CHAPITRE II
(Du 12 Novembre au \k Décembre 17^.)
COMMISSION ctmsui.AiR« cxicirTitt.
Datts leur seconde séance ^ les Consuls s'occupèrent de la formation du ministère. Bonaparte devait le coflAposer de ses amis, de ceux qui avaient le plu» beureusement coopéré à ses projets. Le secrétariat général de la commission executive^ place de confiaiice et de premier ordre , fut donné à M. Manet, (|ui avait reçu de» Confidences politiques et des engaf^emens d'amitié du générai Bonaparte loiig-^emps avant le départ pour l'Egypte , à l'époque , à jamais piémorable par son importance, où Maret traitait à Lille avec lord Malmesbury , et le vainqueur de l'Italie avec le plénipotentiaire d'Autriche a Léoben.
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Cette place équivalait à un minii»tère , et préparait celle de ministre secrétaire d'État. Berthier , chef d'état^Hiajor d'Italie et d'Egypte, eut le département de la guerre ; il remplaça Dubois de Crancé qui avait voulu faire fusiller Bonaparte. Caudin obtint les finances. Des ajitécédens d'intimité et de dévouement devaient être récompensés en lui. Cambacérès , ap^ pelé l'un des premiers au conseil privé du général Bonaparte à son retour d'Egypte ^ l'avait puissamment secondé; il conserva le portefeuille de la jus^ tice; l'ingénieur Forfait eut la marine; l'illustre géomètre Laplace , l'intérieur ; Talleyrand , les af&dres étrangères , sous le nom de Eeinbard , nommé tewk porairement Talleyrand , un des principaux chefe de la conspiration, l'avait servie comme june a£Qiire personnelle. Siey es proposait Alquier pour la poUce générale ; mais Bonaparte , par une £itale résolution, préféra Fauché , qui f en cetle même qualilé, avait^i audacieusemmt trahi le Directoire. Le mijaistène tirait une grande force de sa composition ; H ralliai au consul vme foule d'opini^nfs opposées entre elles, et commeniQa cette fusion qui devait confondre toutes les nuances de l'ancienne loi dans la nouvelle^ et présenter im asile même aux ennemis de la révolution française. Entraîné par la crainte, passion noalheureuse et constante de son cc&ur , Sieyes penichait encore pour les proscriptions. Ce Nestor de la liberté demanda la déportation sans jugement de cinquante-neuf citoyens , tant dans les déserts dévorans de ia Guyane que sur la plage insalubre de File d'Oleron. Quoique aussi impolitique qu'injuste , de .décret fjut rendu; le consul Bonaparte , mieux in^i-
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ré, en arrêta l'exécution. Dans cette conduite de Sieyes on cherche ce législateur profond , ce sage dont Tabsence paraissait une calamité publique au plus éloquent orateur de l'Assemblée constituante : le règne du prétendu Solon , improvisé par l'enthousiasme de Mirabeau , ne devait pas être de longue durée.
Le lendemain de la proposition de Sieyes y deux décrets révolutionnaires dans la forme , mais dictés^ par la raison, révoquèrent les odieuses lois des otages et de l'emprunt forcé. Ces deux décrets attachèrent l'opinion au général consul , car on ne voyait que lui; pour la France, il était le premier ou plutôt le seul. La supériorité, comme l'indépendance, appartenait à sa nature et à sa destinée^ TItalie , l'Egypte avait prouvé cette double vocation ; le consulat la fit éclater encore davantage. Jamais plus belle magistrature n'honora un grand citoyen. Cette haute dignité semblait créée subitement pour marquer à la fois et le résultat et le terme de la révolution. Le peuple français , si heureux quand il jouit, si peu malheureux quand il souffre, se lança avec impétuosité dans la carrière de l'espérance , et devint , sans le savoir, le principal mobile de la puissance secrète qui fermentait sous les insignes de la liberté. Tout concourait , dans cette phase si mémorable de notre régénération , à séduire , à consoler, à exalter l'opinion. Le costume antique des directeurs et des députés fut remplacé par l'habit national. Des noms chers à nos armes reparurent à la tète de nos soldats.* Moreau eut l'armée du Rhin et du Danube; Masséna celle d'Italie. Un négociateur partit
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pour traiter à Londres de l'échange de nos prison « niers, si long-temps et si lâchement abandonnés par le Directoire dans les prisons d'Angleterre. Bonaparte réclama Taccomplissement de son traité de Malte, en rappelant tous les chevaliers de l'ordre nés en France. Il fit donner au fort Lamalgue , à Toulon , le nom de Fort-Joubert, Des hommes de la révolution , tels que Rœderer , demandèrent courageusement dans leurs écrits la clôture de la liste des émigrés, et contribuèrent ainsi à la nomination d'une commission chargée du travail des radiations. Les naufragés de Calais , détenus depuis quatre ans dans les cachots , se virent enfin rendus à la société. Fouché , ministre de la police , Fouché suivit le mouvement imprimé par le consul ; il changea ses bureaux et laissa extérieurement dans l'oubli toutes ses amitiés révolutionnaires. Bonaparte alla en personne au Temple pour mettre en liberté les otages , qu'il appela , ainsi que les réquisitionnaires et les conscrits, au partage du bienfait d'une amnistie gé** nérale. La balance succéda au niveau sur le sceau de l'Etat; c'était substituer la justice à Toppression, Le nouveau systèmedesfinancesjeta en même temps les foo^emens de ce crédit que les plus fortes commotioiis de l'ordre social ne devaient plus ébranler. On peut dire que Bonaparte tirait la création du néant : en effet, il avait fallu que les fournisseurs Collot, Séguin , Ouvrard, Récamier, Vanlerberg^ prétassent deux millions pour faire face aux dépenses de la journée du i8 brumaire. Le trésor était vide et FËtat accablé de dettes.
En même temps, l'École Polytechnique, formée
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rejetait ou les admettait par vote individuel et sans discussion ; enfin un sénat à vie , avec le droit et le devoir de conserver la constitution et les lois. Le gouvernement avait l'initiative des lois et choisissait son conseil d'État , à qui les régiemens de l'administration publique étaient confiés. Restait à décider une chose très-importante pour le général Bona* parte y la question de la composition du gouvernement : jusque-là il n'avait fait presque aucune objection. Enfin Sieyes proposa un grand-électeur à vie nommé par le sénat, et nommant lui-même deux consuls j celui de la paix et celui de la guerre. Le grand-électeur devait habiter Versailles, avoir six millions de revenu et une garde de trois mille hommes. Il était révocable par le sénat, qui avait la faculté de V absorber sans en donner les motifs. Le général Bonaparte n'oublia pas cette dernière disposition.
Quant à la création du grand-électeur, il ne fut douteux pour personne que Sieyes s'était réservé cette place , qu'il se croyait sûr d'emporter à l'aide de son crédit dans le conseil des Anciens, d'où le Sénat devait sortir presque en entier. Alors il eût déféré à Bonaparte le consulat de la guerre, à Roger- Ducos, celui de la paix : plus tard, il eût fait absor^ ée^r par le sénat les deux consuls, au premier mécontentement , et il aurait régné. Étrange illusion de la part d'un homme qui n'avait pu se passer du bras de Bonaparte pour renverser le Directoire , et qui, bien au courant des relations hautaines de ce général avec le Directoire pendant et depuis la guerre d'Italie , ne devait pas s'aveugler au point
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de penser que 9 devenu consul militaire et maître d'une armée de cinq cent mille soldats , Bonaparte consentirait un seul moment à être le second dans sa patrie. Le sage Sieyes aurait du prévoir, dès le début de cette affaire, qu'il était dans la volonté de ce génie d'être le premier pouvoir en France, et de finir par être le seul.
Bonaparte vit d'un coup d'œil le but de Sieyes , et d'un trait de plume il biffa le grand-électeur. La délibération, reprise avec chaleur , renversa le plan de Sieyes. On mît alors en avant le projet d'un premier consul , chef suprême de l'État élisant à tous les emplois, et de deux consuls avec voix consultative seulement. Ce thème, émané du conseil secret du général , rencontra la plus vive opposition de la part d'hommes très-influens parmi les politiques qui avaient marqué dans les assemblées : c'étai^it Daunou , Chénier , Chazal , et Courtois. Ils offrirent à Bonaparte de le nommer généralissime, investi du pouvoir de traiter avec les étrangers et de celui de faire la guerre et la paix, «r Je suis consulj répondit Bonaparte , je veux rester à Paris* » Chénier insista vigoureusement en faveur de la mesure de l'absorption dans le Sénat. « Cela ne sera pas^ » s'écria Bonaparte. Cette réponse mit fin à la discustion, et la proposition présentée par les amis de Bonaparte fut adoptée avec cette modification , que le premier consul serait nommé pour dix ans, et rééligible.
De cette manière, le Sénat n'étant pas la première institution, Bonaparte se fit lui-même premier Consul* Sieyes ) qui comprit alors que, rédmt au second
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rang, il n'était plus rien , refusa d'être €on$al en seconde ligne; Roger-Diicos le suivait naturelle^ aienl:^ d'ailleurs Ton avait déjà pourvu k leur remplacement par Cambacerès , ministre de la justice, et par Lebrun , ancien secrétaire intime du chancelier Maupeou. Les conseils et les lumières du citoyen Lebrun avaient été appréciés du général Bonaparte dans les réunions qui eurent lieu pour opérer le f 8 birumaife. âbeyes ftft le premier absorbé par le Sétiat, hospice politique qui devait servir d'asile aux vétérans et aux ambitieux de la révolufion. H reçut la présidence de ce corps, et concourut avec Oambacérès et Lebrun k son organisation. Le premier Consul achevft la ruine politique et la fortune prématurée de Sieyefe, en lui faisant décerner, k titre de récompense nationale, la terre de Cro$n€, du prix d'un milHon.
Ainsi finit la commission consulaire executive , sisi semaines après son établissement. Ators, pour }a dixième fois depitisla chute du trône et en moftK> de Âppt années, la tiation subit un grand changement dâfins son état intérieur. Le 3i mai 1793 avait Vf< tomber les Girondins; le 5 avril 1794? le^ Cordélierai \ le aH jttiBct de la même année , le triumvirat d^ Robespierre , Couthon et Saînt-Just. lie 1 îi gerfôinal^ I** avril t^gS, Barrère, Collot-d'Herbois, BiMaekl-Va^ennes et Vadier, condamnés à la déportation domme membres de l'ex-comité de salai publique, succombèrent, victimes du mouvement révotutiotïnaire qu'on les accusait d'avoir fait exécuter par les faubourgs (îontrela Convention , et qui avait éch«rné. Le r*»^ prairial, s^o mai de la même année,
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les Jacobins «prouvèrent une troisîètïiè éétàitfê. Ijé t3 vendémtaîre, 4 octobre, la Convehtioft en péril triomptïâ des secfions. Le i8 fructidor , 4 ^ptefcïib#« 1797, éclata la première révolution dans Je Directoire. Camot et Barthélémy furent déportée par leurê collègues avec cinquante-trois députés. Les reàteft de la Convention remportèrent un succès le 3o prai* rîal, 18 juin 1799, qui amena une noirvélk pnès* cription directoriale : Barras et Sieyes banniteirt de leur sein Merlin de Douai ^ La Réveillère4iépau:t et Treilhard. Le 18 brumaire, 10 novembre raêine ah* née, Bonaparte vAinqtiit le Directoires les aîiardin* tes et les républicains. Enfin , six semaines après , le 94 décembre, les consuls Sieyes et Roger-Ducos durent céder leur place à Cambacérès et à Lebrun.
I^a nation se reposait enfin de tant de commotions, dont aucune ne lui avait été heureuse, dans celle que commença le 3 8 brumaire et qu'acheva le 19. Ija mutation de Sieyes et de Roger-Ducos ne lui parut que ce qu'elle était en effet, un arrangement domestique. Elle ne regardait, elle ne voulait regarder alors, elle ne regarda jusqu'à la fin du consulat, que celui qui commandait et qui venait de la délivrer de tous les alchimistes révolutionnaires. Les erreurs de la Convention , les guerres civiles du Directoire, sa vicieuse administration, prouvée par l'affreuse pénurie de l'État au 18 brumaire; son mauvais gouvernement , attesté par la situation de la république , situation presque désespérée , malgré les victoires de Brune et de Masséna, avaient amené violemment et malgré elle la France à désirer
le pouvoir d'un seul; mab elle restait en même temps toute républicaine. Elle avait , dans sa conscience, adopté le sytème d'un État démocratique sous un président perpétuel , et elle n'accueillit Bonaparte avec tant d'ivresse que parce qu'elle crut voir en lui son grand magistrat, le défenseur naturel des institutions patriotiques , pour lesquelles elle avait répandu des flots de sang sur les échafauds et sur les champs de bataille. Elle voulait survivre tout entière à ses calamités , et se continuer nation libre sous le protectorat de celui qui avait enrichi de tant de lauriers l'autel de la patrie