratie impériale. Peu de temps, en effet, après le i8 brumaire, tous les hommes que l'on appelait encore Jacobins étaient séduits ou dispersés, ils n'avaient point, ils ne pouvaient avoir auprès du premier Consul de représentant assez important, assez énergique, pour lui imposer comme gage de sa fidélité à la révolution le sacrifice du duc d'Enghien. Quant à ceux qui jouissaient de quelque crédit auprès de lui, ils ne s'intéressaient déjà plus à la cause de la liberté, abandonnée par eux; ils ne gardaient déjà plus euxmêmes de fidélité à la révolution : car il est bien vrai de dire que Bonaparte ne dut pas à beaucoup près à lui seul, ni aux soldats, les journées du i8 et du 19 brumaire , qui changèrent le gouvernement. De même il trouva autant d'aides pour soutenir ce changement, qu'il en avait eu pour l'opérer. Indépendamment de cette foule qui accourt sans cesse au secours du vainqueur, les hommes politiques se mirent tous à consolider l'œuvre de Saint-Gloud, les uns dans l'intérêt de la révolution de 89 , les autres dans celui de l'ambition; d'autres, moins clairvoyans, dans l'intérêt de la république; ceux-ci étaient en plus grand nombre qu'on ne le croit aujourd'hui :

ils n'avaient vu que le triomphe de leurs principes dans la chute du Directoire et dans Télévation de Bonaparte. C'étaient les mêmes qui , à Tépoque que je retrace, soutenaient , malgré les lumières répandues par Tinstruction du procès, que Moreau n'avait pas conspiré avec Georges et Pichegru : parmi les honnêtes gens , les moins éclairés ont du penchant à attribuer aux hommes qu'ils aiment les sentimens que leur conscience leur inspire. Ainsi , tels défenseurs de Bfinaparte contre les Jacobins défendaient Moreau contre le premier Consul.

Cette digression trouvera grâce, je l'espère, auprès des lecteurs équitables qui n'ont accordé les honneurs divins ni à la Convention ni à Bonaparte; elle pourrait paraître au moins oiseuse à ces quelques privilégiés de tous les gouveruemens, qui, saturés d'impunités, de richesses, d'honneurs, ingrats du passé, désintéressés de l'avenir, se reposent dans le sein d'une sorte d'apathie glorieuse, et indifférente désorn>ais à ce que leur pays a éprouvé, à ce qu'ils ont été eux-mêmes. Je reviens à mon fait.

Il ne manquait plus, depuis les voyages du capitaine Kosey à Munich, à Stuttgard, et la saisie des papiers de la baronne de Reich , aucun renseignement sur les machinations ourdies dans l'Allemagne électorale contre la république et le premier Consul. Bonaparte résolut, en conséquence, de décider la conviction publique, eu mettant sous les yeux de l'Europe, par la voie du Moniteur^ les pièces de correspondance de Drake et de Méhée, et postérieurement celles qui concernaient la mission du capitaine Rosey. Deux rapports du grand-juge accompagnè- II. i6

a4a HISTOIBK

rent la publication de ces étranges docu«>ens. Le ^4 mars, M. de Talleyrand adressa ; cette circulaire à tous les meuibres du corps diplomatique , résidant k Paris :

a Messieurs,

<t Le premier G)nsul m'a donné l'ordre d'adresser « à V. E. un exemplaire du, rapport qui lui a été a présenté par le grand<-juge sur une conspiration in^ « cidente tramée en France par M. Drake^ ministre <K de S. M. B. près la cour de Munich, et qui^ parson a objet comme par sa date, se rattachait à Finfame « complot que dans ce moment les tribunaux s'oc- OL cupent de juger,.. Une telle prostitution de la plus « honorable fonction qui puisse être confiée à de$ c4 hommes , était sans exemple dans l'histoire des na- « tions civilisées. Elle étonnera, elle affligera VEvtce rope , comme le scandale d'un crime inouï, etque a jusqu'à ce moment les gouvernemens les plus perce vers n'avaient osé méditer. Le premier Consul con^ c( naît trop les sentimens et les qualités qui distinct guent le corps diplomatique accrédité auprès de celui, pour n'être pas convaincuqu'il verra avec une c« profonde douleur la profanation du caractère sacré ce d'ambassadeuii , indignemeni: travesti en ministre ic des complots d'embauchage et de corruption;

ce. TALIiETaAWiX). »

Le ministre reçut successivement des. réponsfis, dans le sens de cette note , du cardinal Caprara , lé-

DE PTAPOLÉOIi. 243

gat à laiere du Saint-Siège, du comte de Cobentzel, ambassadeur d'Autriche, du marquis deLucchesinî, ministre de Prusse, de M. Schimmelpennînck , ambassadeur batave , du baron de Dreyer , ministre de Danemarck , du marquis de Gallo , ambassadeur de Naples, de M, Cetto, ministre de Bavière, du comte de Bunau , ministre de Saxe , du comte de Beust , ministre du prince Primat , du baron de Pappenbein, envoyé de Darmstadt,du bailli de Ferret te, ministre de Malte, de M. Abel, résident des villes Ubresde l'Empire, de M. Ferrari, envoyé de Gênes, de M. Belluoni, envoyé cfe Lucques, de M. deMailliardot, minij^tre helvétique, de M. de Souza , envoyé de Portugal, de M. d'Oubril, chargé d'affaires de Russie, deM.Liwington, ministre des États-Unis, du baron de Staub , envoyé de Wurtemberg , du baron de IXilberg , ministre de Bade, de M. d'Hervaz , chargé d'affaires d'Espagne et d'Étrurie, de M. Marescalchi, envoyé de la république cisalpine, et de M. de Malsbourg, envoyé de Hesse-Cassel. La diplomatie britannique fut condamnée par les représentans de toutes les puissances de l'Europe , dont une partie se ralliait secrètement à la Grande-Bretagne par des intérêts analogues aux projets qui venaient êtétre dévoilés.

Le 3 1 mars, M. de Mongelas, principal ministre de rélecteur de Bavière , en adressant à M. Drake lat copie imprimée de sa correspondance avec le citoyen Mëhée , ^informait par une note : a Que Té- « lecteur devait à sa dignité, àson honneur, àTîntéa têt de son peuple , de lui déclarer que , dès ce « BMment , il lui était impossible d'avoir aucune

a44 HISTOIRE

« communication avec lui et de le recevoir désor- « mais à sa cour. »

L'électeur de Wurtemberg suivit Texemple de la Bavière , etle ministre anglais Spencer Smith s'enfuit honteusement de Stuttgard. Jamais Topinion de rEurope ne fut aussi éclairée sur aucune manœuvre politique, que sur celle qui déshonora si justement alors le cabinet de Saint-James.

Le second rapport du ministre de la justice aa premier Consul se terminait ainsi : « Je demande tt donc avec instance , et tous mes devoirs envei^s « vous, citoyen premier Consul , m'en imposent la n loi y que le cabinet prenne des mesures afin que les ce Wickam j les Drake, les Spencer Smith, ne soient « reçus chez aucune puissance amie de la France, à « quel titre et sous quelque caractère que ce puisse « être. Les hommes qui prêchent l'assassinat et qui « fomentent les troubles civils, les agens delà corci ruption, les missionnaires de la révolte contre les ; c gouvernemens établis , sont les ennemis de tous « les États, de tous les gouvernemens. I^ droit des <c gens n'existe pas pour eux. »

Lord Hawkesbury, chef du cabinet britannique, répondit à ce sujet et osa déclarer :

<c Que tout gou^^ernement sage se doit à lui-même « et au monde en général^ de profiter de tout mé' « contentement qui existe dans le pays a^ec lequel a il peut se trouver en guerre , et par conséçuent de « prêter aide et assistance aux projets des mécon' « tens. »

Ainsi le ministère anglais ne craignit pas de sanctionner par un de ses actes publics tout ce que le

'«toiM - — *-■ ■■- f¥««WrtfHr-

^«Atioi ic uiiniscere anglais ne craignit pas de sanctionner par un de ses actes publics tout ce que le

TAlLlLffiYlRAKOS).

DE NAPOLiorr. 245

grand-juge de France avait avancé dans ses deux rapports. La doctrine de lord Hawkesbury, qui n'était autre chose que Técole de Tassassinat, donna lieu à une réplique foudroyante de la part de M. de Talleyrand, qui couvrit de honte le cabinet de Saint- James , sans toutefois le forcer au silence.

Tel fut , dans son ensemble et dans tous ses détails, Tépisode terrible qui détourna l'attention publique des conspirateurs du Temple. Toutefois, malgré le saisissement dont la mort du duc d*Enghien avait frappé toutes les âmes, cette mort ne laissa point de trace. Nulle démission ne signala le mécontentement d'un fonctionnaire, soit civil , soit militaire, soit ecclésiastique, ni d'aucun de ceux qui ont cherché depuis, par leurs écrits ou par leur silence, à se justifier d'avoir pris part à cette catastrophe.

Cependant l'empereur de Russie , en sa qualité de médiateur et de garant de la paix continentale, protesta contre Tinvasion du pays de Bade et notifia , le 7 mai, sa protestation aux États deTEmpire. Il était puissamment secondé dans cette haute démarche par le roi de Suède, gendre de l'électeur de Bade, et mémo par le cabinet de I^ondres , qui osa aussi intervenir dans cette réclamation, quoique souillé encore des crimes de ses agens diplomatiques. Lorsque le respect de la morale universelle peut favoriser ses intérêts, aucune puissance ne montre autant de conscience que TAngleteire. I^ cour de Pétersbourg avait pris le deuil pour la mort du duc d'Eughien; une troisième coalition s'annonçait. Tes sinistres évènemens auxquels la France servait de théâtre , et les nouveaux périls où une guerre continentale al-

a46 HISTOIRE

lait entraîner l'Europe , étaient tous sortis , je ne crains pas de l'aftirmery du refus de TAngleterre d'obéir au traité d'Amiens , le plus grand attentat politique^ par ses circonstances et ses résultats > qui ait jamais eu lieu chez un peuple civilisé. L'histoire a i« droit de déclarer que Texécution du traité d'Amiens par la Grande-Bretagne aurait prévenu le procès de Moreau et le jugement du duc d'£nghien ; elle doit dire aussi que Taffaire d'Ettenheim, rendue au moins inutile par la découverte des complots de Drake , entacha cette belle période consulaire , où Bonaparte avait recueilli si justement lés vœux et les hommages de la France et de r£urope«

Mais l'annulation du traité d'Amiens présageait d'autres calamités. Bonaparte fut comme frappé de la foudre par la rupture de la paix. Il sentit que cette paix y si chèrement achetée, si difficilement #;ngagée, ne pourrait faire place qu'à des combats perpétuels; il sonda l'avenir d'un coupd'œil irrité, il le vit à jamais implacable: dès-lors, ne se croyant plus en sûreté, ni la France , ni lui, sous l'égide de la dictature républicaine, il appela à son secours la dictature impériale.

La violation du traité d'Amiens et l'avènement de Napoléon à l'empire s'élevèrent tout à coup l'un contre Tautre, comme deux forces inconnues , dont Tordre social serait la proie. Ces deux causes recelaient dans leurs principes les plus redoutables élf mens qui eussent encore soulevé les in^téréts et les passions des hommes, depuis les guerres de religion. Le génie de Napoléon devait le porter à monter toujours y et celui de la &rande«BretagQ6 à creuser tao»

DE NAPOLEON. l[\'J

jours un abîme sous les pas de son ennemi pour l'engloutir. Ces deux grandes figures, s'entrechoquant sans cesse dans Tatmosphère européenne , jusqu'à la destruction nécessaire de l'une d'elles , semblent appartenir aux créations gigantesques du Dante et du Camoëns. Le monde sera brisé par leur lutte. La France et l'Angleterre ne se bornent plus à l'ancienûe rivalité qui les éloignait l'une de l'autre ; elles se sont rapprochées pour se livrer une guerre à mort. Voilà les auspices de l'empire.

Page 1