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CHAPITRE X

Passage du Tai^Uainento. — Combat de Tarvis. — Armistice de Léobcn.

DÈS que Mantoue eut capitulé, l'Autriclic se vit menacée dans ses États héréditaires, revers d'autant plus poi- {{nant que, par la prise de Kehl, elle s'apprêtait à franchir le Kliin et à envahir nos frontières. Le prince Charles, illustré par des exploits récents, parut seul capable d'être opposé au conquérant de l'Italie : le conseil aulique lui confia à cet effet les meilleures de ses troupes qui avaient combattu sur le Rhin. I.e Tafîliamento est le ])onil de icunion de cette cinquième armée, dernière ressource de la monarchie autrichienne.

Avant de commencer cette'nouvelle campagne, Bonaparte, tpii a deviné son illustre adversaire, adresse à son armée une proclamation dans laquelle, en lui rappelant ses récents triomphes en Italie, il lui annonce ses desseins sur l'Allema;;iie :

« SOI.UATS !

M La prise de Mantoue vient de finir une campagne qui vous a donné des titres « éternels à la reconnaissance de la patrie. Aous avez été victorieux dans qna- « torze batailles rangées et dans soixante-dix combats ; vous avez fait cent mille «prisonniers, pris cinq cents pièces de campagne, deux mille pièces de gros «calibre, quatre équipages de pont. Les contributions mises sur le pays que « vous avez conquis ont nourri, entretenu, soldé l'armée pendant toute la camc( pagne. Vous avez en outre envoyé trente millions au ministre des finances, « pour le soulagement du trésor public. Vous avez enrichi le Muséum de Paris « de trois cents chefs-d'œuvre de l'ancienne et de la nouvelle Italie, et qu'il a « fcdlu trente siècles pour produire. Vous avez conquis à la République les plus n belles contrées de l'Europe. Les républiques Transpadane et Cispadane vous « doivent leur liberté. Les couleurs françaises flottent pour la première fois « sur les bords de l'Adriatique, en face et à vingt-quatre heures de l'ancienne (t Macédoine, d'où Alexandre s'élança sur l'Orient. Une grande destinée vous est a aussi réservée, mais vous n'avez pas tout achevé. Vous châtierez ces insulaires «perfides qui, étrangers aux malheurs delà guerre, sourient avec plaisir aux «maux du continent. Les rois de Sardaigne, de Naples, le pape, le duc de « Parme, se sont détachés de la coalition de vos ennemis, et ont brigué votre « amitié. Vous avez chassé les Anglais de Livourne, de Gênes, de la Corse. C'est « en vous que la patrie met ses plus chères espérances : vous continuerez à en «être dignes. De tant d'ennemis qui se coalisèrent pour étouffer la République à a sa naissance, l'Empereur seul reste devant vous : se dégradant lui-même du « rang d'une grande puissance, ce prince s'est mis à la solde des marchands de « Londres Le Directoire exécutif n'a rien épargné pour donner la paix à l'Europe. « La modération de ses propositions ne se ressentait pas de la force de ses ar- « niées: il n'avait pas consulté votre courage, mais l'humanité, et l'envie de « vous faire rentrer dans vos familles. Il n'a pas été écouté à Vienne ; il n'est « donc plus d'espérance pour la paix qu'en allant la chercher dans le cœur des « États héréditaires de la maison d'Autriche. Vous y trouverez un brave peuple, « accablé pai' la guerre qu'il fl eue contre les Turcs, et par la guerre actuelle. « Les habitants de Vienne et des États d'Autriche gémissent sur l'aveuglement « et l'arbitraire de leur gouvernement ; il n'en est pas un qui ne soit convaincu « (pie l'or de l'Angleterre a corrompu les ministres de l'Empereur. Vous respec- « ferez leurs propriétés. C'est la liberté ipie vous apporterez à la brave nation « hongroise. La maison d'Autriche, qui depuis trois siècles va perdant à chaque « guerre une partie de sa puissance, qui mécontente ses peuples en les dépouil- « lant de leurs privilèges, se trouvera réduite, à la lin de cette sixième campagne

« (puisqu'elle nous contraint à la faire) , à accepter la paix que nous lui accorde- « l'ons, et à descendce en réalité au rang des puissances secondaires, où elle s'est « déjà placée en se mettant aux gages et à la disposition de l'Angleterre. »

Deux divisions, sous les oi'dres de Rernadotte, sont venues de la Sanibrc et du Rhin renforcer l'armée d'Italie. « Soldais de l'année de Sai)ibre-et-i\levse! leur dit " en arrivant celui qui les conduisait, l'année d' lia lie noua regarde. » Noble et pure rivalité ! Mais alors, de même que la valeur, cette généreuse passion donnait à tous nos généraux un caractère de grandeur qui disparut avec la République.

Bonaparte compte en ligne trente-sept mille combattants, (pii forment les divisions Masséna, Rernadotte, Sérurier et Augereau : dix-sept mille obéissent à Joubert; vingt autres mille, et particulièrement la division Victor, destinée à garder l'Adige, occupent les places et observent le midi de l'Italie, où les traités récents avec les cours de Naples et de Rome ne sulïisent pas à la prudence du général en chef. L'archiduc, au contraire, n'a que trente-cinq mille hommes, qui couvrent le Frioul ou occupent le Tyrol, et parmi lesquels dix mille Tyroliens, excellents soldats dans une guerre de montagnes. Pour la première fois, Ronaparte fait entrer dans ses calculs et se hâte de mettre à profit la supériorité numérique de son armée, car s'il attend (jue son adversaire ait re(,'u les renforts qui lui arrivent par l'Allemagne, il aura devant lui une armée de quatre-vingt-dix mille hommes à combattre, et sur ses derrières Venise à redouter.

Le 10 mars 1797 , tonte l'armée française entre en mouvement : la gauche , que commande Masséna, après avoir culbuté et pris le général autrichien Lusignan, s'empare de Feltre, de Rellune et de Cadore. La colonne de droite, aux ordres di' lionaparte, passe la Piave, et Sérurier occupe ("onégliano, où s'établit le ([uartier général. Le Ki, l'armée force le passage du Tagliamento que (I), défend une forte arrière-garde, enfonce les Autrichiens, et les contraint à se mettre en retraite sur Palma-Nova , où elle entre à leur suite. ÎMasséna, qui a forcé tous les passages, (pii s'est emparé des gorges de l'onleba, ferme à l'archiduc la route de la ("arinthie, et marche sur Tarvis, en avant de laipielle le prince a pris position. Après un combat achariu'', où il paya souvent de sa personne, le généralissime autrichien perdit Tarvis, dont la possession était pour nous d'une importance majeure. D'un autre côté, Rernadotte s'est porté sur (iradisca, qu'il tente vainement d'enlever d'assaut; mais le gouverneur de cette place, se voyant pris à revers par la division Sérurier, capitule avec trois mille hommes. Aussitôt Ronaparte, qui a transjxirté son (piarticr général à Goritz, lance Rei'nadolte sur Lavbach, à la poursuite de l'ennemi. Le jour même où Masséna prenait Tarvis, Trieste nous ouvrit ses portes. Les Autrichiens essayèrent de tenir à la Chiusa ;

1 Une cliosc peul donner idéi; de Pbabileté de nos ingénieurs à rarniéc d'Ualie : Puu des ponts qu'ils jelt-rcMl alors sur le Tagliamento, seulement pour servir de passage aux troupes françaises, existait encore en 1808.

mais assaillis par Massôiia, qu'ils ne sa\ai('nt pas dans Tarvis, par la (iiiatrième dcmi-liiigade de ligne, sui'iiommée l'Impélucuse, et qui soutint sa gloire, ils furent chassés de la position. Déjà l'année ennemie a perdu cinq mille prisonniers, trente-deux pièces de canon, quatre cents voitures d'artillerie et de bagages, et quatre généraux.

Bonaparte passa la Drave à Mllacli. De son quartier général de Klagenfurtli, d'où il chassa deux divisions autrichiennes arrivées de l'armée du Rhin, il adressa aux peuples de la Carinthie, de la Carniole et de l'Istrie , une proclamation dont la garantie reposait sur la discipline du soldat et sur la sagesse de l'administration militaire. « Malgré l'Angleterre et les ministres de la cour de « Vienne, soyons amis, disait-il. La République française a sur vous des droits « de conquête ; qu'ils disparaissent devant un contrat qui nous lie réeiproque- « ment! Vous ne vous mêlerez pas d'une guerre qui n'a pas votre aveu. Vous «fournirez aux besoins de mon armée. De mon côté, je protégerai les pro- « priétés. Je ne tirerai de vous aucune contribution. » Le contrat fut observé fidèlement de part et d'autre. La justice, la modération, marchaient sous le drapeau de Bonaparte, et après la victoire elles assuraient la conquête.

Cependant Joubert, opposé dans le Tyrol aux généraux Kerpen et Laudon, attendait les ordres du général en chef : ils lui parvinrent de Goritz. Aussitôt il dirige ses coups contre Kerpen, le culbute, le poursuit de position en position, lui fait trois mille prisonniers et lui tue deux mille hommes : c'était la moitié de la division autrichienne. Se retournant ensuite contre Laudon, qui est placé de l'autre côté de l'Adige, il lui enlève deux mille cinq cents prisonniers et entre à Neumarck. Renforcé h Clausen par une division venue de larmee du Rhin , Kerpen attend Joubert dans cette position inexpugnable; mais l'impulsion de la victoire était donnée : forcé à la retraite sur Mittenwald, où il est battu de nouveau, l'Autrichien évacue Stersing et se retire enfin au delà du Brenner. Toujours victorieux, Joubert s'est arrêté à Brixen, où bientôt il reçoit un ordre de Bonaparte qui le rappelle à lui. Malgré l'insurrection qui le menace et qui l'onloure, car les montagnards, excités par Laudon, ont repris les armes, il rejoignit le quartier général avec douze mille hommes dont tous les pas avaient été marqués par des succès, amenant sept mille prisonniers. Se voyant le champ libre, Kerpen marcha pour se réunir à l'archiduc, tandis que Laudon descendait lAdige pour donner la main à l'insurrection vénitienne, dont Bonaparte avait prévu la complicité.

L'armée républicaine n'est plus qu'à soixante lieues de \ionne; l'archiduc a perdu vingt mille hommes, cinquante pièces de canon. A cette nouvelle, l'alarme se répand dans la capitale de l'Empire, et le Danube transporte au fond de la Hongrie lesenfiints de la famille impériale. 11 était raisonnable de penser que le sentiment de la conservation remplacerait celui d'une orgueilleuse obstination. Toujours fidèle à son système de modération, Bonaparte ne crut donc pas com-

promettre sa gloire en devançant l'Autriche sur le terrain de la paix, et, le 13 mars, il écrivit de Klaçenfurtli, à l'archiduc Charles :

« Monsieur le général en chef, «Les braves militaires font la guerre et désirent la paix. Cette guerre ne « dure-t-elle pas depuis six années? Avons-nous tué assez de monde, fait assez « de mal à la triste humanité? Elle réclame de toutes parts. L'Europe, qui avait «pris les armes contre la République française, les a posées; votre nation reste « seule, et cependant le sang va couler plus que jamais. Cette sixième campagne « s'annonce par des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue , nous aurons « perdu de part et d'autre quelques milliers d'hommes de plus. Il faudra bien «finir par s'entendre, puisque tout a un terme, môme les passions haineuses. (I Le Directoire de la République française avait fait connaître à S. M. l'Empe- « reur le désir de mettre fin à la guerre qui désole les deux peuples. L'interven- « tion de la cour de Londres s'y est opposée. N'y a-t-il donc aucun espoir de « nous entendre? et faut-il, pour les intérêts ou les passions d'une nation étran- «gère aux maux de la guerre, que nous continuions à nous entr'égorger? «Vous, monsieur le général en chef, qui par votre naissance approchez du « trône, qui êtes au-dessus des petites passions qui agitent les ministres et les « gouvernements, êtes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur de l'huma- « nité entière, et de vrai sauveur de l'Allemagne? Ne croyez pas que j'entende « par là, monsieur le général en chef, qu'il ne vous soit pas possible de la sauver M par la force des armes. Mais, dans la supposition que les chances de la guerre « vous deviennent favorables, l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée. Quant à « moi , monsieur le général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous « faire peut sauver la vie à un seul homme , je m'estimerai plus heureux de la « couronne civique que je me trouverai avoir méritée, que de la triste gloire qui '< peut revenir des succès militaires. »

L'archiduc répondit :

« Monsieur le général ,

« Assurément, tout en faisant la guerre et en suivant la vocation de l'honneur « et du devoir, je désire autant que vous la paix pour le bonheur des peuples et « de l'humanité. Comme néanmoins, dans le poste qui m'est confié, il ne m'ap- « partient pas de scruter ou de terminer la (luerelle des nations belligérantes, el « que je ne suis muni de la part de S. M. l'Empereur d'aucuns pleins-pouvoirs « pour traiter, vous trouverez naturel, monsieur le général, que je n'entre point « avec vous là-dessus dans aucune négociation, et que j'attende des ordres supé- « rieurs pour cet objet de si hante importance, et qui n'est pas précisément de « mon ressort. Quelles que soient, an reste, les chances futures de In guerre ou

<c de la paix, je vous prie, monsieur le général, d'être bien persuadé de mon « estime et de ma considération distinguée. » Bonaparte était encore condamné à vaincre.

Le 2 avril, à la pointe du jour, Masséna se porta en avant de Klagenfurth sur Friesach, où il entra avec l'ennemi qu'il poursuivit jusqu'à Neumarck. Là, il trouva rai'ciiiduc à la tête des débris de sa première armée et de quatre nouvelles divisions arrivées des bords du Rhin. Digne ri\al de Bonaparte, l'archiduc voulut tenter de nouveau le sort des armes. Bonaparte fit promptement ses dispositions. Masséna commença l'attaque; elle se ressentit de cette énergie qui enlevait l'armée depuis l'ouverture de la campagne. En peu d'instants la ligne autrichienne fut brisée. Les Français s'emparèrent des positions, de trois mille prisonniers, et pénétrèrent pêle-mêle avec les Autrichiens dans Neumarck, où l'on prit encore douze cents hommes et du canon. L'archiduc essaya de retarder la poursuite en proposant une suspension d'armes, afin, disait-il, de pouvoir prendre en considération la lettre du 31 mars; mais Bonaparte répondit qu'on pouvait négocier et se battre, et qu'il n'accorderait d'armistice qu'à Vienne, à moins que ce ne fût pour la paix définitive. On poussa jusqu'à Scheifling, à quatre lieues du champ de bataille, et le quartier général français y séjourna deux jours. Le mouvement contitiua sur Kniltelfeld, dont la route était défendue par des positions formidables. Une affaire très-chaude eut lieu dans les défilés de Hundsmarck; l'emiemi en fut chassé avec une perte considérable. Notre avant-garde entra à Léoben.

A Judenbourg, à vingt lieues de Vienne, Bonaparte reçut la véritable réponse à sa lettre du 31 mars. Elle lui fut remise sous la forme de note diplomatique par le feid-maréchal Bellegarde, chef d'état-major du prince, et par le comte de Meer\Ael(l(, général-major, qui s'annoncèrent comme parlementaires. Cette note était ainsi conçue :

« S. M. l'Empereur et roi n'ayant rien plus à cœur que de concourir au repos » de l'Europe et de terminer une guerre qui désole les deux nations, en consé- « quence de l'ouverture que vous avez faite à S. A. I. par votre lettre de Klagen- « furth, S. M. l'Empereur nous a envoyés vers vous pour s'entendre sur cet objet « d'une si grande importance. Après la conversation que nous venons d'avoir « avec vous, et persuadés de la bonne volonté comme de l'intention des deux « puissances de finir le plus promptement possible cette gueire désastreuse, <( S. A. I. désire une suspension d'armes de dix jours, afin de pouvoir avec plus « (le célérité parvenir à c(> but, et afin que tontes les longueurs et les obstacles « que la continuation des hostilités apporterait aux négociations soient levés, et >< (]ue tout coiicouro à rétablii' la paix entre les deux grandes nations.

.S;r/«y:.- BE1.LE(.A1U)E, MEF.UWELDT. >>

Bonaparte répondit : « Dans la position militaire des deux armées, une sus- « pension d'armes est toute contraire à farniée française ; mais, si elle doit être « un acheminement à la paix tant désirée, et si utile aux peuples, je consens sans « peine à vos désirs. La Hépulilique française a manifesté souvent à S. M. le désir n de mettre fin à cette lutte cruelle; elle persiste dans les mêmes sentiments, ,1e « ne doute pas , après la conférence que je viens d'avoir l'honneur d'avoir avec « vous, que sous peu de jours la paix ne soit enfin rétablie entre la République « française et Sa Majesté. » Le soir, la suspension d'armes fut signée pour cin(| jours. Dans cette conférence préliminaire avec les plénipotentiaires autricliiens, Bonaparte leur dit : « Votre gouvernement a envoyé contre moi quatre armées « sans généraux, et cette fois un général sans armée. » Adroit et noble éloge adressé à l'archiduc Charles.

Cet armistice, qui s'étendit aux armées du Tyrol, donna une nouvelle ligne Ji l'armée française. Sérurier occupa la forte ville de Gratz. Bonaparte transféra lui-même son quartier général à Léoben, et son avant-garde jusqu'à Bruck, où s'établit Masséna. Ses avant-postes couronnaient les hauteurs et couvraient les pentes du Sinnnering.

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