CHAPITRE PREMIER
' A. Constitution de l'an viii ferme le xviii" Psiècle, et Bonaparte va régner. I/œuvre de notre nouvelle organisation sociale est complétée par un conseil d'État , sous la présidence du premier Consul , qui, par une brusque innovation , place son nomà la tète des actes du gouvernement. Ce conseil^ d'autant plus dévoué à Bonaparte que lui seul peut le révoquer, forme une exception daus l'ordre politique , et prépare un autre temps. On cherche vainement dans la charte consulaire les titres primitifs de la liberté française , les droits de l'homme , les assemblées primaires, l'indépendance de la tribune et celle de la pi'esst. Celte charle fut acceptée comme
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on Tavait proposée. Botti^rte octroya ce pacte social au nom de la république une et indivisible , pendant qu'il était encore soumis aux suffrages de la nation ; mais le premier Consul eut le bonheur d'avoir affaire à un peuple aussi pressé de jouir que son chef. Cette disposition naturelle aux Français fut le grand auxiliaire que Bonaparte avait remarqué à son retour d'Egypte , et qu*îl employa avec tant d'habileté pendant quinze ans.
Investi de l'initiative des lois et de leur exécution, de la direction de toute l'administration intérieure , du droit de faire la paix et ta gua^re , en un mot de toutes les attributions du pouvoir suprême, le premier Consul hérite dans un jour de la monarchie et de la république ; l'une et l'autre servent de base à son gouvernement. Il dispose des choses comme des hommes: le palais du Luxembourg est donné au Sénat; le Palais-Royal au Tribunat; le Palais- Bourbon au Corps- Législatif. Le palais des rois devient le palais des Consuls. La translation du Luxembourg, où ils avaieiit d'abord siégé , aux Tuileries , forma une brillante céi^émonie , dans laquelle se développa tout leluxe de la royauté militaire. En peu de jours, on passa rapidement de la farailianté des sociétés républicaines du Directoire à l'étiquette des réunions du palais des Tuileries. Il y eut des cercles; on alla à la cour chez le premier Consul. Le noble titre de citoyen disparut de la conversation et le négligé fut banni du costume. Chacun faisait son apprentissage , le maître et les courtisans. Jamais on ne vit métamorphose plus complète. Elle s'acheva d'autant plus rapidement, que les formes extérieures s'accordaient
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avec les habiti»left de la nation et surtout avec celles de la capitale. On lisait cependant au-dessus de la porte du palais consulaire: « Liberté ^ ÉgaUté^ Fra^ termté.^ — République française une et indiç^isible ; » et sur l'un des €orps<le-garde du Carrousel , ancien^ nement celui des Gardes-Suisses: a Le lo aoûtijg^ , ia royauté fut abolie : elle ne se relèt^era jamais. » Tel était le génie de cette époque , si curt>^ise à observer , que la puissance devait ressembler à Tégalité y et l'obéissance à la liberté.
En s'installant dans la demeure des monarques, Bonaparte remit la monarchie sur la scène , et peut-^ être aloi^ son secret ne parut^il si bien gai^lé , que pance qu'il était celui de tout le inonde^ Aussi , à l'aspect de tette pompe et de ces mo^irs renouvelée^, la séduction gagna tous les esprits dont les opinions penchaient pour la royauté. Les uns s'appuyaient sur le changement de dynastie en Angleterre; les autres , encore républicains , rappelaient les élections de la Pologne j d'autres enfin , les partisans de la maison de Bourbon , moins nombreux que les premiers et plus que les seconds j virent un Monck en Bonaparte et prirent avec ardeur leurs souvenirs pour des espé^ rances, l^irs désirs pour des réalités. Un chef veu-^ déen , M. Dandignë, et M.Hyde de Neuville, présentés la nuit au premier Consul , lui avaient proposé de l'assister de tout le parti vendéen el royaliste , s'il voulait rétablir la monarchie ; mais Bonaparte leur avait répandu: a J'oublie le passé et j'ouvre un vaste « champ à l'avenir. Quiconque marchera droit devant 4( lui sera protégé sans distinction ; quiconque s'écar* n tera à droite ou à gauche , sera frappé de la foudre.
« Laissez tous les Vendéens qui veulent se ranger «c sous le gouvernement nationaf et se placer sous ma a protection, suivre la grande route qui leur est « tracée; car un gouvernement protégé par des <x étrangers ne sera jamais accepté par la nation <c française. »
Cependant rien n'échappait ni à l'oeil pénétrant ni à l'infatigable activité du premier magistrat de la nation : il créait et il gouvernait à la fois tous les intérêts de la gloire et de la prospérité de la France. La république, reconnue de l'Europe continentale, était en paix avec plusieurs puissances; mais de toutes les légitimations que le gouvernement pouvait recevoir de l'étranger , il n'y en avait pas de plus importante que celle qui serait venue de la Grande-Bretagne. L.e premier Consul se décida à aborder la question avec franchise, et s'ad ressa personnellement et directemen t au roi [d'Angleterre. Le 26 janvier 1800 ( 5 nivôse an VIII ), il écrivit à ce prince :
« Appelé par le vœu de la nation française à occii- « per la première magistrature de la république, je « crois convenable, en entrant en charge, d'en faire a directement part à V. M. La guerre qui depuis a huit ans ravage les quatre parties du monde doitce elle être éternelle ? N'est-il donc aucun moyen de « s'entendre? Comment les deux nations les plus a éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que c< ne Texigent leur sûreté et leur indépendance , « peuvent-elles sacrifier a des idées de vaine gran- « deur le bien du commerce, la prospérité intérieure, « le bonheur des familles? Comment ne sentent- « elles pds que la paix est le premier des besoins
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« comme la première des gloires ? Ces sentimens ne peuvent pas être étrangers au cœur de V. M. , qui « gouverne une nation libre, et dans le seul but de la tf rendre heureuse. V. M. ne verra dans cette ouver- « ture que mon désir sincère de contribuer efficaceff ment , pour la seconde fois , à la pacification géné- « raie, par une démarche prompte, toute de a confiance, et dégagée de ces formes qui, nécessaires « peut-être pour déguiser la dépendance des États <c faibles, ne décèlent dans les États forts que le désir <t de se tromper. La France , l'Angleterre, par l'abus « de leurs forces , peuvent long-temps encore , pour « le malheur de tous les peuples, en retarder l'épui- « sèment; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les a nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre a qui embrase le monde entier. »
Le ministre Pitt trancha la négociation en prononçant un arrêt qui ne fut exécuté que dou2e ans après la mort de son auteur : il déclara que l'Angleterre ne pourrait signer la paix que quand la France serait rentrée dans ses anciennes limites. On ne pouvait Élire un plus grand outrage à la nation française , seule arbitre des lois de sa politique, que de repousser ainsi publiquement dans le parlement d'Angleterre la loyale et généreuse démarche de Bona-* parte le Victorieux ; c'était imposer un joug insupportable à la glorieuse république quifaisaittrembler l'Europe. « Point de paix auec la France ! » avait été le mot de lord Chatam. « Dans aucun caSy répétait chaque jour son fils en parlant de Bonaparte , dans aucun cas ne traitez avec cet homme. » Caton avait dit chaque jour au sénat : a Il/aut détruire Cartkage;» II. 4
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et Cartbage ^ à la fin» succomba. En vain Fox et Sbe* ridan , chefs de l'opposition, soutinrent de tout leur talent et de toute leur énergie la causa de Thuina* nité. Lord Gren ville adressa à M. de Talleyrandune lettre évasive f ou plutôt une véritable dédaration de guerre. Alors tout espoir de paix échappa à Bonaparte, contraint désormais de donner k la lutte britannique une nouvelle activité. La France , que VAngleterre voulait mettre hors de la loi de l'Eu* rope, se leva d'indignation pour combattre la coalition soldée par le cabinet de Ix>ndres. L'Autriche aussi avait refuse la paix ; et la Bavière, mécontente, mais entraînée , suivait malgré elle le parti de ses anciens dominateurs.
Cependant Paris voyait avec joie renstrer les dé* portés du 18 fructidor, et avec étonnemenl d«ux princesses de la nuiison de Bourbon : les prêtres détenus à Oléron revinrent vieillir dans leurs famille»; des secours furent acçojrdés aux colons de Saint* Donângue ; le régime des prisons reçut une autre cd^anisation ; la statue de saint Vincent de Paide, le bienfaiteur des eafans orphelins, prit place à Thos^ piee de la Maternité ; l'ancien archevêque de Par» , Juigné ^ prélat octogénaire ^ repagrut dans> son dio* cesse; des obsèqueasoknBelles honorèrent les Gendres de Pie Y I ^ mort le 29 août 1 799 ^ à Valence,, sous le Dârectoire.
Le premier C^iisid fevorisa FéleclkMA de Tévéïpae d'Imola, qu'il avait co^uiu pendant lacampagae d'Italie , et qui s'assit par sa protection dans la chairs de saint Pierre , le 9 mars 1800. Alovs se forma i&ii engagement réciproque , pour un avenir inconnu ^
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entre te gciefrier et le pontife. La Banque de Ff atïéé, mofititneiit d'une bàitte coneeptioti fiiiahcièré , fdi établie , et là fortune publique et pat*ticulière eût $â garantte^ Paris d'embellit de deux potifs ttôuteâti* : Fun reçut le nom de la Ctté , Fautf e obtîht depuis , de la victoire , le nom à'AuiteHitz. îîonâpâ(i*te alla aosdî au-deiralït dé l'émigratiûftt , qui éftkM êh(*Of ë , MUS la loi de FhospitaHié étraiftigère ; de qdatif'è'Vlngt mille éttiigréê «ou rentrés, mille séulètbertt restèrent i^tir k liftte fatale , comme partîculièf'eftïfcfttt dévôûés à la nbaisom de feourboft; les âuCfes se viretft vàyêi successivement < k F^afieeleur fflt rendue î ilsfvîrir*>tït preftdre rang dau^ le nouveau système eé bientôt les tables de pfoscrîplîorï* cessèrent d'é:dstèr. Là gtierredela Vendée ^'étaît rallumée dan* tesdéftfîefé temps du Directoire } elle se termina étt iitt taovi , par la mort de ^élques chef:*, parla soumission vo* lontaire de MM. d'Autichamp , de Châtillon et dU fa*
lAenu Georges Gadotidal , aif^sf qtie par Ist ct^nquéte que fil le premier Goiîsiïl dds èctuL piôrsortffâgéi^ htfluens èa pay^, l'abbé BerAiier, euré de Satet-Lô d'Angers, et M. de Dourmoiït, qui cédèrent aUi pro^ mesfi^s de Fouettée Utie amnistie générale cofffirmâ les hettyetix etfets dé la condcriteà là fbi^ ferme, activé et prtfdeMe , des gétvéraux Aédôuvillé et firùtie , ctetfrgës ^exécuter te plan de pacîfitratioiy éOrfçu par Bonaparte. L'ordre judiciaire et Tordre administratif, avilis par tes* forfaitures révolutionnaires, âvafietot également fixé toute Fa«tentîo<i tfdt premier Consul, et rept% l'influtt^e qtt'ils devafient exercer stir fe prospérité natiottôle. Une loi avai* réôrgaûîsé le^ trtbutiâu!3t î ceu* de district étaient remplacés par éeô*
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d'arrondissement. Chaque département eut son tribunal criminel; le territoire de la république fut partagé en vingt-neuf cours d'appel ; la réforme épura aussi le tribunal suprême , la cour de cassation. La magistrature redevint une carrière , et la justice un asile ; on établit une nouvelle division de la France administrative y en même temps qu'on substitua les préfectures aux directoires de département , et aux districts des arrondissemens , dont chaque chef-lieu devint le siège d'une sous-préfecture : des conseils de département et de municipalité défendirent la cause des administrés ; des conseils de préfecture se trouvèrent chargés du contentieux de l'administration. 11 résulta de ces généreuses institutions que les noms les plus honorables reparurent dans les fonctions judiciaires et administratives y et de véritables protecteurs furent donnés aux premiers intérêts de la société.
Au milieu de toutes ces créations intérieures, inspirées par la plus haute et la plus paternelle sagesse, une négociation importante occupait le chef de l'État. Les relations des républiques française et américaine y si naturelles et si utiles aux deux nations , avaient été dédaignées et rejetées par% Directoire , qui eut Fimpéritie de faire porter sur le commerce le coup d'État du 1 8 fructidor y en fermant orgueilleusement les ports de France aux bâtimens neutres . La réparation d'une injustice et d'une calamité de cette espèce ne pouvait échapper au premier Ck^txsul ; en rouvrant les ports y il entama des commuuications avec le congrès américain y qui s'empressa de les accueillir; les plénipotentiaires des États-Unis
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arrivèrent à Paris pour traiter. Le deuil public , ordonné par Bonaparte pour l'anniversaire de la mort du fondateur de la liberté américaine, consacra cette négociation. Un autre honneur fut encore décerné à Washington parle fondateur de la régénération française : une habile et heureuse combinaison réunit au temple de Mars (l'église des Invalides) la cérémonie funèbre de Washington et la présentation des derniers drapeaux conquis en Egypte. Le vainqueur d'Aboukir semblait déposer ses lauriers sur la tombe du vainqueur de l'Angleterre, et partageait ainsi l'hommage rendu au grand citoyen qui avait triomphé du despotisme et affranchi son pays. L'éloge politique de Washington fut confié à Fontanes , bien capable de comprendre et d'exprimer toute la pensée de Bonaparte. Le général Lannes prononça le discours guerrier ^ans cette mémorable circonstance : a Puissances coalisées ! s'écria le général y si « vous osiez violer le territoire, et que celui qui nous « fut rendu par la victoire d'Aboukir fît un appel à m la nation, vos succès vous seraient plus funestes «f que des revers ! » Berthier, ministre de la guerre , répondit au général, et expliqua cette menaçante apostrophe : <c Au moment , dit-il , de ressaisir les «c armes protectrices de notre indépendance , si Tact veugle fureur des rois refuse au monde la paix que a nous lui offrons, jetons un rameau de lauriers sur « les cendres du héros qui affranchit l'Amérique du « joug des ennemis les plus implacables de notre li- « berté, et que son ombre illustre nous montre au- 'c delà du tombeau la gloire qui accompagne la mé- « moire des libérateurs de la patrie ! » Fontanes loua
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djignea»6utH Washington , et ajouta : « Il est de» « hommes prodigieux qui apparaissent d'intervalle K en intervalle sur U scène du monde avecl e caracf( %pn de la grandeur et de la domination. Une cause « inconnue et supérieure le^ envoie quand il en est « temps, pour fonder le berceau ou réparer les ruines tf des empires. C'est en vain que ces hommes , désiff gnés d'avance $ se tiennent à l'écart : la main de la tt Fortune les porte rapidement d'obstacles en obs^ « taclasy de triomphes en triomphes, jusqu'au som-* « met de la puissance. Une sorte d'inspiration surna^ a tureile anime toutes leurs pensées! un mouvement a irrésistible est donné à toutes leurs entreprises ; I4 ic multitude les cherche encore au milieu d'elle et ne u les trouve plus ; elle lève les yeux en haut, et voit ff dans une sphère éclatante de lumière et de gloire^ « celui qui ne semblait qu'un téméraire aux yeux de fc l'ignorance et de l'envie. » Ainsi, de cette pomp^ militaire et funèbre , sortirent plusieurs oracles : ce«t lui de la paix avec le Nouveau * Monde , celui de la guerre avec l'ancien , et l'apothéose de Washingtoa et de Bonaparte. Cette journée offrit un imposant caractère : elle exalta l'opinion , et contribua beau^ eoup k affermir la base de cette grandeur qui devait élever momentanément la France au^essus de toutes lea nations du globe.
Cependant , renfermé dans l'austérité d'une vie remplie tout entière par le travail > dérobant la nuit au sommeil , actif, tempérant , simple , frugal , l'homme de la destinée française semblait un Spar* tiate, maître du palais de Xercès, indifférent, étrau^ gef à l'éclat de la puissance , n'en conservant quo la
force, et la ployant aux hftbitmied de sâ nature et aux iroloBtés de son génie. S(M ame , trop vaste déjà pour rester dans les limites de la France , se répandait au dehors et présentait à la méditation de l'Europe les essais d'une autorité jusqu^alors inconnue. Ainsi le sénat de Hambourg , qui cherchait à se justifier d'avoir livré au gouvernement anglais les patriotes irlandais , tels que Napper-Tandy , protégés par la France , était cité au tribunal de Bonaparte, et recevait de lui cette sentence foudroyante : « Votre « lettre ne vous justifie pas. Le courage et les vertus « conservent les États ; les vices les ruinent. "Vous « avez violé l'hospitalité. Cela ne fût pas arrivé parmi « les hordes les plus barbares du désert. Vos concim toyens vous le reprocheront à jamais. Les infortuflc nés que vous avez livrés mourront illustres; mais « leur sang fiera plus de mal à leurs persécuteurs que « n'aurait pu faire une armée ! »