‹ Histoire de Napoléon (volume 5)Chapitre 24 sur 33 · DE NAP0US · texte numérisé non relu

DE NAP0US

quHls n'y étaient pas appelés par la confiance nationale. Un nouveau travail se fit séance tenante , et Lucien écrivit sous là dictée de l'Empereur la déclaration suivante :

« Au Peuple Français.

ce En commençant la guerre pour l'indépendance <c nationale , je comptais sur la réunion de tous les i< efforts, de toutes les volontés, et le concours de (c toutes les autorités nationales. J'étais fondé à en ec espérer le succès , et j'avais bravé toutes les déclac< rations des puissances contre moi. Les circonstance ces me paraissent changées. Je m'offre en sacrifice ce à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils ce être sincères dans leurs déclarations , et n'en avoir ce voulu seulement qu'à ma personne ! Ma \'ie police tique est terminée, et je proclame mon fils, sous ce le titre de Napoléon II ^ Empereur des Français. ce Les ministres actuels formeront provisoirement le ce conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte à a mon fils m'engage à inviter les Chambres à orgacc niser sans délai la régence par une loi. Unissezce vous tous pour le salut public et pour rester une ce nation indépendante.

« Au palais de l'Elysée, 22 juin 181 5.

a Napoliéow. »

Cette déclaration fut remise aux ministres pour être communiquée aux deux Chambres. Ainsi, Fouché ne tarda pas à jouir de son ouvrage. Cependant,

4d4 BIStOIM

dàtift rintervâlle de cette communication , celui des fninisireB d'État qui avait porté la parole à Napoléon pdur abdiquer, et qui avait renouvelé cette proposition devant le conseil, vint lui dire que la Chambre des Représentans exigeait son abdication, et qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Ulie fois encore , le même homme, député pour le même objet, revint remplir cette mission si pénible. Enfin , l'abdication n'arrivant pas assez tôt au gré de la Chambre impatiente , il dépécha un officier supérieur de la garde nationale, avec l'ordre de presser auprès de l'Empereiir l'envoi de l'acte , dont , pour des intérêts cachés et plus qu'incertains, quelques personnages se montraient si avides. « Ces bonnes gens ^ lui dit Napoléon, sont bien pressés. Dites-^leur de se tranquilliser. » En effet y dans la Chainbre des Représentans , sur la proposition de M. Duchesne, l'Empereur devait être engagé à abdiquer; mais le général SoUgnac ayant généreusemnt représenté quil importait à V honneur de la Chambre de ne pas proposer une chose qui semblait dei^ir être Vexpression libre de la volonté du monarque^ la séance fut suspendue jusqu'à l'arrivée du message. Un moment a^rès , le ministre de la guerre vint déclarer qu'à la frontière du Nord l'armée montait encore à soixante mille hommes, et qu'on pouvait la renforcer de dix mille hommes d'infanterie, d'un corps de cavalerie et de deux cents pièces de canon* « Vous aurez , dit-il , une armée assez respec- « table pour appuyer nos négociations avec un entât nemi qui a prouvé qu'il ne tenait pas toujours fidè- <t tement Âes promesses. »

à USt heure, fiu^ent introduits les ministres de k

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police^ de rihtérieur, des relations extérieures et de , la guerre. Le président lut la déclaration de l'Empereur, dont ils étaient porteurs. Fouché proposa de nommer, séance tenante, une commission de cinq membres, chargée d'aller auprès des alliés traiter des intérêts , des droits et de l'indépendance de la France. On observa que ce choix appartenait au pouvoir exécutif, qu'il 'était urgent d'établir. La Chambre arrêta :

« I® Que son président et son bureau iraient exprimer à Napoléon , au nom de la nation , la reconnaissance et le respect avec lesquels elle acceptait le noble sacrifice qu'il venait de faire ;

« a® Qu'il serait nommé une commission provisoire ** de gouvernement , dont trois membres choisis dans la Chambre des Représentans , et deux dans la Chambre des Pairs; et que les ministres continueraient leurs fonctions près de cette commission. >>

La Chambre vota ensuite l'acceptation de l'abdication de l'Empereur. Le ministre de la guerre demanda , et la Chambre sanctionna la proposition de déclarer traîtres à la patrie tous les militaires de tout grade qui ne se rendraient pas à leur poste.

« J'ai des motifs, dit le prince d'Eckmûhl, pour « réclamer cette mesure. Des émissaires cherchent à « faire déserter les gardes nationales qui sont dans « les places. Prenons garde de ne pas renouveler la . « faute du gouvernement provisoire, et de laisser « désorganiser l'armée. »

La Chambre des Pairs adopta les décisions de la . Chambre des Reprèsafitans sur la députation à 1 Êm-

a66 nisToiAE

pereur et la nomination de la commission executive. Un incident très grave marqua cette séance :

(c II faut s'exprimer franchement , dit La Bédoyère, a sur la forme de gouvernement que l'on prétend <c adopter. L'Empereur s'est expliqué ; son abdication (c est indivisible : elle est nulle si l'on ne reconnaît <c pas son fils. »

L'article 67 de l'acte additionnel, qui proscrivait la Maison de Bourbon , fut aussi rappelé dans la Chambre des Pairs, comme il l'avait été dans l'autre Chambre. On résolut de passer à l'ordre du jour sur ces importantes questions, afin de les laisser entières pour la discussion : elle s'engagea le soir même. Cependant les députations des deux Chambres s'étaient rendues auprès de l'Empereur, qui leur avait répondu :

« Je vous remercie des sentimens que vous m'ex- « primez. Je désire que mon abdication puisse faire <c le bonheur de la France , mais je ne l'espère point, a Elle laisse r état sans c/iej, sans existence politique. a Le temps perdu à renverser la monarchie aurait <c pu être employé à mettre la France en état d'écra- « ser l'ennemi. Je recommande à la Chambre de rente forcer promptement les armées. Qui veut la paix « doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette <c grande nation à la merci des étrangers. Craignez « d'être déçus dans vos espérances; c'est là qu'est le oc danger. Dans quelque position que je me trouve, « je serai toujours bien si la France est heureuse. Je a recommande mon fils à la France ; j'espère qu'elle « n'oubliera pas que je n^ai abdiqué que pour lui. Je ce l'ai fait aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de

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<c la nation : ce n'est qu'avec ma dynastie qu'elle <c peut espérer d'être libre, heureuse et indépen- « dante. »

Napoléon prononça cette réponse avec un accent si noble, si touchant, que tous les assistans furent profondément émus, et que Lanjuinais lui-même^ qui se laissait entraîner au souffle de la politique de Touché , ainsi qu'au torrent des idées du moment , ne put retenir ses larmes.

L'abdication de Napoléon mit les passions à l'aise, et les opinions aux prises dans la Chambre des Députés, sur laquelle Fouché exerçait , soit par ses créares, soit par ceux qu'il trompait, une assez grande influence. Napoléon II et la régence avaient évidemment la majorité dans la Chambre, mais le parti d'Orléans y comptait aussi un bon nombre de défenseurs que le ministre soutenait presque ouvertement, puisqu'il ne craignait pas de dire aux hommes qui conservaient de l'attachement pour le gouvernement républicain :« Mon Dieu, la république, je ce l'aime tout autant que vous; mais pour y arriver, <c il faut passer par V hôtel cV Orléans. )^ Ce mot n'était encore qu'un nouveau trait de duplicité. Une intrigue qui remontait assez loin et assez haut s'agitait en faveur du prince de Suède, qui , en i8i4, affectait sourdement le trône de Napoléon, après avoir rougi ses armes du sang des Français, et conduit les armées alliées au sein de sa patrie. Une assemblée composée de tels élémens couvait nécessairement des orages dans son sein : on les vif éclater à la séance du 23. Parmi les Réprésentans qui s'efiForçaient de faire déclarer la vacance du trône, M. Mourgues

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s'empara de la proposition de M. Dupin et lui donna une extension nouvelle. Le ministre d'État Regnault, en la combattant avec toute la force du bon droit et les armes de la raison , commit la faute ou eut la faiblesse de recourir à l'un de ces moyens termes qui ne sont pour l'ordinaire que de coupables lâchetés ou des palliatifs dangereux ^ et ne plaisent que trop souvent à la majorité d'une assemblée fatiguée d^une longue délibération. Il proposa, au lieu du conseil de régence , seule mesure légale et constitutionnelle dans la circonstance, une commission executive de cinq membres , qui aurait le choix et la direction des négociateurs à envoyer aux alliés : c'était prononcer de fait l'exhérédation de Napoléon II, et anéantir l'abdication de son père. La proposition de M. Regnault fut adoptée par la Chambre; ensuite, le conseiller d'État Béranger , après avoir éloquemment établi les droits de Napoléon II , éleva une question importante , en demandant la responsabilité du gouvernement provisoire. M. Dupin proposa de l'admettre à un serment. Le conseiller d'État Defermont repoussa cette proposition , en déclarant que la Chambre elle-même n'avait point caractère pour recevoir ce serment; et de là, reprenant l'argumentation de Béranger en faveur du droit constitutionnel de Napoléon Il à la couronne , il s'exprima avec tant d'énergie , que l'assemblée se leva d'enthousiasme aux cris de vive l'Empereur Napoléon II! On demanda et on adopta l'insertion au procès-verbal de ce mouvement de la chanAre. Béranger représenta sa proposition sur la respoQsabilité des membres du gouvernement provisoire. « Qu'arriverait-il, dit-û y si Tan

DE NAFOLlSOir. %^

£euXy infidèle à ses dei^oirs, venait à perdre votre con^^ fiance? yi La Chambre garda le silence, mais le nom de Fouché était sur toutes les lèvres. Le conseiller d'État Boulay de la Meurlhe reproduisit encore avec succès la grande question de l'hérédité au trône. « N'avons-nous pas une monarchie constitutionce nelle? L'empereur mort, l'empereur vit. Napo- « léon P' a déclaré son abdication; vous l'avez aca ceptée : par cela seul, par la force des choses, par K uneconséquence irrésistible. Napoléon II est empei( reur des Français. Vous ne pouvez pas même délibéa rer; nos lois fondamentales ont décidé la question... a L'abdication de l'Empereur est indivisible... Nous a sommes entourés de beaucoup d'intrigans , de fac- « tieux qui voudraient faire déclarer le trône vacant... ic Je veux aller plus loin. Je veux mettre le doigt sur

« la plaie. Il existe une faction d'Orléans Il est

« douteux que le duc d'Orléans voulût accepter la « couronne : mais s'il l'acceptait , ce serait pour la « rendre à Louis XVIII. — Je puis V assurer positive'- « ment, dit un membre. — Je demande, contitiue « Boulay de la Meurthe , que l'assemblée déclare et « proclame qu'elle reconnaît Napoléon II pour em- « pereur des Français. »

Cette proposition , qui agite l'assemblée , est vivement soutenue par le ministre d'État Regnault de Saint-Jean-d'Angély; il demande que tous les actes publics et privés soient rédigés au nom de Napoléon n, et qu'on le proclame dans cette séance. Plusieurs membres ont interrompu l'orateur, en substituant la nation à tout ce que le comte Regnault rapportait à Napoléon IL M, Dupin suit le même sys-

a'JO HISTOIRE

tème^ et le précise davantage : « Nous serions

a insensés y dit-il, d'abandonner ce que nous pou- « vons encore espérer d'un héros, pour l'attendre

a d'un enfant Je demande si Napoléon II pourra

a faire ce que son père, par l'acte de son abdication,

te reconnaît n'avoir pu faire? Qu'avons-nous à op-

cc poser aux ennemis ? la nation ! C'est au nom de la te nation qu'on se battra, qii'pn négociera; c'est « d'elle qu'on doit attendre le choix du soui^erain. it C'est elle qui précède tout gouvernement et qui

te lui survit — Que ne proposez-vous la républi-

tc que ? » dit un membre. Telle n'était pas la pensée de M. Dupin. Enfin, Manuel, après une improvisation très-habile sur la question politique qui occupait la France , l'Europe et les Chambres , après avoir reproduit tous les argumens en faveur de la reconnaissance de Napoléon II, par suite de l'abdication de l'Empereur, et révélé dans l'existence du parti républicain , du parti d'Orléans et du parti royaliste, les divisions qui menaçaient la France , conclut en ces termes : « Je répète que par cela seul qu'on l'a

mis euv question , Napoléon II doit être reconnu

Je demande que la Chambre passe à l'ordre du jour, mptivé : i** Sur ce que Napoléon II était desfenu empereur par le fait de l'abdication de Napoléon et par la Jorce des constitutions de l'empire.; 2® sur ce que les deux Chambres aidaient voulu et entendu, en nommont une commission de gouifernement, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin dans les circonstances extraordinaires ou elle se trouife, pour conserver sa liberté et son repos. » Ceci se rapportait à l'incertitude que l'orateur avait signalée sur l'espèce

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de régence qui serait donnée au souverain mineur. Cette proposition passa à l'unanimité , et , pour la seconde fois , l'assemblée et les tribunes se levèrent au cri de viue VEmpereur! Ainsi Napoléon II venait encore d'être proclamé par la Chambre des Réprésentans.

Les diverees résolutions delà Chambre des Représentans furent portées à la Chambre des Pairs , où la séance du soir devint aussi très-orageuse. Les amis de Napoléon ne pouvaient s'endormir sur la proposition de La Bédoyère, appuyée par M. de Ségur.

Le président ouvrit la séance et rapporta les dernières paroles de l'Empereur à la députation : « Je « nai abdiqué que pour mon fils, L'Empereur a abdi- « que, dit Lucien Bonaparte, vwe VEmpereur! Je « demande que la Chambre , par un mouvement (c unanime et spontané, déclare qu'elle reconnaît « Napoléon II comme empereur des Français. » Cette proposition, combattue par Boissy, fut violemment soutenue par La Bédoyère : « Je répète , dit-il , ce « que j'ai dit ce matin. Napoléon a abdiqué pour son « fils. Si les Chambres ne proclament point Napo- « léon II , l'abdication est nulle , de toute nullité. J'ai « entendu des voix autour du souverain heureux; « elles s'en éloignent aujourd'hui qu'il est dans le « malheur. H y a des gens qui ne veulent pas recon- « naître Napoléon II, parce qu'ils veulent recevoir la « loi de l'étranger, à qui ils donnent le nom d' allié. « L'abdication de Napoléon est indivisible. Si l'on ne « veut pas reconnaître son fils, il doit tenir l'épée, « environné de Français qui ont versé leur sang « pour lui, et qui sont encore couverts de blessures.

17^ HISTOIIUS

« Il sera abandonné par de vib généraux qui déjà « l'ont trahi. Mais si l'on déclare que tout Français (I qui quittera son drapeau sera couvert d'infamie^ «e sa maison rasée ^ sa famille proscrite y alors plus de a traîtres , plus de ces manœuvres qui ont occasionné « les dernières catastrophes, et dont peut-être quelle ques auteurs siègent ici. »

Au milieu du tumulte causé par cette violente im^ provisation, les cris à V ordre \ se font entendre^

' « Écoutez^moil ri reprend La Bédoyère. Le président se couvre , et le calme se rétablit. La discussion est reprise.

ce Que risquons-nous en disant ce qui est? dit le €< comte de Ségur. l^apoléon est mort politiquement, « quand il pouvait encore défendre son trône : il ne a faut pas que son sacrifice soit inutile. Son sueces* « seur est Napoléon IL Le gouvernement provisoire a traitera en son nom. Je demande que le gouverne- « ment provisoire prenne le titre de régence, r^ La proposition de Lucien, soutenue par le duc de Bassano, le prince Joseph, les comtes Rœderier, Ftahaut,

' Cornudet , est ajournée au lendemain , sur Favis de Thibaudeau. On s'étonna beaucoup d'entendre le ministre Decrès s'écrier avec véhémence : «c Est-ce le a moment de s'occuper des personnes? La patrie

« avant tout Je demande que la discussion soit

« fermée. »

Après cette discussion, la Chambre héréditaire, qui avait accueilli les résolutions de la Chambre élective, procéda à la nomination de deux membres du gouvernement, JLe choix des Pairs se fixa sur le

DE HAPOL^ON. ayî

baron Quinette et le duc de Yicence; les Représen* tans donnèrent leurs suffrages au général Grenier ^ au comte Camot y et au duc d'Otrante , qui obtint , dit-on ) la présidence par une supercherie. Dès ce moment y tout était consommé; Fouché occupait la place de Napoléon!

Le gouvernement provisoire ainsi constitué confia au prince d'Essling le commandement en chef de la garde nationale de Paris. La déclaration de Napoléon portait : « Les ministres continueront leurs fonctions « sous l'autorité de la commission. » Deux refusèrent de les exercer : le duc Cambacérès et le duc de Bassano. Boulay de la Meurthe et Berlier les remplacèrent j Fun à la justice , l'autre à la secrétairie d'État : M. Bignon remplaçait le duc de Yicence aux relations extérieures. Le ministre de la guerre se chargea de la défense de Paris; le maréchal Jourdan eut le commandement de l'armée du Rhin ; MM. de Pontécoulant , de La Fayette y Sébastiani, d'Argenson et Laforesty nommés plénipotentiaires, durent partir avec la mission d'aller porter aux alliés des paroles de paix.

Aussitôt après son installation , le gouvernement provisoire fut présenté à Napoléon : en y retrouvant deux de ses ministres et un de ses conseillers d'État, il dut se croire suffisamment garanti sous le rapport des égards et de sa sûreté personnelle. Le 27^ MM. Andréossy , Boissy-d'Anglas , Valence , Flauger. gués et La Besnardière, furent envoyés auprès de Wellington pour négocier un armistice.

Le gouvernement provisoire arrêta que tousses actes seraient publiés au nom du peuple français- IV. 18

Cette étrange disposition amena la demande d'une explication de la part de la Chambre étonnée. Sommé de s'expliquer, le duc d'Otrante dit que, puisque Napoléon II ri mail encore été reconnu par aucune puissance y on ne /wuifait traiter en son nom , et quil açait fallu ôter aux ennemis tout prétexte h un refus fie négocier. Ces paroles condamnaient évidemment ou détruisaient de fait la reconnaissance de Napoléon II, consacrée par l'adoption de l'amendement politique du représentant Manuel et par les suffrages de la Chambre des Pairs. Ainsi, cette commission éphémère de gouvernement prouvait qu'elle ne reconnaissait pas le fils de Napoléon comme son succès- • seur, tandis qu'elle n'était elle-même qu'un résultat de l'abdication faite en faveur de cet enfant, solennellement proclamé empereur. Cependant, le 28 juin la législature déclarait Paris en état de siège, appelait l'armée du Nord pour défendre la capitale au dehors , la garde nationale et les tirailleurs pour la défendre au dedans. Il n'était point question des fédérés, quoiqu'on eût consacré l'acceptation de leurs secours , en lisant à la tribune leurs généreuses propositions de se dévouer au salut commun. Les Chambres votèrent aussi des adresses patriotiques aux armées et au peuple français. Ce malheureux peuple, battu par tant d'orages, en butte à tatit de chances diverses, avait reçu, dans le court espace de dix-huit mois, des proclamations de Napoléon, de la régence, des souverains étrangers, du gouvernement provisoire Talleyrand; du comte d'Artois, comme lieutenantgénéral du royaume; de son frère, remonté sur le trône; de ce même prince, partant de nouveau pour

DE ICAPbtÉÔtf. i^S

tin exil dont le terme était incertain | pÙiS de Ndpofléoh, des Chambres, du gonvertiement provisoire Fouché : il allait en recevoir eiicore des scruvcfraltis alliés, et enfin de Lottis XVlll j prêt à reprendre la couronne. Heureusement l'histoire offre peu d'éxeniplesdecejeu bizarre de la fortune^ qui condainne une nation à flotter nécessairement entre des vœu* , des intérêts et des devoirs si opposés. La raison publique dut être être long-tettips ébranlée par le choc de ces singulières commotions j mais un grand peuplé ne périt jamais corps et biens; il survit aux tempêteii par Sa propre force.

Le Sojuin, le prince d^Eckmûhl^ ministre de la guerre, écrivait du quartier-général de la Vîllette à lord Wellington : « Vos mouvemens hostiles conti- « nuent, quoique, suwant leurs déclaratioiu , les « motifs de la guerre que nous font les souverains (c alliés n'existent plus, puisque l'empereur Napo- « léon a abdiqué. y> Et il lui demandait , en attendant la décision du congrès, Un armistice pareil à celui que le maréchal Suchet venait de conclure à Chambéry avec les généraux autrichiens , dont les instructions devaient être semblables k celles de Wellington. D'un autre côté, nos plénipotentiaires recevaient des alliés l'assurance de l'intention la plus prononcée de nUmposer à la P'rûnce aucune forme de gouvernement.

Mais la commission provisoire, sans perdre de vue un moment l'hôte encore si redoutable de l'Elysée, ne paraissait occupée que des intérêts généraux, et ne s'apercevait pas de toutes les manœuvres de son président , dans un intérêt purement personnel. Fou-

fà']6 msTomE

chéy qui seul sans doute était dans le secret de l'avenir , présidait lui-même avec une imperturbable duplicité aux soins de la guerre et aux soins de la pacification. Bien que déjà éclairé sur l'issue de la situation actuelle, il ne négligeait aucun moyen , soit par les communications , soit par les actes du gouvernement , soit enfin par des relations privées, d'entretenir à la fois la nation , l'armée , les Chambres, les alliés , et enfin le Roi dans une égale confiance. L'armée était organisée €t rassemblée pour la défense de Paris. Le maréchal Grouchy avait ramené quarante mille hommes et cent cinquante pièces de canon, après avoir battu les Prussiens à Wavre. Il était parvenu à suspendre à Soissons la marche de l'ennemi, qui, maître de j[^ompiègne , de Senlis , de Greil , était déjà plus près que lui de Paris : ce maréchal avait reçu le commandement de l'armée du Nord , appdée à la défense de la capitale. Le premier et le sixième coips se trouvaient sous les ordres du général Reille; le troisième et le quatrième corps , ainsi que la cavalerie du général Excelmans, obéissaient au général Vandamme. Drouot, le compagnon de Napoléon à l'île d'Elbe, commandait la garde, et le plus grand homme de guerre après Napoléon , Masséna, était à la tête de la garde nationale parisienne. D'un autre côté , M. de VitroUes que Napoléon n'avait pas voulu faire juger, était plus que libre, et exerçait publiquement à Paris et au quartier-général des fonctions confidentielles. D'accusé il était devenu protecteur, depuis la funeste résolution de l'abdication. Mais tant que l'Empereur reste à l'Elysée, l'armée et même le peuple lui appartiennent par leurs sentimens una-

nimes ; et les fédérés brûlent du désir de prendre la revanche de i8i4) en saisissant ces mêmes armes que le duc de Feltre , actuellement à Gand , leur avait refusées. Fouché et ses adhérens , les uns engagés dans sa cause par l'intérêt , les autres trompés par sa politique 7 quelques-uns par des craintes fondées sur de généreux motifs ^ sentent le besoin d'éloigner promptement celui qui même désarmé et presque captif; tient encore en échec, à Paris, ses amis et ses ennemis intérieurs , au dehors le roi et l'étranger : car qui peut calculer les suites de l'apparition subite de Napoléon à la tête de quatre-vingt mille soldats , de la garde nationale et de la population , qui peutêtre n'attend que lui pour se dévouer! Aussi, immédiatement après l'abdication , la peur et la politique sous le masque du zèle , avaient abordé , auprès de l'Empereur , la question de la pressante nécessité de son départ , et lui-même s'était hâté de déclarer qu'il devait s'éloigner de Paris , dans la crainte que les alliés pussent douter de sa bonne foi et calomnier son abdication. 11 mettait son honneur à exécuter sur-lechamp ses promesses , abandonnant à la conscience de ceux qui avaient accepté l'acte de son dévouement, le soin d'en remplir aussi les conditions. C'était ainsi qu'il avait agi pour la France lors du traité d'Amiens , et pour lui lors du traité de Fontainebleau. A ces deux époques, qui forment comme le cadre du tableau de son règne , il laissa les parties contractantes en dehors des engagemens stipulés. Jusqu'au dernier moment. Napoléon voulut rester fidèle à son grand sacrifice. Le 2 5 juin, il demanda deux frégates pour le transporter hors de France;

et aussitôt , se décidAnt ^ quitter le palais de TÉlysée, trpn petit quelques jours auparavant pour contenir la foule empressée des îimbitieux et des courtisans, et maintenant déserte par tous ces esclaves de la fortune ; il résolut d'attendre la réponse du gouvernemen|; provisoire à I4 Malmaispn, devenue la première station de TexiL

L'Empereur, descendu deux fois du trône que peut-être il pouvait conserver avec l'appui de la France, a revu l'habitation du premier Consul : il y est reçu par la princesse Hortense. Quelle véritable grandeur lui retrace ce charmant séjour, et quel bonheur la fille de Joséphine, aussi aimable que sa mère , et douée d'une force d'âme qu'on ne lui connaissmt pas avant une si cruelle épreuve ! Les images du grand Frédéric, éparses dans le§ appartemens? les portraits de François II et d'Alexandre, les marbres, les tableaux, tout dans Malmaison rappelle à Napoléon sa gloire militaire, tout l'entretient de l'armée qui a fait tant de prodiges avec lui. De quel lieu peut-il lui faire de plus touchans, de plus nobles adieux , que de la retraite où si souvent il 4 trouvé la pensée pt le repos de ses victoires? Aussi adressat-il à sps anciens compagnons d'armes cette belle et dernière proclaniaîion qui avait pour titre :

Napolwn aux ùfwes soldats de r armée dci'anl

Paris,

(C SOLPATS!

« Quand je pède à la nécessité qui ipe force de « m'éloigfler de la brqve aymée frapçaise, j'emporte

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a avec moi l'heureuse certitude qu'elle justifiera , pai* « les services éminens qne la patrie attend d'elle, c( les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent « pas lui refuser. Soldats ! je suivrai V05 pas, quoique « absent. Je connais tous les corps , et aucun d'eux « ne remportera aucun avantage signalé, que je ne « rende justice au courage qu'il aura déployé. Vous « et moi , nous avons été calomniés. Des hommes « indignes d'apprécier vos travaux ont vu dans les « marques d'attachement que vous m'avez données « un zèle dont j'étais le seul objet ; que vos succès « futurs leur apprennent que c'était la patrie parte dessus tout que vous serviez en m'obéissant , et « que si j'ai quelque part à votre affectiori, je le dois « à mon ardent amour pour la France, notre mère (c cominnne. Soldats ! encore quelques efforts , et la « coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra « aux coups que vous allez porter. Sauvez l'honneur, « l'indépendance des Français. Soyez jusqu'à la fin « tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et « vous serez invincibles. »

Ces généreux adieux ne parvinrent pas à l'armée , et ne furent pas même publiés dans le Moniteur; ils effrayèrent trop Fouché , dont ils auraient sans doute déconcerté les trames et les projets. Au lieu d'une noble et dernière satisfaction, un nouvel outrage attendait Napoléon. Le lieutenant-général Becter, membre de la Chambre des Représentans, arriva à la Malmaison , envoyé par la commission du gouvernement , qui avait mis sous ses ordres la garde de Napoléon. « L'honneur de la France , disait le ministre « de la guerre, commande de veiller à la conserva-

a8o HI8T01AE

<c tion de la personne de l'Empereur ^ et au respect « qui lui est dû. L'intérêt de la patrie exige qu'on «c empêche la malveillance de se servir de son nom ce pour exciter des troubles. »

Napoléon^ qui reconnut aussitôt les précautions de là frayeur cachée sous les apparences hypocrites du zèle I se contenta de répondre au général Becker : <c Qu'on aurait dû l'informer officiellement de cette « disposition, qu'il regardait comme une a£Eûre de <c forme et non comme mesure de surveillance ^ à la- « quelle il lui semblait d'autant plus inutile de vou- (c loir l'assujétir, qu'il n'avait pas l'intention d'en- « freindre ses engagemens. » Informé par le général de la marche du gouvernement et des dispositions des deux Chambres : « Que l'on me donne, dit-il, les <c frégates que j'ai demandées, et je pars à l'instant ce pour Rochefort. Encore faut-il que je puisse me ce rendre à ma destination sans risquer de tomber envi tre les mains de mes ennemis. Il me tarde de sortir « de France, afin de me soustraire aux desseins que <c rennemi a sur ma personne , et d'échapper à une <c catastrophe dont l'odieux retomberait sur la nation. » Napoléon était alors mieux inspiré qu'il ne le fut quinze jours après, quand il alla se précipiter dans le péril qu'il avait voulu éviter.

Si la commission de gouvernement avait mis à la disposition de Napoléon, au moment même de sa demande, les deux frégates qu'il réclamait pour se rendre aux États-Unis avec sa famille, la mer était libre, et l'Empereur eût échappé à la coalition. Mais la commission en agit autrement. Le 26 , elle chargea le général Y^ec\iÇT d^ accompagner Napoléon jusqu *à Vtle

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d'j^ixy et de rester auprès de sa personne jusqu'à l'arrivée des passeports ^raW/^ a\fait réclamés de V Angle' terre pour le passage de ce prince en Amérique. Elle donnait en même temps l'ordre au ministre de la marine de faire armer deux frégates à Rochefort , en leur fixant }es États-Unis pour destination. Par cette dernière mesure , elle donna l'éveil aux Anglais sur le point de l'embarquement , et remit volontairement entre leurs mains le sort de Napoléon. En effet , elle savait bien qu'elle ouvrait une négociation incertaine dans son issue ^ qui pouvait traîner en longueur ^ finir même par un refus; circonstance dans laquelle Napoléon , dont le départ ne devait avoir lieu avec sécurité que «'il était imprévu , se trouverait à la merci de ses plus cruels ennemis. Mais la sûreté dii grand homme parut être un soin secondaire pour la commission.

Napoléon à la Malmaison excitait les alarmes des membres de la commission. Non contens de lui enlever chaque jour, sous de nouveaux prétextes, la plupart des officiers sur le dévouement desquels il pouvait compter, lés cinq empereurs y comme il les appelait, écrivirent au ministre de la guerre, le 27 : « Il est indispensable que Napoléon se décide à « partir pour l'île d'Aix. S'il ne se résout pas à la « notification de t arrêté ^ vous le ferez surveiller à la « Malmaison , de manière à ce qu'il ne puisse s*en « évader.» Fouché, plus inquiet et plus pressant que les autres, manda au général Becker : ^nEn attendant « on doit prendre toutes les précautions pour la sûreté, « personnelle de Napoléon, et pour qu il ne quitte pas « le séjour qui lui est momentanément assigné. » Le

tffi% UISTÛlft^

mèwe jour , le ministre de la guerre , encore plus odieux par son lâche acharnement contre l'idole aux pieds de laquelle on l'avait vu si humblement prosterné , prescrivait au général Becker , en lui renouvelant Tordre du départ, de faire à Napoléon la notification de la décision de la commission des Cinq , et d'exercer la plus actwe surveillance pour qu il ne pût sortir de la Malmaison y dans le cas où il ne se déciderait pas à partir pour l'Ile d'Jix. La gendarmerie et les tfvupes étaient mises à la disposition du gênérai Becker pour garder toutes les avenues de la Malmaison. Ainsi Napoléon se voyait emprisonné, écroué par ses ministres et par ses généraux de la veille. Aussi , quand le général Becker eut communiqué ces nouveaux ordres à Napoléon , ce prince le chargea de déclarer au maréchal Davou^t que : les communications n étant plus libres y il renonçait au voyage; qu'il ne trouvait pas de garantie suj[fisante pour sa personne. Que d'ailleurs y en arrivant à cette première destination , // se considérait comme prisonnier ^ puisque son départ de Vile d'Aix devait dépendre des passeports, qui lui seraient sans doute refusés, pour se rendre en Amérique. D'après cela, ajouta Napoléon, je suis décidé c^ recevoir mon arrêt à la Mcdmaison , et, en attendant qu'il soit statué sur mon sort par le duc de fVellington , auquel le gouvernement peut annoncer ma résignation, je resterai à la Malnmisonj persuc^é que l'on n'entreprendra rien contre moi qui ne soit digne de la rtation etdesongouverne/nent.» Le général Becker écrivit cette réponse sous la dictée de l'Empereur, qui avait bien jugé la démarche de Fouché auprès de Wellington.

I>E NAPOLÉON. a 83

Cepepdait l'ennemi faisait des progrçs et menaçait les environs de Malmaison j Blûcher avait déjà des partis du côté de Saint-Germain. A cette nouvelle, les derniers défenseurs, groupés autour de Napoléon, firent des reconnaissances, et le général Bec!ker, suivant les ordres de son prisonnier , brûla le pont de Chatou, qui avait dû sauter, ainsi que celui du Pec; mais ce dernier allait être livré à l'ennemi par un Français, qui oserait demander et qui obtiendrait la récompense d'une telle action! On transmit au général Becker, le 28, un nouvel ordre de se conformer aux instructions données au ministre de la marine. Le comte Merlin fut chargé de se joindre au général pour déterminer Napoléon à partir. M. Bignon, chargé du portefeuille des affaires étrangères , venait de recevoir la réponse du duc de Wellington... <$Pour ce qui regarde un passeport pour Napolépa Bonçparte pour passer auJC Etats-Unis cV Amérique, je doi^ prévenir V. Exç. que je n ai aucune autorité de mon'gpu" vernerrwnt pour donner une réponse quelconque à cette demande, y* Le ministre de la marine et le comte Boulay de la Meurthe arrivèrent le soir à la Malmaison pour décider Napoléon; il leur promit de se mettre en route le lendemain.

Mais avant de monter en voiture , il entendit un coup de panon. Cette explosion devint électrique pour cette ame encore toute guerrière : « Qu'on me « nomme général, dit-il vivement au comte Becker , «je commanderai l'armée; je vais en faire la dp- « mande, partez de suite.... Expliquez leur que je ne « veux pas ressaisir le pouvoir, que je veux écraser « l'ennemi et le forcer à traiter d'une manière plus

a 84 HISTOIRE

c( avantageuse avec le peuple français.... qu'ensuite je poursuivrai ma route... » Blûchery par la plus haute des imprudences, s'était séparé des Anglais , et nul doute que son armée n*eût été écrasée, si Ton avait laissé Napoléon profiter d'une position décisive qu'il avait saisie et jugée avec la rapidité de son coup d'œil militaire. Becker était Français , il sentit l'importance de la dernière victoire que le grand capitaine voulait remporter pour le salut commun ; et , malgré la rigueur du mandat qui l'attachait à la personne de Napoléon , il partit pour Paris. Sa confiance était un honorable témoignagne rendu au caractère de l'Empereur, qu'il croyait avec raison aussi incapable de manquer à sa parole que d'user d'un tel subterfuge pour s'échapper. Des sentimens aussi élevés que ceux du héros , un si généreux sacrifice , ne pouvaient entrer dans l'ame de Fouché. « Est-ce qu'il se moque de nous? dit-il après la lecture de la lettre de Napoléon; d'ailleurs y il sera sans doute parti y et il est à présenta haranguer les soldats. » Le général se rendit garant de la parole de Napoléon. Cependant Carnot, trop éclairé pour ne pas comprendre l'à-propos et l'importance de la proposition de Napoléon, penchait à le replacer à la tête de l'armée; mais Fouché, d'autant plus obstiné à défendre l'avis contraire qu'il craignait de voir toutes ses trames coupées tout à coup par le succès de Napoléon, succès auquel il croyait plus que personne, parvint à déterminer ses collègues au refus , par des raisons dont quelques-unes ne manquaient pas d'évidence et de force, quoique au fond elles ne servissent qu'à colorer les manœuvres ténébreuses d'un lâche et d'un traître. Les membres de la com-

DE NAPOLIÊON. a85

mission répondirent à l'Empereur : (c Que leur dece voir envers la patrie ^ et les engagemens pris avec <c les puissances étrangères , ne permettaient pas d'accepter son offre. » Carnot fut chargé de porter cette décisjion. Napoléon parut indigné et affligé d'une conduite aussi opposée au caractère français que nuisible aux intérêts delà France. <c£h bien! puisque c'est ainsi , partons , partons ! » dit-il au général Becker, qui était de retour des Tuileries. Après cette exclamation, Napoléon chargea M. de Flahaut d'aller à Paris concerter son départ et son embarquement avec les membres de la commission. Dans l'intervalle de l'absence de cet officier , oubliant les affreuses paroles du prince d'Eckmûhl, qui avait osé proférer au conseil la menace de venir arrêter lui-même son empereur , Napoléon fit éclater aux yeux de l'amitié une douleur profonde du refus de la commission; ensuite livré à des mouvemens généreux et passionnés , il paraissait vouloir reprendre son épée et courir se mettre à la tête de l'armée sous Paris. « Il faut en « finir y disait-il; si vos cinq empereurs ne veulent rt pas de moi pour sauver la France, je me passerai i< de leur consentement. Il me suffira de me montrer, a et Paris et l'armée me recevront encore une fois <c en libérateur. » Mais le malheur de la France, qu'il pouvait accroître en cas de revers , arrêtait ses résolutions.

Pendant les entretiens si graves qu'amenait la position de Napoléon, position cruelle sans doute, mais non désespérée, si ce grand caractère n'eût pas trouvé, dans sa haute raison et dans un amour sincère du pays, des motifs puissans pour ne pas écouter

286 ITTSTÔIHE

les conseils de son audace natufelle , on apprit que les Prussiens se proposaient d'enlerer TEmpereiir, et que Blûcher avait menacé de lui ôtér la Tie par le plus lâche des crimes , s'il parvenait à se saisir de sa personne. L'Empereur fit alors quelques dispositions pour se mettre à l'abri d'une surprise ; mais elles étaient inutiles : ses anciens compagnons d'armes, les soldats, les officiers, les généraux, placés dans la direction de la Malmaison , veillaient sur lui , prêts à verser pour sa défense jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

La proximité de nos troupes dil dernier asile de l'Empereur, la crainte que, touché des nouvelles preuves de leur dévouement, Napoléon lie résistât pas à l'envie de se battre à leur tête ; que l'armée , toujours idolâtre de son ancien chef, ne vîntle reconquérir et le forcer de la conduire à l'ennemi, du enfin que Blûcher ne parvînt à réussir à exécuter son odieux projet, jetèrent la commission dans tthe perplexité dont l'éloignèment de Napoléon pouvait seul la tirer. Le 29, à trois heures et demie du matin, elle envoya de nouveau le ministre de là marine et le comte Boulay de la Meurthe le presser de partir surle-champ; il promit de le faire dans la journée. A cinq heures moins un quart, Napoléon, tout troublé intérieurement des adieux de la princesse Hortense, qui avait montré* le cœur de sa mère Joséphine dans des momens si cruels , ému des larmes du petit nombre des serviteurs fidèles dont l'avenir l'inquiétait bien plus que le sien , frappé au cœur par le douloureux sentiment d'une séparation éternelle avec la Frctnce , mais la contenance ferme, la voix calme , les

DE ffkPOhioUf. 287

traits sereins, comme tin homme supérieur auxcdups de la fortune, ifee jeta dans la voiture de Ttin de ses officiers, suivi des généraux Bertrand, Hovîgo et Becker. La veille on lui avait proposé de se livrer lui-même aux étrangers , à l'Empereur Alexandre, par exemple : « Ce dévouement serait beau , avait-il ré- « pondu ; mais une nation de trente millions d'hom- « mes qui le souffrirait serait à jamais déshonorée. » La commission , par un message du 3o juin , déclara aux deux Chambres les graves considérations qui lui avaient imposé le devoir sacré d'éloigner Napoléon de Paris. L'Empereur avait annoncé l'interition de ne pas s'arrêter dans son voyage , mais il voulut coucher à Rambouillet. Pendant la nuit, il envoya des courriers sur la route afin d'aller au devant des nouvelles de Paris; il pensait que, pressé par l'imminence du danger, éclairé par la nécessité, le gouvernement le rappellerait pour le salut commun. A la pointe du jour, il reçut un courrier, lut la dépêche , et dit au général Becker , en levant au ciel des regards contristés : «C'est fini! c'en est fait dé la rf France! Partons.» A huit heures du matin, il quitta la résidence impériale , après avoir donné ordre au concierge de lui envoyer le mobilier de quelques appartemens. La demande qu'il avait aussi faite de la bibliothèque de Trianon , composée de deux mille deux cents volumes , à laquelle il voulait qu'on joignît ¥ Iconographie de Visconti et la Description de r Egypte j l'un des monumens dont sa gloire et sa munificence avaient doté le pays, fiit deux jours après la matière d'une communication du gouvernement. La Chambre des Représentans accueillît ce

a8.8 HISTOIEE

vœu y qui forme un singulier contraste avec la puissance de celui qui disposait naguère des destinées de cent cinquante millions d'hommes! Dans sa route. Napoléon s'arrêta à la barrière de Tours, s'entretint avec le préfet, et partit ensuite pour Poitiers, d'où il expédia un courrier au préfet maritime de Rochefort.

Le même jour quinze généraux et le ministre de la guerre signaient au camp de la Yillette une lettre adressée à la chambre des Représentans : «c Nous sommes en présence de nos ennemis. Nous jurons entre vos mains , à la face du monde , de défendre jus^ qu'au dernier soupir la cause de notre indépendance et de V honneur national. On voudrait nous imposer les Bourbons... Dans nos succès on nous a vus grands et généreux : dans nos rei»ers , si Von veut nous humilier , nous saurons mourir... » Au même moment, la Chambre des Représentans votait une adresse au peuple français dans le même sens. Elle avait aussi iernûné le projet de constitution, qui pouvait encore rallier tous les esprits, en donnant à la patrie autant de défenseurs que de citoyens. A cette occasion, les cris de vive Napoléon II! avaient retenti dans l'enceinte législative , et mêlé le nom du jeune prince à l'espoir de la liberté consacrée par le nouveau pacte social. De son côté , le général Lamarque venait de signer la pacification de la Vendée* Mais l'événement touchait à sa^fin pour l'armée , pour les Représentans et les Pairs, pour Napoléon II et pour la commission de gouvernement. En effet, le président , qui agissait en dehors d'elle et la trahissait sans aucune pudeur , sans songer qu'il préparait lui-

DE NAPOLlk>K. SftSg

même sa propre perte ^ informa les Chambres , le a juillet, que l'on traitait d'un armistice au quartiergénéral du duc de Wellington.

Arrivé à Niort, Napoléon y trouva un triomphe populaire. C'était une perfidie de la fortune. Sa route était semée d'écueils pour son courage , outre ceux qui se cachaient dans les replis de son ame , ouverte à une profonde douleur, sans cesser de rêver encore de nouvelles espérances. Entraîné par les acclamations des habitans, et par l'enthousiasme de la garnison de Niort, dont la plus forte partie, officiers et soldats , vinrent se jeter à ses pieds , en le suppliant de se mettre à leur tête, et informé qu'il existait déjà à Rochefort de grandes difficultés pour la sortie des frégates , il ordonna au général Becker d'écrire au gouvernement afin de les lui signaler. <c DiteS'lui aussi quil œrmatt mal V esprit de la France; qui il s'est trop pressé de niéloiffier; que s'il avait accepté ma proposition, les affaires auraient changé de face; que je pourrais encore y au nom de la nation , exercer une grande inJUtence en appuyant les négociations par une armée à laquelle mon nom servirait de point de ralliement... » Au moment où le général Becker , chargé de transmettre [ces mémorables paroles , achevait sa lettre , on apprit qu'une forte canonnade avait été entendue le 3o; l'Empereur dicta et fit ajouter le post^criptum suivant : « Nous espérons que l'ennemi nous donnera le temps de couvrir Paris , et de voir l'issue des négociations ; siy dans cette situation, la croisière anglaise arrête le départ de V Empereur y vous pouvez disposer de lui comme général, uniquement occupé du désir d'être Vf. 19

utile à lu patrie, » Il chargeait atmi le général Bedter die demander au gouvernement d'antoriser le capi* taine de la frégate à communiquer avee le comman* dant de là station anglaise pour sa sûreté personnelle, et pour épOi^gner à la France la douleur et la honte de le voir enlever à son dernier asile , pour être livré à la discrétion de ses ennemis. Le 3 , Napoléon atteint Rochefort , où l'ennemi prévenu a établi sa croisière. Il attend la réponse à la lettre écrite de Niort, sous sa dictée, par le général Becker. Cette réponse arriva le 4* Le ministre de la guerre disait : ce Les garnisons de Bochejort et de La Rochelle doiifent vous prêter main forte pour faire em barquer Napoléon, v La com^ mission écrivait également : « Napoléon doit s'embarquer sans délai. Il aurait pu partir le 2g Employez

lafor€^..i.. Faites'-le partir..... Faites4e embarquer..... Ses services ne pewent être acceptés à cause de nos

engagcmens avec les puissances La commission

voit des inconvéniens à ce que Napoléon communique

avec V escadre anglaise Elle tefuse la permission

demandée » Il faut donc tenter absolument le

passage sur les frégates. Napoléon ordonne de mettre à la voile. Le vent se lève favorable pour échapper aux Anglais, et dans le cas où Ton ne pourrait se soustraire à leur vigilance, une des frégates leur livrera un combat dont la défaite serait glorieuse^ et l'autre, celle qui portera Napoléon, obtiendra l'éternel honneur de le sauver. Chacun dors aurait fait son devoir^ même la commission de» Cinq; tnsxiA le commandant ) appelé par l'Empereur, lui présente lôs instructions qu'il a reçues; elles sont précise»..- « Le gouvernement a fait armer vos frégates pour

faire porter Napoléon aux États^Unisk li &ppmwè Umt ce qu exigera le suecès dt votre mission y et votss ne ferez rien de trop pour saus^er V honneur du gou-^ ifernement , en exposant vos bdtimens et votre liberté, >i Cependant comitie dette phrase présente une sorte d'ambiguitéy et qu'au besoin le commandant desfré^ gâtes peut l'interpréter dans un sens généreuit, la commissioli ajoute 2 u II votis est njâpËirnu n'ÀccoiMc*^

Phm VOTRE MlSSIOir ^ SI LBS BAtlHÈirS DE l'ÉTAT PEUVjBKT

COURIR QUELQUE DAiTGER. n Le ddugér n'est que trop manifeste pour Napoléon ^ puisque ses trois minis*^ très qui siègent à la commission sont alarmés de celui que peuvent courir les frégates! Ainsi , la seule ressource qUe la prévoyatice de là commissioil ait préparée à Napoléon, en l'envoyant à Rochefûrt; en avertissant Wellington par la démande d'un sauf«> conduit 9 et en désignant le point de départ dand l'ordre donné au général Becker de conduire à l'île d'Aix l'eititemi gommùv , cette ressource consiste à se livk^er lui<-méme aux mandataires des vainqueurs de Waterloo! Le refus du commaindant d6s frégates d'obtempérer à la demande de Napoléon efet d'au** tant mieuic caractérisé ^ qu'un navire danois ^ com'» mandé par M. Besson ^ officier français ^ a montré la route aux frégates ^ et est sorti du port sous les yeux de Napoléon) il échappe à la croisière^ et il parcourt librement les mers ! ! ! (

Le jour où Napoléon ne peut plus même sortir de France sui" un navire français^ le 3 juillet, le palais deSaint^Gloud^ où tant de fois il reçut la France et^ l'Europe^ le palais de Saint^Cloud ^ devenu le quartier^» général d&Blûchety voit signet*^ en vertu des pou '

99^ HBTOIBE

voirs donnés par le maréchal Davoust au baron Bignon , chargé du portefeuille des affîdres étrangères, au général Guilleminot , chef d'état-major de l'armée, au comte de Bondy, préfet de la Seine, la convention qui remet Paris entre les mains des alliés et envoie l'armée au-delà de la Loire, pour y subir un arrêt de dissolution. Ces éphémérides sont tragiques. Elles ont aussi un lendemain bien étrange; car c'est dans la séance du 4 9 que le représentant Garât donne lecture de la Déclaintion des droits des Français et des principes fondamentaux de leur consùtution. Le 5 le Moniteur réunit encore deux actes bien di£férens dans ses colénnespassives.L'un est la déclaration de là Chambre des Représentans, signée de son président et de son bureau, par laquelle elle publie hautement ses sentimens et ses principes politiques, conformément à la nouvelle constitution :

a Les troupes des puissances alliées vont occuper

a la capitale La Chambre des représentans n'en

ic continuera pas moins de siéger au milieu des habific tans de Paris , où la volonté expresse du peuple a

ce appelé ses mandataires Elle déclare qu'elle se

ce repose sur le respect des puissances alliées pour (c l'indépendance de la nation , si positivement

ce exprimé dans leurs manifestes Que le gouver-

cc nement de la France ^ quel qu'en puisse être le « chef, doit réunir les vœux de la nation légalement a émis... Ainsi, tout gouvernement qui n'aurait d'au- « très titres que des acclamations et la volonté d'un ce parti, ou qui serait imposé par la force, tout goûte vernement qui n'adopterait pas les couleiu^ natioee nales, et ne garantirait point la liberté des ci-

DE NAPOUÉOir. 293

« toyens, etc., etc. (les droits du peuple), n'aurait t< qu'une existence éphémère.... Que si les bases « énoncées dans cette déclaration pouvaient être « méconnues ou violées , les Représentans du peu- « pie... protestent d'avance à la face du monde entier «* contre la violence et l'usurpation... » L'autre acte était la proclamation de la commission du gouvernement, aussi adressée aux Français. « Dans les cir- « constances difficiles où les rênes de l'État nous tf ont été confiées , il n'était pas en notre pouvoir a de maîtriser le cours des évènemens et d'écarter « tous les dangers ; mais nous devions défendre les « intérêts du peuple et de l'armée , également comte promis dans la cause d'un prince abandonné par ce la fortune et la volonté nationale , etc. » La séance du- même jour delà Chambre des Beprésentans fut consacrée à la discussion de la Déclaration des Droits du peuple français. Elle passa à la majorité de trois cent vingt et un votans ; sur trois cent soixantetrois !

Le 6, la garde nationale parisienne déclara, par l'organe de ses chefs de légion et de ses majors, quelle tiendrait à honneur de conserver à jamais les couleurs nationales y qui ne pourraient être abandonnées sans danger. Immédiatement après , le Moniteur publie cette déclaration du Roi aux Français :

a J'apprends qu'une porte de mon royaume est « ouverte, et j'accours.... Je n'ai pas permis qu'aucun <c prince de ma famille parût dans les rangs des ic étrangers... Mon gouvernement devait faire des «c fautes : peut-être en a-^-il fait... Il est des temps où

a94 nuToiiif:

d lea intentions }es plus pures ne suffisent pas pour ir diriger y et quelquefois même elles égarent. Je «E promets I moi qui n'ai jamais promis e» vain ( FEurope entière le sait) , de pardonner , à l egftrd f des Français égarés , tout ce qui s'est passé depuis ft le jour où j'ai quitté Lille au milieu de tant de a larmes, jusqu'au jour où je suis rentré dans Cam* tf brai au milieu de tant d'acclamations. Cependant ¥ le sang de mes sujets a coulé par une trahison <r dont les annales du monde n'offrent pas d'es^em^ ^ pie, Cette trahison a appelé l'étranger dans le n cœur de la France; je dois donct pour la dignité a de mon trône I pour l'intérêt de mes peuples , pour « le repos de l'Europe , exempter de pardon les iostin gateurs et les auteurs de cette trame horrible» Ils K seront désignés à la vengeance des lois par les u deux Chambres 9 que je me propose de convoquer ic incessamment,

<c Cambrai, a8 juin.

« Louis.

« Plus bas :

tf Le prince m TAixEYftAwp, »

Dans une situation aussi cruelle , où la terre et la mer étaient également fermées à Napoléon par Je gouvernement provisoire et par la coalition , ce prince ^ h générosité de résister aux vives et continuelles instancesi qu'il reçoit de l'armée victorieuse de Lamarque d^s la Vendée, et de celle que cpiiimande Clausel à Bordeau3^? Le fléau de h guerre civile est h tête de Méduse qu*il opppije invincible-

paent h (cptte clemière et violepte tçatg{;ip]) 40 rep^r raître epcpre à 1^ tête de$ soldats frapçais qui l'^p^ pell^nt; il congédie, les Igrme^ aw yeux, les gépéraux 9 les ofiQpiers qui sout venus lui porter ces p^o}^ de la gloire; son sacrifice doit être complet.}! repousse Fidée que le s£^ug français ne coulerait pas pour 1^ patrie I mais pour lui seul. Après 1^ journée dp Waterloo , où il a été désobéi et tralii » entouré dp pouvelleseuibûçhes, preçqup menacé par un ^rrêt dp luort s'il reste sur le sol français ^ il a le droit et Jp pouvoir d'eu appeler une dernière fois aux armes ; cependant 9 malgré cette certitude, pt quoique rempli du gentiment de sa force, il ne veut pas risquer le sort du pays à pe grand jeu de U fortuup qui up promet qu'un triomphe toujours si voisin de l^ défaite. D'ailleurs, si l'éyènpmpnt venait à lui être contraire, où fuirait-^il après cette dernière catastrophe , qui l'aurait couvert inutilement encore du sang de ses braves ? En Corse ? il le sait , cette patrie de son obscurité lui est puvprte. Il pourrait , au milieu de ces mêmes montagnes de la Eonda, où la guprre le fit tressaillir, il y a quarante-six ans, dans le sein de sa mère , défier long-temps toutes les armées de l'Europe. Un sentiment sublime éteint tout à coup dans son ame cette séduction puissante de réguer, de combattre et de mourir aux lieux qui l'ont vu naitre. Il ne sera pas dit que seul il aura trouvé le port dans le naufrage du peuple Jrançais l

Napoléon résidait à Eochefort, non en fugitif, mais comme prince; reçu par la première autorité di| département , accueilli par les acclamations du peuple I il habitait la préfecture , avec les mêmes

agô HisTOiM

honneurs qu'aux Tuileries. Toutefois il n'était guère accessible qu'au duc de Rovigo, son ancien ministre, et au général Bertrand , son grand-maréchal. Le 8, après d'assez mauvaises nouvelles , l'Empereur, suivi de Bertrand , de Rovigo , de Becker et de Gourgaud , quitte la France au milieu des témoignages de dévouement et de regrets des militaires et de la pc^ulation, et monte un canot de dix rameurs, 'pour aller coucher à bord de la Saut. L'équipage de la frégate lui prodigue tous les honneurs dus à sa personne , à son rang, à sa gloire, à son malheur^ qui le rendait plus auguste au lieu de le rabaisser. Le lendemain , il descend à Tile d'Aix; il s'empresse d'inspecter la garnison, de visiter la place, aux cris, redoublés de vwe l'Empereur ! poussés sur son passage par les militaires et les habitans : cette revue est le dernier adieu qu'il fait à la France comme général; ces acclamations , le dernier adieu qu'il reçoit comme souverain. Il retourne à bord; mais une dépêche du ministre Decrès, en date du 6, accompagnée du dernier arrêté du gouvernement provisoire, informe le général Becker que si Napoléon voulait aller à bord de la croisière anglaise , ou directement en Angleterre , il de\Hiitj aire par écrit au préfet maritime la demande d'un parlementaire ; il devait en être de même pour obtenir un aviso , si Napoléon se décidait à partir pour l'Amérique. Sous aucun motif Napoléon ne pouvait débarquer sur le territoire français y sous peine y pour le commandant du bâtiment, de haute trahison. D'après ces nouvelles et impératives instructions, une péniche fiit envoyée à l'île de Ré , pour connaître , par les signaux, le nombre des bâtimens anglais et

DE NAPOLléON. ^97

la position de leurs stations. Ce rapport n'arriva que le 10 9 et ne continua qu'à redoubler , dans. Napoléon, le supplice de l'irrésolution. Il se décida seulement à faire partir sur-le-champ, en parlementaires, pour l'escadre anglaire, le duc de Rovigo et le comte de Las- Ca^es,les chargeant de s'informer si l'on avait reçudes sauf-conduits , et comment il serait accueilli en Angleterre s'il y allait demander l'hospitalité. A deux heures , les deux envoyés revinrent avec cette réponse : Que le commandant de la station anglaise prendrait les ordres de l'amiral, ce qui devait employer trois ou quatre jours. Cette circonstance força donc Napoléon de reprendre les tentatives entretenues, afin de pouvoir se dérober sur un bâtiment léger aux regards de l'ennemi. Cependant le Bellcrophoriy où avaient abordé Rovigo et Las-Cases, les suivit et vint mouiller dans la rade des Basques; les stations des deux nations furent dès lors très rapprochées.

En conséquence, le 11, le général Lallemand partit sur une péniche à bord de la corvette la Bayadèrcy pour la rivière de Bordeaux. Les marins de Rochefort répondaient du capitaine. Le 12 seulement, Napoléon apprit par les journaux que le gouvernement royal avait remplacé le gouvernement provisoire, et que les alliés étaient à Paris. Alors, pressé par l'impérieuse nécessité , Napoléon déclara sa volonté d'eller chercher un refuge sur la croisière anglaise. Il fit embarquer ses bagages sur VÉpervier et sur la Sophie^ et retourna à l'île d'Aix, où il voulut attendre le retour du général Lallemand. Son affreuse anxiété fut bientôt portée au comble par

»9^ ffi»TaiM

l'arrivée de soq frère » qui lui ppoftpma tPUtwlas nouvelles de Paris, Joseph lui donna le coqseil de prendre k Tiofitaot même uu parti quelconque , avant que le nouveau ministère, à la tête duquel se trouvaient Talleyrand et Foucbé , ne fît mettre un embargo sur les bâtimens de l'État, et ne lui enlevât tout moyen de salut. Dans le même moment Lallemand revint de sa mi^ion : la Bayadère 3e mettait aux ordres de Napoléon. Xa rivière de Bordeaux n'était point surveillée : Il y avait de plus en partance un bâtiment américain sur lequel on pouvait tronir per la croisière. Mais, d'un autre côté} le drapeau blanc flottait déjà sur les forts de la route à parcourir par terre. U fallait faire quatre lieues de la Tremblaye k Royan , pour éviter le passage de Maumusson ; tel fut le rapport du général Lallemand. Malgré le péril duj trajet par terre, ce parti était eqcorç le meilleur. Mais l'idée affreuse et révoltante de pouvoir être arrêté par une patrouille, traduit sur-lerchamp devant une commission militaire ou un tribunal prévôtal, comme ayant reipis le pi^d sur le continent français, au mépris des instructions récemm^at envoyées, souleva l'ame de Napoléon, et, après avoir reçu les adieux de son frère Josepb, qui de Rochefort mit à la voile pour d'Amérique , il se détermina à partir, dans la nuit du i3 au 14? sur un bâtiment neutre danois, avec Bertrand» Bovigo, Lallemand et Gourgaud^ Un incident domestique fit changer tout à coup cette salutaire résolution. Méuxes difficultés avaient eu li^u le 1 3 au soir ppur s'embarquer sur des chasse-marées.

On était di\xi[\:\Q tempi pressait; N^poléou décidât

DE iTÀPûiiBûN. agg

esfin que JjasHCases et Lallemand se rendraient en parlementaireil à la station anglaise , pour y chercher la réponse aux ouvertures faites le lo. Le capitaine Maitland^ commandant le Bellérophon^ leur dit: n qu'il attendait à chaque minute les ordres relatifs « aux saufs-conduits, mais que si l'Empereur voulait , « dès cet instant , s'embarquer pour l'Angleterre , « il était autorisé à l'y conduire , et à le traiter avec tf tout le respect et les égards dus au rang qu'il avait fç occupé. » Le capitaine ajouta : ce que, d'après son ff opinion privée ( et plusieurs autres capitaines préic sens se joignirent à lui), on ne pouvait douter que (< Napoléon ne trouvât un accueil favorable en Angle*tf terre ; que dans ce pays le prince et les ministres 1BC n'exerçaient pas le pouvoir arbitraire du continent; « que le peuple anglais avait une générosité de seni- «c timens et une libéralité d'opinions supérieures à la % souveraineté mém^. v Ces protestations , où Napoléon vit l'assurance d'une loyale hospitalité, décidèrent et durent décider celui qui avait eu la généreuse pensée de la demander. Mais elles cachaient un piège infâme. En effet , le capitaine qui osait prodiguer ces explications rassurantes avait reçu, dès le 7 juillet, de la part de lord Keith, et par l'entremise de sir Henri Hotham , l'injonction de redoubler la vigilance pour intercepter Bonaparte. u S'il vient à être pris, écrivait l'amiral, il doit a. m'étre amené dans cette baie ( Plymouth ) , parce « que j'ai des ordres pour disposer de sa personne. » Une autre lettre en date du 8, écrite au capitaine, en renouvelant l'injonction de redoubler de vigilance afin de ^'ernparer de l'Empereur, portait ; « Si

300 mSMIRB

« vous êtes assez heureux pour l'intercepter, vous ce devez le transférer, avec sa famille, sur le vaisseau <c que vous commandez, Fy tenir sous bonne et sûre ce garde, revenir en toute diligence au port le plus tt voisin d'Angleterre; interdire, à votre arrivée, « toute communication avec la terre, et garder le (c plus profond secret sur toute l'affaire, jusqu'à ce <c que vous receviez des ordres ultérieurs de l'ami- (c rauté. 7i Trop élevé au-dessus des lâches détours auxquels s'abaissait le ministre des volontés de lord Keith, avide de saisir sa proie. Napoléon, persuadé d'ailleurs par le conseil unanime de ses compagnons, qui ne pouvaient soupçonner une telle déloyauté, accepta l'hospitalité du Belléfvphon avec une noble confiance. Ce sentiment éclate au plus haut degré dans ce qu'il fit écrire au capitaine Maitland par le grand*maréchal, et plus encore dans la lettre sui* vante , dont il chargea le général Goui^aud pour le prince régent d'Angleterre :

a Altesse Royale,

m En butte aux factions qui divisent mon pays, et a à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Euc< rope , j'ai terminé ma carrière politique , et je viens, « comme Thémistocle , m'asseoir au foyer du peuple <c britannique. Je me mets sous la protection de ses a lois , que je réclame de V. A. R. comme du plus « puissant , du plus constant et du plus généreux de ce mes ennemis.

« Rochefort, 1 3 juillet i8i5.

« Napoliéon. »

Malgré la convention faite avec le capitaine Mait-

BB NAPOliOir. 3oi

land, que Gourgaud aurait toutes les facUités pour remplir son message, et remetre à Son Altesse Royale la lettre dont il était porteur, cet officier, expédié à Plymouth sur la corvette le Slane/j à bord de laquelle il fut toujours considéré comme parlementaire, reçut de l'Amiral Keith la défense de débarquer, et ne put obtenir aucun moyen de communication directe avec le prince.

Le i5, Napoléon se rendit à bord de VÉpervier; mais à l'instant d'y monter , il dit au général Becker ces belles paroles qui rappellent celles de Crassus à ses soldats : « Retirez-vous ^ général; je ne veux pas qu'on puisse croire quun Français soit7>enu me lii^rer âmes ennemis. » Avant ce moment. Napoléon avait remis à cet officier une copie de sa lettre au prince régent , en ajoutant :

« Puisque je suis un obstacle à la paix de TEurope, « je ne puis lui donner une plus grande preuve de <c de ma condescendance à ses désirs, qu'en me <c livrant à la puissance qui dirige la politique du « continent.

a C'est à la postérité qu'appartient désormais le « jugement de la conduite des souverains envers la « France. En continuant la spoliation de notre a patrie, il seront condamnés par leurs propres ce manifestes; et les monumens historiques que ces « grandes catastrophes transmettront aux générale tions à venir, fixeront l'opinion des siècles futurs a sur la grandeur de mes entreprises.

« Que la paix de l'Europe devienne donc le prix de a ma renonciation au trône de France ! Que l'em-

3oi ntsToiius

<K pereiir Alexandre soutienne le caractère de gftm* a deur et de magnanimité qui le distingue dans les u circonstances mémorables de son règne ^ qu'il u n'oublie pas que , dans la situation où se trouve (c l'Europe ^ le repos de la Russie dépend de la covt* a servation de l'ancienne France. Enfin , que les sott« <f verains qui règlent maintenant le sort des nations (( remplissent leurs engagemens, et mes vœux seront (c remplis. »

L'Épervier l'eut bientôt transporté à bord du vaisseau amiral dé la station. £n mettant le pied sur le Bellérophon, Napoléon dit aU capitaine ^ le Je viens « à votre bord me mettre sous la protection detf « lois d'Angleterre. »

Vers les trois heures , l'amiral Hotham arriva au mouillage sur le Superbe , de 74» Il rendit visite à Napoléon ^ et le pria de venir le lendemain visiter son vaisseau j Napoléon y déjeuna avec toute sa suite. Mais avant de descendre du Bellérophon^ il s'arrêta sur le pont^ où était rangée la garnison , et lui fit faire l'exercice. Le séjour sur le Belléwphon se pro* longea neuf jours | en raison des calmes et des vents contraires. Napoléon y fut l'objet d'un respect aussi constant que l'admiration de l'équipage. &ifin, le 24 9 le vaisseau jeta l'ancre dans la rade de Torbay. Là revint Gourgaud, porteur de la fatale nouvelle du refus qu'il avait éprouvé. Il avait dù^ se dessaisir de la lettre au prince régent; cet augure était funeste. Napoléon n'eut pour distraction du chagrin qu'il ressentit que les acclamations publiques* Aussitôt que Ton eut appris sa présence à bord du Belléro^

DE ifÂKiMix. 3ô3

pkon^ U mer Ke couvrit û^étûhârùaÛoMf et \êê cria d'enthousiasme qui s*éleifèi*entde ces bàtimeus furent si unanimes , que le capitaine patiit craindre Tenlèvent de sott hôte , et ordoniia de repousser ces canots à coups d'avirons. DeUx jours après , il reçut l'ordre d'appareiller pour Plymouth. Là seulement, le gouvernement britannique devait faire connaître sa décision sur la demande de Napoléon.

A Plymouth , Taffluence devint bien plus considé-^ rable qu'àjTorbay* Les journaux avaient averti l'Angleterre de l'arrivée de Napoléon ; la population sembla se porter tout entière à Torbay pour Voir , pour honorer le grand homme du siècle. Les route* étaient couvertes de voitures : la mer disparaissait sous les barques innombrables qui encombraient la rade ; elles luttaient de rapidité et d'adressepour approcher le Bellérophon. A l'heure où Napoléon paraissait sur le pont ^ toute cette foule le saluait, restait la tête découverte, et, agitant ses chapeaux:, remplissait l'air d'acclamations. Napoléon contemplait avec émotion ce respect , cet intérêt universel du peuple britannique. Il voyait qu'en Angleterre aussi , il avait la popularité de la gloire^ et que le malheur le met-* tait en paix avec ce grand pays. L'accueil triomphal qu'il recevait dans )e premier port de la Grande- Bretagne devait être pour lui le présage assuré d'une généreuse hospitalité. Mais le peuple anglais ne fut pas consulté par son gouvernement ^ et bientôt le Bêllérùphon s'entoura de canots armés qui repoussèrent les spectateurs à coups de fusil. Quelques Anglais périrent dans les flots, par suite de la bru* talité avec laquelle on exécutait l'ordre d'isoler

3o4 HISTOIRE

le Bellérophon. Une pareille violence ^ exercée tout à coup contre ceux qui venaient l'honorer y dot révéler à Napoléon le secret de sa captivité; d'ailleurs i il n'avait pas reçu dans la rade de Flymouth^ à son arrivée , la visite de l'amiral Keith y comme il avait reçu au mouillage de Rochefort celle de l'amiral Hotham. Cependant les Anglais ignoraient l'arrétporté par leur ministère ; ils étaient encore abusés à Plymouthi comme Napoléon l'avait été à Torbay. Ils conservaient toujours l'espoir que le condamné de la fortune n'avait plus rien à craindre des hommes : ils se trompaient. Le 3o juillet , lord Keith se rendit à bord du Bellérophon avec le chevalier Banbury, sous-secrétaire d'État. Admis en présence de Napoléon , ils lui remirent une pièce ministérielle où on lisait :

<c Il ne peut convenir ni à nos devoirs envers

ce notre pays, ni à nos alliés , que le général Bonacc parte conserve le moyen de troubler de nouveau a la paix du continent. L'île de Sainte-Hélène a été a choisie pour sa future résidence. Le climat est (c sairiy et la situation locale permettra qu'on l'y « traite avec plus d'indulgence qu'on ne le pourrait « faire ailleurs , vu les précautions indispensables a qu'on serait obligé d'employer pour s'assurer de sa a personne,.. »

A cette nouvelle , Napoléon opposa les plus énergiques réclamations. Dans le premier moment, il paraissait décidé à mourir au milieu des efforts de sa résistance 9 plutôt que d'obéir à un arrêt si cruel, tf L'idée seule de Sainte-Hélène, disait-il, me fait oc horreur ! Être relégué pour toute sa vie dans une

BE NAPoiioir. 3o5

« île entre les tropiques à une distance immense du « continent , privé de toute communication avec le « monde j et de tout ce qu'il renferme de cher à mon « cœur ! C'est pis que la cage de Tamerlan ! Autant <c aurait valu signer tout de suite mon arrêt de mort. » Mais on fut sourd à ces justes plaintes; la mesure était irrévocablement arrêtée: si Napoléon résistait, les satellites du ministère anglais avaient reçu l'ordre de porter les mains sur lui. L'illustre captif sentit qu'il ne devait pas se commetk*e à de pareils ennemis ; et c'est alors que , du haut de sa raison , il adressa à lord Keith cette lettre qui n'a point d'égale dans l'histoire des plus grandes victimes de l'insconstance de la fortune :

« Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et « des hommes, contre la violence qui m'est faite, « contre la Violation de mes droits les plus sacrés , « en disposant par la force de ma personne et de ma <( liberté. Je suis venu librement à bord du Belléro- « phon. Je ne suis pas prisonnier, je suis l'hôte de « l'Angleterre. J'y suis venu à l'instigation même du a capitaine, qui a dit avoir des ordres du gouverne- « ment de me recevoir et de me conduire en An- « gleterre avec ma suite, si cela m'était agréable. Je « me suis présenté de bonne foi, pour venir me mette tre sous la protection des lois d'Angleterre. Aussitôt « assis à bord du Bellérophon y je fus s^r le foyer du « peuple britannique. Si le gouvernement , en don- « nant des ordres au capitaine du Bellérophon de « me recevoir ainsi que ma suite, n'a voulu que me « tendre une embûche, il a forfait à l'honneur et iVi ao

3o6 niêtôthi

a flétri fton pavillon. Si cet acte Be consommait^ ce (c serait en vain que les Anglais voudraient parler a désormais de leuî* loyauté ^ de leurs lois et de leur (c liberté. La foi britannique se trouvera perdue dans a l'hospitalité du Bellérophon. J'en appelle à l'hisse toire : elle dira qu'un ennemi , qui fit vingt ans la (C guerre au peuple anglais ^ vint librement dans son c( infortune chercher im asile sous ses lois. Quelle K plus éclatante preuve pouvait-il lui donner de son ce estime et de sa confiance? Mais comment répondit- (( on en Angleterre k une telle magnanimité? On c< feignit de tendre une main hospitalière à cet ente nemi ; et quand il se fut livré de bonne foi, on « l'immola!

« Napoléon.

« Au bord du Bellvtvphon^ à la mer. »

Ainsi Napoléon s'était tout à coup vu enlevé à l'Europe et à la bienveillance publique du peuple anglais par un arrêt clandestin. A cette époque, s'était formé , parmi les officiers de l'illustre proscrit , un projet qu'on pourrait bien appeler la conspiration du désespoir. La grande salle du vaisseau était tapissée d'armes suspendues : il y en avait à peu près pour cinquante personnes. Les braves qui avaient survécu à tant de batailles . et surmonté tant d'obstacles réputés insurmontables, s'élançant tous ensemble jusqu'au capitaine, et s 'emparant des armes, auraient fait main basse sur les premiers qui eussent voulu leur résister, et se seraient rendus maîtres du vaisseau. Dans le cas on la victoire leur eût pani impos-

slblé k espérer, Ib dëvàieht Mettre lé feli fttiJè JJëU* dteiy et s'étiserelir avee FEttipet^êur dans lé haufràgë commun. Napoléon sembla d'abord adopter* ée hai'di complot, mais Sa râisoti tie tarda point à le i*ejete!'. a Lei* Anglais, dit«-il, feront liil hourra sur niôl; ils <c m'eiilèreront malgré vous et malgré moij et j'aurai ic la douleur de vous voir tous périr saus pouvoir « Vous défetidre. Loin de moi cet a£Freux Spectacle; « il me poursuivrait jusqu'à Uiôtt dettîier soupir. )J

Le 4 août Ton appareilla, et lé Bêltétaphôn, qui n'était point équipé pour une Course loiutaine , croiSa vers l'est daus la Manche , jusqu'à ce que le NûrthUm^ beïiâhdy destiné à l'expéditiôU de Sainte-Hélètie, fut prêt à recevoir le captif européen. Ce bâtiment était à Portsmouth.

Le G, le BelUrophohy au lieu d*aller attendre le Northumberland dans l'e^tcellente rade dé Torbajr, mouilla à côté dans la mauvaise baie de Starpoirit j où parut bieritôt le vaisseau de l'eril , escorté de deux frégates chargées de troupes qUi devaient former la garnison de Sainte-Hélène. Cette escadre était sôus les ordres de l'amiral Cockburn. Un incideUt fort singulier avait déterminé le brusque départ de Plymouth. L'amiral Keith prétendit avoir été averti par le télégraphe qu'uh officier public était parti dé Londres, avec un ordre dUhabcas corpus , pour réclamer la personne de Napoléon ; cet homme se présettta efifectiveihent dans la journée du 4 août. Ou l'aperçut de loin : lord Keith , afiu de l'esquiver, se vit con* traînt d'abandonner son vaisseau, de gagner un autre bâtiment, et définitivement de mettre en mer, après «ivoir pris toutes les précautions pour défendre lei

3o8 HISTOIRE

approches du Bellérophon^ et s^opposer à ce qu'aucun acte ne fut notifié au capitaine. Lord Keith tremblait que son prisonnier n'échappât à la proscription, en se trouvant tout à coup placé sous la protection des lois anglaises qu'il était venu implorer. C'eût été un spectacle d'un intérêt bien extraordinaire pour la ville de Londres , de voir Napoléon conduit en prison par un shériff, et, rentré tout à coup sous l'empire de la loi commune , se soustraire ainsi à la sentence illégale et despotique que le congrès de Vienne, transplanté à Paris, venait d'improviser contre lui. On s'empressa d'aiitant plus d'enlever à Napoléon cet étrange moyen de salut , que rien n'aurait pu , ni à Torbay ni à Plymouth , empêcher l'officier public de faire son devoir.

Les amiraux Keith et Cockburn se rendirent à bord du Bellérophorij et remirent à Napoléon un extrait de leurs instructions : « Napoléon et sa suite « doivent être désarmés. L'amiral Cockburn fera la a visite des meubles , et saisira les diamans , l'argent, « les valeurs, afin de l'empêcher d'en faire un instruit ment d'évasion. Ces sommes seront administrées « pour subvenir à ses besoins. » Le cas de mort était prévu. i< Le général ( c'est le nom affecté à Napoléon) a peut disposer de ses biens par testament. Le génère rai sera mis en prison s'il essaie de s'évader. Toutes « ses lettres et celles de ses compagnons seront lues « par le gouverneur... » On permettait aux généraux Bertrand, Montholon, Gourgaud et au chambellan Las-Cases de suivre la victime; les généraux Savary, duc de Rovigo, et Lallemand, tous deux condamnés à mort , étaient exclus du nombre de ses compagnons

DE NAPOUêON, 3o9

dinfortune. Jamais en Europe , depuis sa civilisation, jamais outrages plus odieux n'ont souillé la politique d'un gouvernement. La peur qu'inspirait Napoléon à ses ennemis les poursuivait jusque dans son exil, et la haine britannique ne croyait pas pouvoir prendre trop de précautions pour se tranquilliser ellemême,, et rassurer ses magnanimes alliés.

Le 2 août^ la Grande-Bretagne, l'Autriche, la Prusse et la Russie , avaient signé cette convention :

ic Napoléon Bonaparte étant au pouvoir des soui^e- « rains alliés , LL. MM. les rois , etc., et les empe- <c reurs , etc. , ont agréé , en vertu des stipulations « du traité du 2 5 mars 181 5, sur les mesures les « plus propres à rendre impossible toute entreprise « de sa part contre le repos de l'Europe :

« Art. I®' Napoléon Bonaparte est considéré par te les puissances qui ont signé le traité du 20 mars a dernier, œmme leur prisonnier.

« 2. Sa garde est spécialement confiée au gouver- « nement britannique. Le choix de la place et des tf mesures qui peuvent le mieux assurer l'objet de « la présente stipulation est réservé à S. M. Britan- « nique.

« 3. Les Cours impériales d'Autriche et de Russie, « et la Cour royale de Prusse , nommeront des comte missaires pour se rendre et habiter dans la place « que le gouvernement de S. M. britannique aura as- « signée pour la résidence de Napoléon Bonaparte , te et qui ,. sans être responsables de sa garde , s'assu- « reront de sa présence.

« 4- S. M. Louis XVin est invitée, au nom des t< quatre Cours ci-dessus mentionnées, d'envoyer pa-

« reiUemf nt un commit^ire français m Utu de ta fc détentiQii d^ IfapoléQA Bonaparte-

« 5. S. M- le roi du royauipe luoi de 1« Grande^ti Bretagne et de llrlande ^ oblige à ri^mptir les fm* ^ gagem^n» qui lui «coiit assignés par la précepte eon-

ce 6. La présente convention sera ratiôéa, etQ« «^

Qn doit remarquer à cet égard la promptitude avec laquelle la sentence fut e^éontéfu L'amiral Heith, accompagné du contre-amiral Cockburn , vint la si* gqifiar à Napoléon sur U Belléfçpkmx dans, la rade de $tarpoint t le 6 août. liC lendemain » à deuic heure& après midi 9 Napoléon dut quitter la trompeuse hospitalité du JBeftérofhçn pour la prison du Dfçr^

4hHmèerianii> lÀ le ton de sc^ gardiens ou de ses geôliers changea «' ils affectaient de se couvrir devant lui

et de nommer seulement général le souverain dont

lord Castlereagh lui-iméme avait , l'année précédente, reconnu la qualité d'empereur dans la négociation de Ch^tillon*

Cette époque sera cpnnue dans l'histoire sous le nom d'époque des violations. Les violations de la capitulation de Dresde t de celle de Dant?;ick et de la convention de Paris , étaient des présages aas^ae çer*. tains de la violation d'un droit non moins sacré dans la personne de Napoléon ; mais il ne put s'abaisser

jusqu'à croire que son infortune et sa confiance ne seraient pas respectées par le gouvernement d'un grand peuple; il se trompait, comme Alexandre ou César se seraient trompés en pareil cas. Le lo, l'escadre fit vQile pour Madère; le u, It^ancdé^^ dam

aou eitbinQt, disait k Gourgfiud; « J'aaraia miiiux fait « de ne paa quitter TÉgypte, j'aurais p\\ m'y maiu- % tenir. L'Arabie attend un homme ; avec les France çais en réserve , les Arabes et les Égyptiens comme « auxiliaires 9 je me serais rendu maître de l'Inde, et « j'aurais dominé l'Orient. Le iS^ jour de sa fête, qui fut célébrée sur le vaisseau , Napoléon ne put s'empêcher de donner un souvenir aux époques précédentes de cette solennité ani^uelle i et de laisser échappa ces tristes paroles dans le sein de l'amitié: « Quelle différence avec ce que nous avons vu quand « la France entière était dans l'allégresse ! »

Le 1 7 août , le JVorthumberland passa e^ vue du cap de la Hogua. C'est là que Napolépn ^lua pour la dernière fois la France^ par ces mots dignes de lui : « Adieu , adieu , terre des braves! adieu chère France! « Quc^ues traîtres de moins , et tu serais encore la « grande nation et la maîtresse du monde. i> C'était dans la profonde conviction de cette vérité, que ses implacables et lâches adversaires le déportaient à Sainte-Hélène.

Le ^4 j on s'arrêta à Madère; le lendemain on fit voile pour Sainte-Hélène. Pendant une si longue navigation , Napoléon toujours semblable à lui-même ne se démentit pas un moment. Pour les siens il n'avait pas cessé d'être Empereur; pour les Anglais, l'un des premiers capitaines , et l'un des plus grands hommes du monde. L'admiration inspirée à l'équipage par Napoléon était telle , que l'amiral Coçkburn craignit de le voir devenir maître du vaisseau. Ce même officier, convaincu du vide que l'illustre captif laissait en Europe, et prévoyant le besoin que sa patrie pour-

3ia HISTOIIU: DE NAPOL^BT

rait en avoir plus tard , disait quelquefois : « Peut-être a un jour une escadre anglaise ramènera Napoléon «r en Europe. » Ce mot avait de la portée : en effet j si Napoléon avait survécu deux années de plus à sa chute, la Grande-Bretagne l'aurait rappelé de Sainte- Hélène , et qui sait ce qu elle eût alors demandé ellemême au vainqueur dléna , de Friedland et de Wagram ! Les vents furent favorables à la vengeance des rois : le 1 4 octobre , Napoléon aperçut le rocher qu'il allait habiter; le iS, l'escadre jeta l'ancre à midi y et l'on mit en panne. En regardant Sainte- Hélène de plus près, Napoléon ne put s'empêcher de dire à ses amis : « Ce n'est pas un beau séjour ; « j'aurais mieux fait de rester en Egypte, je serais aujourd'hui empereur de tout l'Orient.» Le 17, à sept heures et demie, cent onze jours après son départ de Paris, l'Empereur descendit, avec le maréchal Bertrand et l'amirsd anglais , sur cette terre , qui ne devait pas rendre sa proie.

FIN nu LIVRE niX-SEPTli^ME.

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