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CHAPITRE XI

Insurreclion de Venise. — Préliminaires de Léolien. — Massaeredes Français à Vérone. Deslriielion de l'oli|,'urcliic vénitienne.

En l'ocommonçaiit la campagne sur le Taglidmento, Bonaparte avait eu pour but de s'ouvrir la roule de Vienne, comme le seul moyen de parvenir à la paix ; niais voulant ne pas laisser derrière lui, IMTidcUit qu'il combattrait au delà des Mpcs tyroliennes, une puissance ennemie ou une alliée douteuse , il avait continue avec l'État de Venise les négo- I lations entamées en juin et juillet 1796. \u\ ouvertures que lui faisait la France par l'intermédiaire du général en chef de l'armée d'Italie, ce gouvernement oligaidiique avait ié])ontlu d'une manière e\asive, et (onliimc daimei en sedet honaparte, à qui rien n'échappait, s'adressa directement au provéditeur Hattaglia, dont les opinions répondaient

à ses vues, et dans plusieurs conférences qu'ils tinrent ensemble, employa les arguments les plus positifs pour engager l'État de Venise à sortir des voies tortueuses de sa vieille politique, à lier franchement ses intérêts avec ceux de la République IVanvaise. A cette même époque, par une juste représaille, les Français étaient entrés à Pescbiera, qui précédemment avait revu les Autricliiens, et Vérone s'était trouvée contrainte d'ouvrir ses portes au vainqueur de Reaulieu. Les propositions si bienveillantes de Bonaparte avaient été éludées par le sénat, qui comptait sur les victoires de l'Autriche; mais les défaites successives de Wurmser et d'Alvinzy n'avaient pas tardé à produire une impression profonde sur les habitants de la plus grande partie des villes de la terre ferme vénitienne : Bergame et Brescia, ses deux principaux municipes, s'étaient confédérées avec Milan, capitale de la république lombarde, avec Bologne, capitale de la république transpadane, et, sous la direction de leurs familles patriciennes, s'apprêtaient à faire cause commune avec les Français.

Depuis la guerre, trois factions partageaient le sénat de Venise : la première, celle des vieux sénateurs, formait le parti de l'indépendance, qui repoussait également l'influence allemande et l'influence fi'ançaise; mais, déimée de coup d'oeil et de décision, elle ne vit pas que le temps était venu où il fallait absolument choisir. La seconde faction, toute autrichienne, voulait une neutralité armée contre nous. Pesaro, qui dirigeait alors la politique de l'État, en était le chef, et avait pour lui tous les jeunes sénateurs. La troisième, dont le provéditeur Battaglia était l'Ame, proposait une alliance offensive et défensive avec la République française. Elle obtint peu de crédit, quoiqu'en réalité il n'y eût pas d'autre moyen de salut; et, selon l'usage des aristocraties rainées par la vieillesse, le gouvernement vénitien sui^it la routine du privilège et la vanité du patriciat au lieu de consulter le bien-ôtre de la patrie.

Au milieu de ces complications, il restait au général Bonaparte une question difficile à résoudre , et c'était la question principale , celle d'aller conquérir la paix, non plus sur le territoire de Venise, mais dans le cœur même de l'Allemagne, sur la route de Vienne. Telle fut la cause détei'minante de la campagne du Tagliamento. Or, pour marcher contre l'archiduc, il lui fallait laisser derrière lui une population de trois millions d'hommes facile à soulever et plus que suffisante pour gêner considérablement sa retraite, pour détruire même son armée s'il éprouvait quelques revers, pour intercepter ses convois pendant qu'il se porterait en avant. Ces considérations le décidèrent à demander au sénateur Pesaro une entrevue dans laquelle, après lui avoir offert l'amitié de la France et la garanlie de toutes les possessions vénitiennes de la terre-ferme, dont une partie a\ait déjà levé l'étendard de rindé|)endaiice, il lui proposa de déclarer la guerre à l'Autriche et de fournir un contingent de div mille hommes à l'armée française, lui donnant, en outre, le conseil aussi amical que politique de faire ouvrir le Livre d'Oraux grandes familles de la terre-ferme. Pesaro partit en disant

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qu'il appoiterait la réponse du sénat sous quinze jours ; mais il ne cherchait qu'a gagner (lu temps, dans l'espoir que durant cet intervalle la fortune se montrerait favorable aux armes de l'Autriche. Cet espoir fut déçu : Bonaparte passa la Piave, battit l'archiduc sur le Tagliamento, et par contre-coup la révolution s'accomplit à Bergame, à Salo, à Brescia. Dans cette dernière ville, le i)euple di-sarma la garnison, composée de deu\ mille Esdavons.

A l'expiration des quinze jours, Pesaro étant revenu, Bonaparte renouvela ses propositions et lui dit : « Armez-vous encore?— Il le faut bien, répondit le rusé « Vénitien; il nous faut punir les rebelles de Brescia et de Bergame, et contenir (c les malveillants de Crema, de Vérone, les agitateurs de Venise elle-même. — " S'il est, reprit Bonaparte, des troubles sur mes derrières par votre faute,.si les « troupes que je laisse sont insultées, ce qui n'était pas un crime quand J'étais Il en Italie, en serait un irrémissible quand je serai en Allemagne. Votre république « cesserait d'exister; vous auriez prononcé sa sentence. Vaincu ou vainqueur , je u ferais la guerre à vos dépens. » Après cet entretien, on s'était séparé, Bonaparte pour continuer ses avantages militaires, Pesaro pour continuer ses trames politiques. En effet, la haine de Venise était si aveugle, que son envoyé à Vienne reçtit l'ordre de conclure une alliance avec l'Empereur.

Le cabinet autrichien se montra aussi empressé que celui de Venise à signer le nouveau traité, et des instructions spéciales furent données à ses généraux pour exciter des soulèvements dans les pays que venait de quitter l'armée française. Le général Laudon, chargé de la direction de cette guerre déloyale, n'épargna ni les proclamations ni les fausses nouvelles; il répandit, de concert avec Pesaro, le bruit que les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse venaient d'être écrasées; que le Tyrol était le tombeau des Français, et que Joubert y avait péri avec ses troupes. Vainement notre ambassadeur déclarait au sénat que sur le Kliin mil revers n'avait déshonoré nos armes, et que Joubert était entré dans la Carinthie : la conspiration, alimentée par Pesaro et soutenue par les troupes esclavonnes au service de Venise, seconda bientôt les mouvements qu'avait fomentés Laudon. Cette commotion inspira une grande énergie aux cités de la terre-ferme : Brescia, Salo et Bergame, qui avaient proclamé leur indépendance les armes à la main, s'unirent plus étroitement aux villes de Milan, de Bologne et de Modène ; mais Vérone, où Pesaro exerçait une grande influence, fut, ainsi que Padoue et Vicence, chargée de mettre en œuvre les plans sanguinaires de la conjuratiou austro-vénitienne.

Bonaparte était à Judenbourg lorsqu'il apprit ces événements par les rapports des généraux Balland et Kilmaine, qui commandaient, l'un à Vérone, et l'autre à Milan. En conséquence, il donna au général Kilmaine le commandement de tout le territoii'c insurgé, et expédia son aide de camp .lunol à Nenise, avec l'oi'dre de lire en plein sénat la lettre suivante, qu'il écrivail au doge :

Bonaparte, général en chef de l'armée d'italie, ad sérénissime doge de la république de venise.

Au (luarticr gém-rol de Judonliourg , le 20 germinal an v ( avril 1797.)

« Dans toute la terre-t'ermc , les sujets vénitiens sont sous les annes. Leur « cri de ralliement est : Mort aux Français. Le nombre des soldats d'Italie qui M en ont été victimes se monte déjà à plusieurs centaines. Vous affectez en vain « de désavouer les attroupements que vous-mêmes avez préparés. Croyez-vous « que, quand jai pu porter nos armes au cœur de l'Allemagne, je n'aurai pas la Il force de faire respecter le premier peuple du monde? Pensez-vous que les « légions d'Italie puissent soufl'rir les massacres que vous excitez? Le sang de « nos frères d'armes sera vengé, et il n'est pas un seul bataillon français qui, t^ chargé de cette mission généreuse , ne se sente trois fois plus de courage et « de moyens qu'il ne lui en faut pour vous punir. Le sénat de Venise a répondu K par la plus noire perfidie à notre générosité soutenue à son égard. Je prends » le parti de vous envoyer mes propositions par un de mes aides de camp et « chef de brigade. La guerre ou la paix. Si vous ne prenez sur-le-champ toutes « les mesures pour dissiper les attroupements, si vous ne faites aussitôt arrétei' c( et remettre en mes mains les auteurs des meurtres qui se commettent, lu « guerre est déclarée. Le Turc n'est pas sur vos frontières, aucun ennemi ne vous (( menace, et cependant vous avez fait arrêter, de dessein prémédité, des prêtres, (' pour faire naître un attroupement et le tourner contre l'armée. Je vous donne « vingt-quatre heures pour le dissiper. Les temps de Charles VIII sont passés. «Si, malgré la bienveillance que vous a montrée le gouvernement français. ■< vous me réduisez à vous faire la guerre, ne pensez pas que le soldat français, M comme les brigands que vous avez armés, aille ravager les champs du peuple « innocent et malheureux de la teire-ferm(> : non , je le protégerai , et il bénira « jusqu'aux forfaits qui auront obligi" l'armée tVançaise de l'arracher à votre « tyraïuiique gouvernement.

« Bonaparte. »

Bonaparte avait bien choisi son envoyé; Junot remplit sa mission avec la fermeté naturelle à son caractère, jointe à toute la rudesse d'un soldat victorieux et irrité. Il vit à ses pieds cet implacable sénat d(! Venise, dont la dernière heure allait sonner. Les intrigues de Pesaro, les uKMisonges de Landon, étaient dévoilés aux yeux de tous : le gouvernement des puits et des plombs avait soudainement perdu de son impénétrabilité. On savait que Jouberl était maitre de Villach, et avait, par la plus brillante comme la plus audacieuse opération, fait sa jonction avec l'armée; on savait que les arnK'cs du liliin et de S<imbre-et-Meuse occn-

paient toujours leurs positions sur le territoire de la République ; on savait que Victor, débarrassé de la guerre pontificale , bloquait Vérone avec quinze mille hommes, qu'Augcreau marchait sur les Lagunes avec vingt-cinq mille; on savait que deux généraux autrichiens, arrivés en parlementaires au camp de Bonaparte, après avoir obtenu une suspension d'armes sollicitée par la superbe cour de Vienne, y étaient accrédités comme plénipotentiaires pour traiter de la paix.

Le doge répondit le même jour au général en chef, par une lettre dans laquelle il rejetait les désordres et les assassinats commis dans la terre-ferme sur la nécessité où les sujets fidèles à la république avaient été de combattre les insurgés. Le cercle était vicieux, car par ce nom d'insurgés on désignait les partisans de la France. Ces excuses, qui ne pouvaient tromper personne, formaient une contradiction bien remarquable avec la déclaration contenue dans la môme lettre : « Le sénat, invariable dans la résolution de maintenii' la paix et l'amitié « qui nous lient avec la République française, s'empresse de vous en renouveler " l'assurance dans les circonstances présentes. » Qui le croirait? au moment même où il se montrait dans une attitude suppliante, le sénat mettait le comble à toutes ses perfidies, et plaçait Bonaparte dans la nécessité de prononcer contre lui un arrêt définitif, malgré ses dispositions aussi modérées que sages. Le cours des choses l'avait également contraint d'évoquer à lui seul l'arbitrage de la guerre ou de la paix avec le cabinet autrichien. En effet, le comte de Meerweldt, accompagné du marquis de Gallo, ambassadeur de Naples à Vienne, était arrivé au quartier général de Léoben, muni de pleins pouvoirs pour négocier et arrêter des préliminaires. Dans le désir de mettre un terme aux hostilités, Bonaparte consentit à prolonger la suspension d'armes : le château de Neuwakl , à une lieue de Léoben, fut neutralisé, et Bonaparte signa les préliminaires, quoique le général Clarke eût reçu du Directoire la mission de traiter. Mais Clarke était alors à Turin, et Bonaparte ne jugea pas devoir l'attendre.

Cependant le sénat de Venise, malgré la protestation renfermée dans la lettre du doge, de son invariable résolution de maintenir la paix, n'avait pas rapporté la proclamation publiée dans toutes les provinces de la terre-ferme, par laquelle il les appelait aux armes ;joî<r la défense commune. Toute la population des campagnes, secondant les régiments esclavons et albanais, arrêtait sur les routes et désarmait nos détachements. Le jour du dépait de .lunot, cinq cents Français arrivés à Vérone avaient dû employer la force pour entrer dans les forts ; la ville était occupée au dedans et au dehors par une troupe d'environ vingt mille soldats, bourgeois et paysans insurgés. Depuis plusieurs jours, on prêchait dans les églises l'extermination des Français, car cette rage sanguinaire appelait tout à son aide, tout, jusqu'au sacrilège. Pendant les cérémonies de la semaine sainte, Pesaro lit organiser et armer cpiaraiite mille paysans et dix mille Esclavons, pour détruire en même temi)s les Français et leurs partisans; et dans Vérone, à la seconde fête de PAques, la cloche qui appelait les fidèles au service divin.

(k'vint un signal de mort pour nos malheureux soldats, qui tombèrent impitoyablement massacrés chez leurs hôtes, dans les rues, dans les hôpitaux môme. On ne respecta ni les blessés ni les mourants. Les postes placés aux portes de la ville furent surpris. Trop faible pour tenter des sorties, et menacée d'un assaut général, la garnison ne put opposer à ces furieux que les batteries des forts où elle s'était renfermée. Plus de quatre cents Français perdirent la vie. Ces assassinats prémédités, exécutés froidement, reçurent le nom de Pâques vcniliennes. La Chiusa , Castiglione, Chiari, Velaggio, et presque toutes les villes qui n'avaient pas proclamé leur indépendance, furent le théâtre de semblables atrocités.

L'insurrection a\ait été combinée a\ec la marche du corps de Laudon, qui descendait du Tu'ol, où il avait repris quelques positions sur les Français, mais que la signature des préliminaires de Léoben arrêta subitement. Ce fut presque sous les veux de ce général que la division de Victor, accourant de Rome, 'mit dans une déroute complète huit mille Vénitiens qui gardaient les approches de Vérone afin de protéger les sanglantes exécutions qui se consommaient dans l'intérieur. Tout concourait à la perte de Venise , et l'aveuglement de ses chefs politiques , et la perfidie de ses chefs militaires. Pendant que le sénat attendait avec une cruelle impatience la nouvelle de la prise des forts de Vérone, un bâtiment français, venu sous le canon du Lido pour chercher un refuge contre des bcltiménts autrichiens, fut foudroyé par les batteries vénitiennes , et le capitaine Laugier tué sur son bord. Le sénat , par un décret, remercia le commandant du fort, et accorda une gratification aux marins qui avaient pillé le navire français et égorgé l'équipage. De telles trahisons ne pou- >aient être expiées que par la destruction de l'aristocratie haineuse qui les avait prescrites. Le cluUiment ne se fit pas attendre.

Dès qu'il apprit ce qui se passait à Léoben, le sénat de Venise députa au Directoire et au général Ronaparte, afin de détourner la vengeance de la République justement irritée : il offrait tout ce que peut oITrir pour son salut un gouvernement réduit à désespérer de lui-mèm(*. Bonaparte ne voulut rien entendre : le sang de ses compagnons d'armes criait trop haut ( outre les biches qui l'avaient répandu, l'heure fatale avait sonné pour eux. Libre du côté de l'Antriche, il annula de sa seule autorité la négociation que l'or des oligarques soutenait à Paris, en arrêtant leur correspondance. A Palma->'ova, ville vénitieiuie, il fi( publier un manifeste dans lequel, après avoir tracé d'une manière énei'gique le tableau des sanglantes perfidies de celte irpubli(|uc , il lui déclarai! la guérie.

.\ la lecture de ce documcnl , le sénat. iiiiaiidoniK' jiai' la coui- de \ icniie (|u'il avait \ainement suppliée de le faiie compreiidic dans la suspension d'armes, puis dans le traité' de |)aix, ])i'()nonça lui-même sa dissolution, et abandonna le |iiiu\ciir suprême : le Icrriblc ((iiiscil des Dix (il place à une siui|)l(^ nuniicipalih'.

IJiciitfM npix's , on brûla publiquement le livre d'or, ainsi que le bonnet ducal du doge, et tous les insignes de l'oligarchie renversée. La marine de Venise, qui se composait de douze vaisseaux de soixante-quatre et d'autant de frégates , fut envoyée à Toulon; les Iles lonietuics passèrent sous la domination de la France; le général Gentili, de retour de la Corse, alla, sur l'escadre vénitienne, chargée de bataillons français, planter le drapeau tricolore à Corfou , et la conquête de l'Adriatique fut une conséquence des triomphes de l'armée d'Italie.

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