‹ Histoire de Napoléon (volume 4)Chapitre 19 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

HONTESQciED a dit: «Latyrannied'iinprince • « ne met pas unÉtat plus près de sa ruine, a que l'indifférence pour le bien commun n'y met « une république. L'avantage d'un Etat libre est que a les revenus y sont mieux administrés; mats lors- K qu'ils le sont plus mal, l'avantage d'un État libre est a qu'il n'y a point de favoris ; mais quand cela n'est « pas, et qu'au lieu des amis et des parens du prince, o il fautfairelafortunedesamisetdes parens delous a ceux qui ont part au gouvernement, tout est «perdu îles lois sont éludées plus dangereusement « qu'elles ne sont violées par un prince, qui, étant

a5o HISTOIRE

ce toujours le plus grand citoyen de TÉtat , a le plus « d'intérêt à fia conservation, d

Telle était , avec l'épuisement total du trésor public , la position de la France directoriale en Tan viii ; elle devait produire une nécessité plus forte que son malheur.

Bonaparte arriva d'Çgyipte au moment où une lutte allait s'ouvrir entre Sieyes et Barras, tandis que la société du Manège^ armée de la tradition conventionnelle , attendait cette crise pour fondre sur les deux adversaires, et peut-être placer dans les mains de Bernadotte le sceptre du protectorat républicain. Il y avait péril en la demeure pour la nation, dans toute la rigueur de l'expression , lorsque les cris de joie des matelots de Fréjus annoncèrent à la France un. libérateur; Bonaparte se vit en quelque sorte porter jusqu'à Paris sur les bras de la population , et le 1 8 brumaire eut lieu, je pense , avec beaucoup de gens, qu 'il existait un autre moyen de sauver la Ff'anee; mais j'atteste, sans crainte d'être contredit ^ qu'il n^en existait pas d'autre pour Bonaparte. Le conquérant deFÉgypte ne pouvait conspirer comme Sieyes. Ses élémens naturels étaient les soldats; aussi ce fut avec eux qu^il brisa ce que ta législature seule avait le droit de dissoudre.

Et quand même , obsédé chaque jour à Paris par les plus imposantes sollicitations d'opérer un chlangement politique , il aurait eu la volonté d'attendre une révolution légale , qui sait si elle eût été faite pour lui? si elle n'eut pas été faite contre lui? Bernadotte , Augereau, épiaient l'occasion. Le temps pressait , tant son retour spontané avait subitement

DE NAPOLÉON. %5l

mûri les craintes, les espérances et l'agitation publia que ! La sagesse de Sieyes , après une longue tempo* risation, avait fini par ne pas trouver de <délai audelà du 18 brumaire, pour se servir du bi^as de £«> naparte. La liberté du choix manquait déjà à Tidob du peuple et de l'armée , entr^ remplaoer un fMm* voir avili , que chacun l'engageait à détruire y et dont trois directeurs sur cinq lui offraieni: le ptrta^., ou disparaître obscurément , comme le général Hache^ sous le verdict silencieux d'une vengeance ou d'mBC intrigue. Bonaparte préféra sauver la France eft lui^ même : le Conseil des Audens, les habitans de f^ris^ la France et l'armée , furent les complices de la royauté qu'il proclama sous le voile de la commiasîioia consulaire ; mais dès le premier moment, il accepta sa magistrature comme un« conquête et non comme une élection.

La monarchie bonapartienne, commencée le ao brumaire an viii (i i novembre 1 799), eut des phases rapides : élective et temporaire le 1 5 décembre 1799, déclarée à vie le 2 août 1 802 , elle devint héréditaire sous le nom d'empire, le 18 mai i8o4' Ces raodifi* cations n'émanèrent pas de la seule volonté de Bona* parte ; elles dépendirent aussi de la marche des cho<* ses^ qui poussait à l'hérédité. Consul à temps, un coup d'État , un simple coup de main pouvait chasser Bonaparte , comme il avait chassé le Directoire , comme le Directoire s'était décimé lui-même au iB fructidor et au 3o prairial. Consul à vie, il su£âsaiC d'un assassin ; et Geoirges attendait encore sous les verroux le châtiment d'un attentat reconnu par lui'méme. Boaaparte prit rhérédité comme un

2 Sa mnioinc

afin que ^ s'il tombait victime d'une nouvelle conspiration, l'Etat ne périt pas avec lui; car, depuis quatre ans et demi que durait le Consulat, on pouvait regarder la France comme placée en viager sur une tête sans cesse menacée. L'hérédité était sans doute la pensée de Napoléon devenu empereur; elle était aussi une loi de la nécessité.

Tout atteste, malgré les récriminations élevées par ce qui peut rester encore des membres de la Convention et du Directoire , que la France à cette époque se trouvait dans l'impossibilité de supporter davantage une magistrature élective. Notre situation politique renfermait tant d'élémens de dissolution, que le Directoire lui-même s'était vu réduit, dans la vue de sa conservation , à se constituer en tyrannie , et à créer, dès le premier janvier 1796, la funeste institution d'un ministère de la police générale, qui rendait le gouvernement odieux par l'ignoble terreur dont il fatiguait la liberté.

La royauté impériale commença le 18 mai 1804. Cependant celui qui, en 1799, s'était présenté pour héritier de la révolution, et qui avait disposé à sa volonté de cet orageux patrimoine , ne veut pas se porter héritier de l'ancienne monarchie. Il se fait empereur, titre connu dans l'histoire des princes et des conquérans, mais qui devient entre ses mains une chose toute nouvelle; car il consulte, en la créant, au moins autant les besoins du temps que les penchans de sa nature , et lés proportions de sc^s facultés personnelles. Il met bien sur sa tête la couronne d'un monarque; mais il se garde de lui rendre ce que la révolution a rayé à jamais du cor-

DE NAVQtioix. a 53

tège de toute royauté en France, c'est-à-dire les droits féodaux , une noblesse exclusive et privilégiée, le droit d'aînesse, un clergé, ordre dans TÉtat, la vénalité des offices , la confusion du trésor public dans celui du prince, Tinégalité ou l'exemption des im|)ôls, etc., etc. Il proclame une monarchie impériale constitutionnelle, où lui seul est absolu, et où la révolution établit la liberté des personnes, des propriétés, des cultes, légalité civile et politique, l'admission à tous les emplois, des distinctions sans privilèges, la séparation des deniers de l'État d'avec le trésor du souverain, la reddition des comptes de chaque ministre, etc Tel fut constamment, pendant son règne, l'esprit des constitutions dont il dota les royaumes de Naples , de Hollande , de Westplialie, d'Italie, le grand-duché de Varsovie et l'Espagne. Ces constitutions doivent être regardées comme de grands manifestes de la nouvelle civilisation qu'il avait phophétisée au Directoire, quand il lui dit au

retour deRadstadt : « De la paix que vous

venez de conclure j date Père des gouverne mens re* présentatifs. »

J'ai avancé qu'il n'y avait d'absolu dans le gou» vernement impérial que Napoléon ; j'affirme qu'après lui, sous son fils, sous un prince dont l'éducation politique n'eût pas été le despotisme d'un général en chef toujours victorieux , ni les droits ceux du conquérant de sa république, cette monarchie impériale retombait par sa propre nature au niveau des besoins, des volontés, des principes delà société française, en un mot, au régime d'une véritable monarchie constitutionnelle, que Napoléon tint

a54 HISTOIRE

jusqu'à son dernier jour cachée à l'ombre de ses drapeaux. Sous un tel successeur, le Conseil d'État descendait du rang des pouvoirs législatifs à celui de cotnité consultatif du monarque et de ses ministres ; la législature recouvrait la parole ; le ministère de la police , puissance odieuse, violente, arbitraire, rentrait dans les attributions légales du rainistère de la justice; la presse reprenait ses franchises en même temps que la nation.

Napoléon établit en France toute la liberté et tout le despotisme qu'il crut qu'elle pouvait supporter. Quand il eut réuni à notre territoire une moitié de l'Europe , et que le voyageur marchait sur les terres de l'empire depuis Terracine jusqu'à Lubeck, il s'attrista de cette grandeur colossale : « Qui, ^ après moij disait-il, pourra porter un tel far- 9i deau? »

C'est cette prodigieuse destinée , inséparable du sentiment profond dont elle affectait Napoléon lui* même , que je propose à la méditation du lecteur, maintenant que les cendres de ce grand homme sont le jouet des vents de l'Atlantique; qu'Alexandre, l'ami, le rival, l'ennemi et l'héritier du maître ' de tant de peuples, dort comme lui dans la tombe; et qu'il n'y a plus de bras pour tenir le sceptre eunspéen.

DE nA^oifKON. a55

Page 1