CHAPITRE XII
llfinriparle au ijuarlicr général de Monicbello. — Révolulion de Gênes. — République liguiicnne. République cisalpine. — Anniversaire du M .juillet.
DÈS qu'il eut réglé provisoirement le sort de Venise, dont l'existence ne pouvait être décidée en ce moment, Bonaparte se rendit de Milan à Montebello, où les ministres d'Autriche, du pape , des rois de Naples et de Sardaigne, des républiques de Gênes et de Venise , du duc de Parme , des cantons suisses et de plusieurs princes d'Allemagne , ne tardèrent pas à arriver. Le cliAteau de Montebello devint une véritable résidence royale : on eût dit une cour plutôt qu'un quartier général. La qualité de général en chef avait donné à Bonaparte l'habitude du commandement absolu; les loisirs de Milan, de Montebello, de Passeriano, lui firent prendre les manières d'un prince souverain. Sa gracieuse compagne, qui
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était venue le joindre, y retrouvait aussi les souvenirs de sa jeunesse. Entourée de tant de personnages appartenant à des cours étrangères, elle servait les intérêts nouveaux que l'arbitre de l'Italie était chargé de défendre, et, sans le savoir, ceux que peut-être il prévoyait vaguement pour l'avenir. Depuis sa première entrée à Milan, le général avait perdu, à l'égard de ses compagnons d'armes, cette fraternité des camps qu'il recherchait en arrivant à Nice, et parut faire le premier apprentissage du pouvoir suprême. Vainqueur de l'Autriche, en 1797, un corps diplomati(|ue était accrédité de fait auprès de sa personne, et il ne portait plus d'autre titre que celui de libérateur. Malgré le caractère tout républicain de sa position offlcielle, il affectait une sorte de majesté dans la représentation, en échange des respects dont les mandataires de tant de puissances différentes lui apportaient chaque jour l'hommage. Du reste, cette vie de palais n'en imprima que plus de grandeur aux actes de haute politique qui devaient changer instantanément la face de l'Italie.
Bonaparte donna son approbation à la révolution démocratique qui détruisit l'antique oligarchie génoise et qui substitua, sous le nom de République Ligurientte, le gouvernement populaire à celui de la noblesse. Un Doria avait comcommencé l'insurrection à la tête de douze mille ouvriers. Les inquisiteurs d'État, usant des mêmes moyens, lancèrent contre Doria et sa troupe les charbonniers et les portefaix. Le succès, d'abord incertain, tourna en faveur de l'aristocratie ; et de grands excès, dont plusieurs Français furent les victimes , signalèrent la fureur de la populace et de la noblesse. La bourgeoisie était restée neutre ; mais il lui appartenait de consommer une révolution qui l'affranchissait du joug des nobles. Aussitôt que le général en chef eut appris que le sang français avait coulé à Gênes, il y dépêcha son aide de camp Lavaletle, avec mission d'exiger la mise en liberté de tous les Français que l'inquisition d'État avait fait arrêter, le désarmement des charbonniers et des autres mutins; enfin l'arrestation des inquisiteurs. Se voyant soutenue par le grand libérateur, la bourgeoisie se prononça contre l'oligarchie et ses sicaires : quatre mille fusils furent restitués à l'arsenal. Toutefois, comme on n'accordait pas une entière satisfaction à ses réclamations, le ministre de France demanda ses passe-ports. Le sénat, se ravisant alors, ordonna le désarmement complet des charbonniers, l'emprisonnement des trois inquisiteurs, et envoya au général en chef une députation composée du doge Cambiaso et des sénateurs Serra et Carbonari ; le ministre Faypoult partit avec elle. On conclut à Montebello une convention, par suite de laquelle la destruction du gouvernement oligarchique et l'établissement d'une démocratie furent consommés. La nouvelle constitution devant être soumise à la sanction du peuple, le général désigna douze citoyens qui, sous la présidence du doge, formèrent un gouvernement provisoire. De même (ju'à Venise, cet événement fut célébré ré\oiuli()nnairi'nu'nt par le peuple. On brûla le livre d'or sur une |)!arc p\il)lique, on arracha les armoiries; et la poimlace, qui, dans
(le semblables crises, fait une guerre à mort h toutes les supériorités, brisa les images des grands hommes de la république. Six mille Liguriens, organisés par le général Duphot , eurent bientôt l'occasion de servir la nouvelle république. En effet, dans le mois de septembre, une conspiration organisée à l'ise fit insurger la rivière du Levant et d'autres parties du tei'ritoire de Gènes. Duphot marcha contre les rassemblements, et fut repoussé jusque dans cette ville, dont un fort tomba même au pouvoir des insurgés ; mais, secouru par nos troupes qui accouraient de Tortone, et par les habitants de l'autre rivière, il reprit l'offensive et comprima bientôt les derniers efforts de l'aristocratie génoise.
Le voisinage, la similitude de langage et de religion, attachaient toujours la Valteline au Milanais, (luoiqu'elle en fût séparée depuis près de deu\ siècles; impatiente de porter plus longtemps le joug des Ligues Grises, cette province proclama son indépendance , à l'exemple des villes de la terre ferme de Venise et des nouvelles républiques italiennes. Cette disposition avait aussi pour cause un abus de pouvoir singulier dans une république fédérative telle que la républicpie helvétique : le pays de Vaud était subordonné au canton de Berne, le Ras-Valais au llaut-Valais , et la Valteline aux Ligues Grises, sorte de féodalité républicaine qui ne pouvait subsister. Les A'alteliens insurgés avaient , suivant la marche commune , envoyé des députés au grand régulateur des démocraties ; les Grisons en firent autant de leur côté ; si bien que le général Bonaparte se trouvait exposé à devenir arbitre dans un différend qui touchait aux intérêts fondamentaux de l'union helvétiiiue, différend sur lequel la politique de la France devait nécessairement hésiter à prendre un parti. Mais quand on eut découvert dans les archives de Milan le traité de cession de la Valteline aux Grisons, qui investissait le gouvernement lombard du droit de garantie en faveur de cette dernière, Bonaparte accepta la médiation, et proposa de faire de la Valteline une quatrième Ligue Grise , ce qui fut refusé par les trois autres. Quelques mois après, il convoqua les députés des Grisons et de la Valteline; mais les derniers ayant seuls comparu, les Grisons furent condamnés par défaut, et le jugement arbitral autorisa la Valteline à se joindre à la république cisalpine.
Cette dernière républiijue, formée de la Cispadane et de la Transpadane , c'est-à-dire de la Lombardie autrichienne , du Bergamasque , du Mantouan , fut proclamée le 9 juillet; le 2i on y adjoignit la Romagne , cédée par le traité de Tolentino. Elle reçut la constitution française ; et trente mille gardes nationaux, députés par les départements qui la composaient, se jurèrent fraternité sur l'autel de la liberté. Dans le but de la rattacher plus intimement an système français, Bonaparte fixa au li juillet la solennité de la fédération <iui devait sanilio[iner l'établissement de la républiciue naissante. 11 voulait aussi profiter de celte imposante solennité pour éclairer ses soldats sur les agitations politiques dont Paris était le théâtre. Les troupes françaises -et cisalpines se rangèrent en carré autour d'une pyramide décorée de trophées et sur laquelle étaient inscrits
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les noms de nos braves restés sur le champ de bataille. En passant devant les carabiniers de la 11° demi-brigade légère, Bonaparte leur dit : « Braves carabiniers, vous valez trois mille hommes. « Arrivé à la 13% qui formait la garnison du château lors des massacres de Vérone : « Vous voyez, leur dit-il, les 7101/is de vos camarades assassiiiés sous vos yeux dans Vérone; mais leurs mânes doivent être salis/ait s: les tyrans ont péri avec lu tyrannie. >■ Après une chaleureuse allocution adressée aux Cisalpins, il parla en ces termes aux soldats français :
« Soldats !
« C'est aujourd'hui l'anniversaire du 14- juillet ; vous voyez devant vous les (I noms de nos compagnons d'armes morts au champ d'honneur pour la liberté « de la patrie. Ils vous ont donné l'exemple : vous vous devez tout entiers à la H république ; vous vous devez tout entiers au bonheur de trente millions de « Français ; vous vous devez tout entiers à la gloire de ce nom , qui a reçu un « nouvel éclat par vos victoires.
« Soldats ! je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui me- « nacent la patrie ; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes « hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée sont là. Des montagnes « vous séparent de la France, vous les franchiriez avec la rapidité de l'aigle, s'il « le fallait, jjour maintenir la constitution, défendre la liberté, protéger le gou- '< vernement et les républicains.
« Soldats ! le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est confié. Les « royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront, auront vécu. Soyez sans inquié- « tude, et jurons sur les mânes des héros morts à côté de nous pour la liberté, « jurons sur nos nouveaux drapeaux, guerre implacable aux ennemis de la répu- (c bligue et de la constitution de Can m »
Ce serment fut répété avec d'unanimes acclamations. La journée se termina par un banquet où généraux et olliciers de tous grades portèrent les toasts les plus énergiques. Le général en chef donna l'exemple : « Aux braves Stengel , Laharpe , « Dubois, morts au champ d'honneur ! Puissent leurs mAnes veiller autour de « nous , et nous garantir des embûches de nos ennemis ! » dit-il d'un accent ferme et élevé. D'autres toasts furent portés à la constitution de l'an 111, au Directoire, au Conseil des Anciens, aux Français assassinés dans Vérone, à l'union des républicains, à la destruction du club de Clichy. Enfm, sous l'influence de cet enthousiasme , chaque division de l'armée signa d'énergiques adresses au Directoire et aux Conseils. C'était faire le premier pas vers le gouver-
nement militaire ; car, par cette intervention dans les affaires du pays, l'armée devenait un pouvoir dans l'État, Bonaparte un souverain dans l'armée.
Le général en chef resta quatre mois à Montebello , s'efforçant d'aplanir les difficultés politiques de sa position en Italie , soit par l'organisation des nouvelles républiques, soit par des traités avec les anciens États, mais sans détourner son al(eiilii)ii de ce (jui se passait en France.