CHAPITRE XIII
Évcneiiienls du lVui;liilor. — Morl du génùral Uoclic. — Traité de Caiiipo Forniio Donupartc p:\vi poiii' Rudstadt.
Le Dirocloiii-, depuis sa (.réalioii, étiiit en butte à trois sortes de conspirations : l'une, ourdie pat" les hommes de 03; l'autre, par les royalistes ; la troisième enfin, héritière (les principes de la (iironde et composée des philosophes politiques de (Hichy , qui l)rétendaient conser\er l'arche sainte de la lilierté telle que l'avait établie l'Assemblée Législative. On était arri\é à un de ces moments critiques qui exigent une l'ésolulion décisi\e.
Les élections de l'an v avaient nitrodnit dans les deux Conseils de nouveaux adversaires du hirecloire, cl donné plus d'assurance aux députés du premier tiers, (pii se voyaient ainsi renforcés. l'ichej;ru , porté par acclamation à la présidence des (;iiu|-(',enls , dirigeait la l'action contre-révolutionnaire. Trahissant tous ses (levdirs , ce ^iénéral s'cliiit ncmiIii an parti de l'cniiuration :
llISroïKE DE NAl'OLLdN. 07
ce parti atleitait iiiùine de loniplei- sur .Moreaii , doiil ia filoire et le patriotisme turent un moment ol)seuicis par d'injurieux soupçons. Les généraux Willot et Lajolais, complices de Piclicgni, s'étaient également l'ail nommer députés. La di>ision était au sein du Directoii'e lui-même, où Letonrneur venait d'être remplacé par IJartliélemy. Les deux tribunes du Corps Législatif, d'accord avec les feuilles périodiques, liarcelaient sans cesse le gouvernement et s'efforçaient d'accoutumer les esprits à l'idée d'un grand changement en renouvelant avec audace le procès de la révolution. A^ec leur gaucherie accoutumée, les royalistes attaquèrent tout à la fois le Directoire, la révolution et le général Bonaparte; comme pour irriter à plaisir ce qu'il y a de plus irritable, une armée tiionqiliante, ils osèrent rabaisser le mérite de ses opérations militaires et politiques. On a vu avec (juel à-propos Bonaparte s'empara du ressentiment qu'une telle ingratitude inspirait à ses troupes et les mit dans l'attitude d'une puissance qui n'attendait que son signal pour marcher sur Paris et tirer vengeance des ennemis de la liberté. En cela, il avait moins l'intention de servir le Directoire que d'intimider la contre-révolution, qui, toujours fomentée par le cabinet britannique, empêchait encore, malgré les préliminaires de Léoben, le cabinet autrichien de conclure délinitivcment la paix.
Dans de telles circonstances, il était naturel que des vœux, des propositions même fussent adressés à celui dont les cent bouches de la Renommée faisaient retentir le nom par toute l'Europe, pour qu'il consentît à venir remplacer un pouvoir dont la chute semblait prochaine. Ces idées, ces démarches plus ou moins secrètes , ne restèrent pas inconnues à Carnot, et dans une lettre adressée au général Bonaparte il s'exprimait ainsi : « C)n vous prête mille projets plus « absurdes les uns que les autres ; on ne peut pas croire qu'un homme qui a fait Il de si grandes choses puisse se réduire à vivre en simple citoyen. Quant à moi , «je crois qu'il n'y a que Bonaparte redevenu simple citoyen qui puisse laisser ■< voir le gf'uéi'al Bonaparte dans toute sa grandeur.» Le vainqueui' de l'Autriche, l'organisateur des républiques italiennes, l'arbitre des princes de la péninsule, eùl-il pu avec (pu'hpie sécurité redescendre dans la vie privée? Bcuiaparte sentit (lu'il valait mieux pour lui être le héros de la France que le chef d'une faction; peut-être aussi voulut-il laisser les directeurs se discréditer davantage encore |)ar une atteinte portée à la représentation nationale. D'ailleurs le Directoire, (|uelque déconsidéré qu'il fut, constituait un pouMiir légal, et lui, il ne serait qu'un usurpateur, ou seulement, en cas d'insuccès, un ambitieux responsable d'une inutile sédition militaire. Ouelle qu'ait été sa raison deternu'nanle, il sut éi-outer la prudence et attendre.
Le Directoire ayant demandé à Bonaparte (pi'il lui envoyât un général, celui-ci fit partir Augereau , républicain \iolciit, homme d'exécution, et dont il saisissait avec joie l'occasicin de se déliarrasser. L'arri\ée du divisionnaire de l'armée d'Italie éloigna du tbc;ilre des alTaires, où l'anxicté des gouvernants
l'avait secrètement appelé, un autre général dont les services ne leur inspiraient aucun ombrage: politique aussi habile que bon tacticien, avide de gloire, jeune, adoré de ses troupes, Hoche aurait pu devenir pour Bonaparte un rival dangereux, (^e dernier, nu contraire, n'avait rien à craindre d'Augereau , dont il connaissait la nullité politique, et il l'avait rendu porteur de l'adhésion de l'armée à toutes les mesures que le Direttoirc croirait devoir prendre pour sa conservation. Augereau re^-ut le commandement de la 17' division militaire, par conséquent celui de toutes les troupes du rayon constitutionnel.
Le 4 septembre (18 fructidor), la majorité du Directoire, formée de Barras, Rewbell et La Kévellière-Lepaux , frappa le coup d'État qu'elle méditait depuis deux mois; leurs collègues furent les prcmiei's proscrits; niais Carnot, prévenu à temps, put se réfugier à Genève; Barthélémy seul fut arrêté. De son côté, Augereau, qui, la nuit, s'était emparé militairement de la salle des Conseils, protégeait l'arrestation à domicile des généraux Pichegru et Willot, de cinquante des principaux députés, et de cent cinquante autres individus, presque tous écrivains politiques et journalistes. Le lendemain de ce facile triomphe, les triumvirs condamnaient leurs deux collègues à la déportation dans les marais pestilentiels de Sinnamary, ce qui ne pouvait légalement avoir lieu que par suite d'un jugement prononcé par les deux Conseils. Poi-talis, Tronçon-Ducoudray, Lafon-Ladébat, Muraire , Barbé-Marbois, Benezech, Pastoret, le général Dumas, l'amiral Yillaret-Joyeuse, et beaucoup d'autres, subirent le môme sort. En décimant ainsi la représentation nationale. Barras, Uewbell et La Révellière-Lepaux sacrifiaient la liberté à leur salut personnel ; mais ils auraient du aussi penser que, par cet acte de violence, inouï même dans les fastes de la Convention, ils donnaient un dangereux exemple à tout général qui , pour détruire de fond en comble la constitution ébranlée par leurs propres mains, voudrait appeler l'appui des soldats.
Si ce coup d'État ne profita (|u'à un parti, ce ne fut pas la faute de Bonaparte, qui, occupé à défendre les intérêts de la France contre l'étranger, sentait le besoin de détruire foute espérance d'un prochain boule\ersemenf dans l'intérieur de la République ; d'ailleurs, ce qu'il \oulnit et attendait du gouvernement, après le 18 fructidor, il l'a nettement exprimé dans une lettre adressée le 26 du même mois au ministre des relations extérieures Talleyrand : « Que « l'on ait de l'énergie sans fanatisme , des principes sans démagogie , de la « sévérité sans cruauté; que l'on cesse d'être faible, tremblant; que l'on n'ait " pas honte, pour ainsi dire, d'être républicain; que l'on balaie de la France 'i cette horde d'esclaves conjurés contre nous, et le sort de l'Europe est décidé. (' (Jue le gou\einement, les ministres, les premiers agents de la République, K n'écoutent que la voix de la postérité. «
Le premier soin du Directoire devait être de reniiiliicer les deux membres exilés. Carnot et Hartlu-lenn . Uewbell et La llevelliér-e , dont rinfluence se
trouvait singuliùrcmeiit aiiiiim'nti'c, ne voulaient pas qu'on put les accuser (l'avoir exclu deux de leurs collèj;ues pour rester maîtres du fiouvenienieiil : ils exigèrent donc que l'on demandât sui'-le-clianip au Corps Législatif la nomination de deux nouveaux directeurs. Ce n'était point l'avis de Karras , et encore moins celui d'Augereau. Ce général était enchanté de la journée du 18 fructidor, qu'il avait si bien conduite. En se mêlant aux événements, il avait pris goût à la politique et au pouvoir, et même cou(,'u l'ambition d'entrer au Directoire. Il voulait que, de leur propre autorité, les trois directeurs rappelassent à siéger auprès d'eux. Celte prétention fut repoussée, et il ne lui resta que le moyen légal, mais peu assuré, d'obtenir la majorité dans les Conseils : Merlin (de Douai), ministre de la justice, et François (de Neufcliâteau ) , ministre de l'intérieur, l'emportèrent d'un assez grand nombre de voix.
Mécontent de .Moreau, le Directoire avait résolu de le rappeler, quand il reçut de lui une lettre qui produisit la plus grande sensation. Lors du passage du Khin , le fourgon où se trouvaient les papiers du général Klinglin était tombé entre les mains de nos hussards, et Jloreau y avait trouvé la correspondance de Pichegru a>ec le prince de Coudé. En gardant le secret , il s'était compromis, par générosité peut-être; mais les événements du 18 fructidor lui imposèrent l'obligation de révéler au gouvernement la trahison de son ancien compagnon d'armes. Pour s'excuser de ne l'avoir pas fait plus tôt, il prétendit s'être décidé avant la connaissance de ces événements et afin de fournir au Directoire des preuves accablantes contre ses redoutables adversaires. Quoi qu'il en soit , on assure que Moi'eau ayant reçu , par le télégraphe, la nouvelle du coup d'État, dans la journée même du 18, s'était hâté de faire parvenir une dénonciation qui ne compromettait pas Pichegru plus qu'il ne l'était déjà, et qui le déchargeait lui-même d'une grande responsabilité. De ces différentes suppositions, il ressort clairement que Moreau avait gardé longtemps un secret important, et ne s'était décidé à le révéler (ju'au moment même de la catastrophe : trop peu républicain pour dénoncer son ami , il ne se moidrait pas ami assez fidèle pour garder le secret jusqu'au bout. Dès lors son caractère politique parut ce qu'il était, c'est-à-dire faible et irrésolu. En examinant les papiers dont l'existence lui était révélée si tard, le Directoire y trouva la confirmation de tout ce qu'il avait appris sur Pichegru ; quant à Moreau, quoique sa fidélité à la République ne laissât pas le moindre doute, il le punit de sa tiédeur et de son silence en lui (^taiit son commandement, et en le laissant sans emploi à Paris, on il l'avait appelé poiu' rendre compte de sa conduite.
Hoche, toujours à la tête de son armée de Sambre-et-Meuse, fut conddé de joie par la nouvelle du 18 fructidor; le Directoire, pour récompenser son dévouement, réunit c(!tte armée (!t celle du Rhin en une seule, sous le nom d'armée d'Allemagne, et lui en doiuia le coumiandeuienl. C'était le plus vaste (onniian-
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ilcmeiit (lu'on lmiI encore érisc. Malheureusemciil , la saule ilii jeune général ne lui permit guère de jouir du triomphe des patriotes et de ce témoignage decoii- (iance du gou\ernenient. Depuis quelque temps, une toux sèche et l'réipiente, des convulsions nerveuses, alarmaient ses amis et ses médecins. In mal inconnu consumait ce jeune homme, naguère plein de santé, et qui joignait à ses talents militaires tous les avantages d'un caractère séduisant. Malgré son état, il s'occupait d'organiser en une seule les deux armées dont il venait de recevoir le commandement, et il songeait toujours à l'expédition d'Irlande, dont le Directoire voulait l'aire un moyen d'épouvante contre l'Angleterre. Vers les derniers jours de fructidor sa toux devint plus violente , et il commença à souffrir des douleurs insupportables. On souhaitait (|u'il suspendit ses travaux, mais il s'y refusa, appela son médecin, et lui dit : Donnez-tnui un remède pour la fatigue, mais que ce remède ne soit pas le repos. Vaincu par le mal, il se mit au lit le premier jour complémentaire de l'an v (17 septembre;, et il expira le lendemain, au milieu des douleurs les jjIus atroces. L'armée fut dans la consternation, car elle adorait son général.
Cette nouvelle se répandit avec rapidité, et vint affliger tous les répultiirains qui comptaient sur les talents et sur le patriotisme de Hoche. Le bruit d'empoisonnement se répandit sur-le-champ ; on ne pouvait pas croire que tant de jeunesse, de force, succombassent par un accident naturel. L'autopsie fut faite; l'estomac et les intestins furent examinés par les médecins , qui les trouvèrent remplis de taches noires, et qui, sans déclarer les traces du poison, parurent du moins y croire. On attribua l'empoisonnement aux directeurs, ce qui était absurde , car aucun d'eux n'était capable de ce crime , étranger à nos mœurs, et surtout n'avait intérêt à le commettre. Hoche, en effet, était l'appui le plus solide du Directoire, soit contre les royalistes, soit contre l'ambitieux vainqueur de l'Italie. On supposa avec plus de vraisemblance qu'il a\ait été empoisonné dans l'Ouest. Son médecin crut se souvenir que l'altération de sa santé datait de son dernier séjour en Bretagne, lorsqu'il alla s'y embarquer pour l'Irlande, et l'on imagina, du reste sans preuve, que le jeune général avait été empoisonné dans un repas qu'il donnait à des personnes de tous les pai'tis pour les rapprocher. Le Directoire lui fit faire des obsèques magnifiques; elles eurent lieu au Champ-de-.Mars, en présence de tous les ror[)s de l'Etat , et au milieu d'un concours immense de peuple. Une armée considérable suivait le convoi ; le vieux père du général conduisait le deuil. Cette pompe lit une impression |)rofonde, et fut une des plus belles de nos temps héroïqui's.
La brusque et inattendue journée du 18 fi'uctidor avait singulièrement déjoué les espérances de contre-révolution ijue l'Autriche nimrrissait depuis la signature des préliminaires de Léoben. Effrayée du succès de la puissance républicaine, elle s'empi'cssa d'envoyer à Ldine le comte de Cobentzel, muni de l)leiiis [loiivoirs; de siui côté, I!tina|iarte se rendit à l'assei'iano, à quatre
IIISTOIUK l)F, NAPOLKON. 101
lii'ues d'Udine. Là, le iii seplcinlu'c , s'oiitama la iiéjiixiation ascc le comte de Coheidzel , assisté du inarciuis de dallo, dueomte de Meerweldt, et du baron d'Eiigelmaiin ; Bonaparte était seul. Les principales bases de la paix étaient : 1° les limites du Rhin pour la France; 2° Venise et les limites de l'Adige pour l'Empereur; 3' Mantoue et les limites de l'Adijje pour la république cisalpine. Le comte de Cobentzel demandait , au lieu de la ligne de l'Adige, celle du Mincie : «C'est là noire ultimatum, disait-il; car si C Empereur mon maître consent à vous donner les clefs de Maijence, la yhice la plus forte de l'univers, ce serait un acte déshonorant s'il ne les échangeait pas contre les clefs de Mantoue. » Il n'y avait point de parité entre Mantoue et Mayence; et, le plénipotentiaire autrichien s'obstinant à soutenir cette proposition comme l'ultimatum de sa cour, il fallut de nouveau courir aux armes. Bonaparte qui n'était pas homme à fléchir (levant les i)rétentions de l'Autriche, donna l'ordre à ses troupes de passer la l'iave et d'occuper la rive droite de l'isonzo. Les Autrichiens, de leur côté, campèrent sur la Drave. On. conférait, dit Bonaparte, au lirait du tambour. Le 10 octobre, les paroles furent tellement vives, chez le comte de Cobentzel, que Bonaparte se leva et lui dit : « Eh bien! la trêve est donc rompue et la f/urrre déclarée ; mais souvenez-vous qu'avant la fin de l'automne , je briserai voire monarchie comme je brise cette porcelaine. >• En prononçant ces derniers mots, il jeta sur le parquet un cabaret de porcelaine, préseid de Catherine II au comte de Cobentzel, salua le congrès et partit. L'action était un peu violente dans une occasion aussi grave; peut-être fut-il entraîné par la menace que le comte venait de faire , de joindre l'armée russe à l'armée autrichienne. En montant en voiture , il envoya un officier prévenir l'archiduc que les hostilités recommenceraient dans vingt-quatre heures. M. de Cobentzell'ayant appris, dépêcha après le général le marcpiis de dallo , porteur d'un acte signé par leipiel il acceptait les conditions de la France. Le lendemain, 17 octobre, le traité fut conclu chez le général Bonaparte, à Passeriano, bien que daté de Campo-Formio , village situé entre l dine et Passeriano , et qui avait été déclaré neutre. En rédigeant le premier article du traité, le secrétaire disait : « L'Empereur d'Allemagne reconnaît la république française; Bonaparte l'interrompit : Effacez cet article : la république française est comme le soleil: est aveugle qui ne la voit pas. Le peuple français est maître chez lui, il a fuit une république , peut-être demain fera-t-il une aristocratie, après-demain une monarchie ; c'est son droit imprescriptible; la forme de son gouvernement n'est qu'une affaire de loi intérieure. »
La brillante campagne de 1797 forçait l'Empereur à signer sur les débris de six armées autrichiennes, et en dehors des portes de la belle Italie, une convention par laquelle il reconnaissait pour limites naturelles à la France le Bhin, les Alpes, les Pyrénées , l'Océan; l'existence politique de la république cisalpine, et la cession du Brisgavv au margrave de Bade, cession qui éloignait des frontières de la France les frontières tles États héréditaires de la maison d'Autriche;
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ciiliii, l'iiiiloritf (le la Kt-publiquc (Inns l'archipel vénitien. A Radstadt, où devait se négocier la paix de l'Europe, une stipulation militaire entre le général Bonaparte et le comte de r.obentzel allait enclaver dans la nouvelle ligne du Uliin la grande forteresse de Mayence , le tei'ritoire pi'ussien et les États laïques et ecclésiastiques situés sur la ri\e gauche. Quant à l'Autriche, elle recevait en Italie l'Istrie, la Dalmatie, Venise, et les provinces de terre-ferme jusqu'à l'Adige; en Allemagne, tout ce que la Prusse perdait sur la rive gauche du Khin. Bonaparte chargea Bertliier, chef d'état-major, et le savant Monge, de porter le traité nu Directoire. Enfin, le 15 novembre, ayant complètement terminé en Italie sa mission politique et militaire, il fit ses adieux h l'armée par la proclamation suivante :
(I Soldats!
« Je pars demain pour me rendre a Radstadt : en me trouvant sépare de ■I l'armée, je ne serai consolé que par l'espoir de me re\oir bientôt avec vous, « luttant contre de nouveaux dangers. Quelque poste que le gouvernement «assigne à l'armée d'Italie, nous serons toujours les dignes soutiens de la X liberté et du nom français. Soldats, en vous entretenant des princes que nous " avons vaincus, des peuples qui nous doivent leur liberté, des combats que (c nous avons livrés, en deux campagnes, dites-vous: Dnnx (leur cnwpngnrs , Il nnv.i aurons plus fait encore, n
CHAPiTKK XIV.
Congrts (If Radsladl. — Relour de Bonaijarleà Paris. — Sa réceplion solennelle au Luxeiiil)Oiii-!J Affaire de Bernadolle à Vienne. — Départ de Bonaparle pour Toulon.
HoN.^i'AïUE quitta Milan, fiaiichil le Mont-Cenis, et se dirigea sur Hadstadt par Genève et le pays de Vaud, où on lui rendit des lioinmafies |)ublics en -imveiiir de l'iiidépendaïue (pi'il avait lait donner aux A'altelins : de jeunes Idles, habillées auv trois couleurs, lui présentèrent des couronnes. Partout (lait inscrite cette maxime si chère aux Vaudois : Vn peuple ne peut élie sujet d'un autre peuple. Le canon tirait dans les villes où il passait. Arrivé à Hadstddt, il j fut reçu par le^ plcnipotentiaires Treilhard et lionnier. L'Empire avait trois leprésentants au congres, et tous les princes d'.Mlemaffne des fondés de pou>oirs. La Suède paraissait en cpialité de médiatrice et de jjaranl du traité
lov iiisKMiu: m, nai'oi.kon.
de Westplialie ; mais elle n'avait pas été licuicusc dans le rlioix de son amliassadeur, le comte de Ferson, ex-coloiicl du r('f;im('iil français Koyal-Suédois, si connu par son opposition à la iiHolution. Après une première entrevue, le général Bonaparte lui défendit de reparaître de\ant lui. Les plaintes et les demandes des princes dépossédés sur la rive gauclie du liliin annonçaient une foule de difficultés presipu' insolubles : lîonaparte , fatigué déjà pai' la perspective des ohsiacles ((ue présentaient les négociations particulières à la France, se liAta de terminer ce qui avait rapport à la remise de Mayence aux trt)upes de la Képublique, à celle de Palma->ova et de Venise aux troupes aulricliiennes, et d'éclianger les ratifications du traité de Campo-Formio; puis il déclara à l'icilliard et à Boimier qu'il regardait sa mission conuue linie, partit de KadstadI , tra\eisa la France incognito, et le 5 décembre il arriva à Paris, où il descendit dans sa petite maison de la rue Cbantereine , que, ))Mr une délibératidn spontanée, le corps municipal appela rue de la Victoire'.
Jaloux d'honorer le héros pacificateur, le Conseil des Anciens a\ait exprimé le vœu que le domaine de Chambord et un grand hôtel à Paris lui fussent donnés à titre de récompense nationale ; mais le Directoire, qui commençait à s'inquiéter de cette puissance née de la gloire, à laquelle il se sentait soumis lui-même, voulut se charger seul du témoignage de la reconnaissance publique , et il ne trouva rien de mieux qu'une fête triomphale extraordinaire. La remise du traité par Bonapai'te servit de prétexte à cette fête, dont la pompe excessive cachait une grande dissimulation politique. Elle eut Heu le 10 décembre (20 frimaire), au palais du Luxembourg, dont la grande cour avait été convertie en une salle magnifique. La présence des ambassadeurs d'Itspagne, de Naples, de Sardaigne, de Prusse, de Danemark, de la Porte-Ottomane, des ministres des républiques batave, cisalpine, helvétique, ligui'ienne, genevoise, et des envoyés de Toscane, de Wurtemberg, de Bade, de Francfort, de Hesse-Cassel, eu augmentait l'éclat. Les généraux Joidx'rt et Andréossy tenaient le drapeau donné par le Corps-Législatif à l'armée d'Italie, et sur lequel, outre les noms de soixante-sept combats, ou lisait ceux des batailles gagnées dans les deux admirables campagnes de 1796-1797 : Montenotte, Millesimo, Mondovi, Lodi , Borghetto, Lonato, Castiglione, lioveredo, Bass.mo, Saint-George, Fonlana-Vi\a, Caldiero, Arcole, Hivoli , la Faxorite , le Tagliamcnto , Tarvis , Neumarck. Au milieu de l'enceinte s'élevait l'autel de la Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l'Fgalilé et delà Paix. Les drapeaux conipiis en Italie se déployaient en forme de dais audessus de la tète des cinci diiccleurs, qui, drapés dans un costume antique et a\ec une magnificence théiUiale, s'éclipsaient devant Bonaparte vêtu de l'uniforme de Lodi et d'Airole. Le coitége du général se bornait à quelques officiei's de son élat-inajor, couverls, ainsi cpie lui, d'un babil simple et sévère. .\rri>éprès
I l.'insc ri|iliiiii iKiinrilr lui l:iili' |iciiil:iiil lu iiiiil (pii Miivit son nii'ivi'i'.
HISTOIHK UE NAl'OLEU.N. lOÔ
de l'autel, Talleyrand-Périgord, ministre des relations extérieures, présenta lionaparte au Directoire ; puis il prononça un discours empreint d'un ardent républicanisme, rempli d'admiration pour le triomphateur, semé d'éloges pour le gouvernement qui avait su le deviner et le choisir. On y remarquait ce passage : i< Ainsi tous les Français ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la pro- K priété de tous; ainsi il n'est pas un républicain qui ne puisse en revendiquer « sa part. 11 est bien vrai qu'il faudra lui laisser ce coup d'œil qui dérobait tout « au hasard, et cette prévoyance qui le rendait maître de l'avenir, et ces sou- « daines inspii'ations qui déconcertaient, par des ressources inespérées, les plus « savantes combinaisons de l'ennemi , et cet art de ranimer en un instant les «courages ébranlés, sans que lui perdît rien de son sang-froid, et ces traits ic d'une audace sublime, qui nous faisaient encore frémir pour ses jours long- « temps après qu'il avait vaincu, et cet héroïsme si nouveau qui, plus d'une fois, « lui a fait mettre un frein à la victoire, alors qu'elle lui promettait ses palmes « triomphales. Tout cela, sans doute, était à lui; mais cela encore était l'ou- « vrage de cet insatiable amour de la patrie et de l'humanité... La France enci tière sera libre; peut-être lui ne le sera jamais. Dès ce moment, un nouvel Il ennemi l'appelle; il est célèbre par sa haine profonde pour les Français, et » par son insolente tyraimie envers tous les peuples de la terre. Que parle génie « de Bonaparte il expie promptement l'une et l'autre, et qu'enfin une paix digne « de la république soit imposée à ces tyrans des mers; qu'elle venge la France, « et qu'elle rassure le monde. »
Quoique propre à frapper les esprits, ce discours ne fut écouté qu'avec une vive impatience : on voulait entendre le héros. Dès qu'il eut manifesté l'intention de prendre la parole , un silence religieux régna dans l'assemblée. Bonaparte s'avança alors, remit au président du Directoire, c'est-à-dire à Barras, le traité de Campo-Formio, et prononça d'un ton ferme cette courte harangue:
Citoyens,
« Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre; pour obtenir « une constitution fondée sur la raison , il avait dix-huit siècles de préjugés « à vaincre. La religion, la féodalité, le despotisme, ont successivement, depuis « vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de conclure « date l'ère des gouvernements représentatifs. Vous êtes parvenus à organiser « la grande nation dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la « nature en a posé elle-même les limites. Je vous remets le ti'aité de Campo- « Formio ratifié par rFmi)ereur. Cette paix assure la lib(M'té, la prospérité et (1 la gloire de la république. Lorsque le bonheur du peuple français sera assis K sur les meilleures lois oiganiipies, l'Europe entière deviendra libre. »
Barras, répondant au général, séteiulit avec beaucoup de chaleur sur le
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18 fructidor, que celui-ci avait passé sous silence, et, mêlant les éloges de l'armée d'Italie à ceux de son illustre capitaine, « La nature, dit-il, a épuisé toutes « ses richesses pour le créer : Bonaparte a médité ses conquêtes avec la pensée « de Socrate ; il a réconcilié l'homme avec la guerre. » Il l'invitait à aller planter l'étendard tricolore sur la Tour de Londres. Cette partie de son discours, dictée par la haine la plus prononcée contre l'Angleterre, offrait un luxe de paroles déclamatoires plus convenable à un iliéteur qu'au chef d'un gouvernement. Le général Joubert et le chef de brigade Andréossy , présentés par le ministre de la guerre, reçurent à leur tour les félicitations du Directoire; mais les triomphes de Bonaparte étaient le véritable sujet de tous les éloges, et remplissaient tous les cœurs.
Le Corps-Législatif donna aussi une fête au vainqueur de l'Autriche; fête bientôt éclipsée par celle du ministre Talleyrand. La belle cantatrice italieiuie (irassini y chanta en l'honneur des victoires dont elle-même était un trophée. Les lettres, les arts, déposaient leurs tributs aux pieds du héros de la patrie. L'Institut choisit Bonaparte pour remplacer Carnot; le royaliste Bonald lui offrit son livre, et le républicain David son pinceau. Le peintre voulait le représenter à cheval au pont d'Arcole ou de Lodi : « Non, répondit Bonaparte, J'ij servais avec toute l'année. Représentez-moi de sang-froid sur un cheval fougueux. » L'enthousiasme exaltait toutes les têtes. Le cri vive Bonaparte.' était devenu un cri patriotique.
Le Directoire aurait voulu que Bonaparte allût reprendre au congrès de Radstadt la conduite des négociations; mais le général n'était pas disposé à compromettre dans une telle mission sa fortune politique , sa popularité, et ne s'occupait (pie des moyens de faire agréer le projet, con^'u par lui depuis i)lusieurs mois, d'une expédition en Egypte. Afin de tromper l'inquiète observation du cabinet de Saint-James, il consentit cependant à aller inspecter les troupes qui, sous le nom d'armée d'Angleterre, occupaient la Normandie, la Picardie, la Belgique, et visita Anvers. On doit rapporter à cette excursion en Belgique l'origine des grands établissements mai'itimes que la France lui a dus, et qui seuls auraient suffi pour illustrer son règne : lui-niOnie a dit que le canal de Saint-Quentin, ouvert sous le consulat , fut un des résultats de ce voyage, pen dant lequel il remariiua également la supériorité que la marée doiuiail au port de Boulogne sur celui de Calais, pour une descente en Angleterre. Les chantiers de nos ports retentissaient d'immenses préparatifs ; le public accueillait avec enthousiasme cette expédition, à la tête de laquelle paraissait l'invincible Bonaparte
Tandis que les plénipotentiaires fran(,'ais négociaient à Hadstadt, le Directoire mettait en mouvement deux armées : l'une en Suisse, pour appuyer l'indépendance du pays de Vaud , dont il dirigeait les mécontentements ; l'autre sur Konie, moins dans le dessein de punir les auteurs de la nioi-t du général Dupliot , tué dans une énicule, (le\ant le palais et sous les yeux de l'ambassadeur de France,
Joseph Bonaparte, qu'afiii de détruire le pomoir du pape , dout la eonservation avait été vivement reprochée au général en chef. Il s'était d'ailleurs formé à Rome, et notamment depuis la prise de Mantoue , un parti répuhlicain qui voulait, à l'exemple des autres républiques de l'Italie, relever, sous la protection de la France, l'autel de la Liberté. Le 25 juin 1798, le pays de Vaud se constitua en république libre, et le duché d'Urbin, Légation papale , se donna à la république cisalpine.
Jamais une grande nation qui vient de conquérir son indépendance ne fut dans une plus belle situation que la république française à cette glorieuse époque; peut-être aussi, se sentant désormais invulnérable, eùt-elle consolidé la révolution , si le Directoire avait eu la conscience de sa force et la probité que devait lui inspirer son triomphe; mais il ne s'attachait qu'à faire jaillir la guerre de l'œuvre de la paix. In événement dont on lui attribuait alors la cause, tant il dissimulait mal ses vues peu pacifiques, fut au moment de rappeler l'Autriche et la France sur le champ de bataille. Bernadotte, dont il avait fait son ambassadeur à Vienne, avait tout à coup, après plusieurs semaines de résidence, arboré sur la porte du palais de France le drapeau tricolore, surmonté du bonnet rouge et accompagné de l'inscription : Liberté, Égalité. Cette innovation, dont cependant le principe trouvait sa consécration dans les habitudes diplomatiques, sembla au peuple de Vienne une provocation. L'hôtel fut assailli par la populace, et les insignes de la république outrageusement arrachés, foulés aux pieds. Son caractère d'ambassadeur parut à Bernadotte tellement compromis, qu'il se hâta de (]uitter Vienne, et le Directoire de demander une réparation par un ultimatum portant ou la guerre ou la paix. Appelé au conseil convoqué pour délibérer sur cette affaire, Bonaparte refusa de prendre le commandement de l'armée d'Allemagne , mais il se chargea de correspondre à ce sujet avec le comte de Cobentzel. chargé par sa cour de conjurer l'orage en entamant des négociations.
Tout à coup la France apprend que trente mille hommes et dix mille marins sont réunis dans les ports de la Méditerranée ; qu'un armement immense se fait à Toulon. Treize vaisseaux de ligne armés en guerre, deux en flûte, quatorze frégates, quatre cents bâtiments de transport, sont équipés pour conduire à une destination inconnue cette nombreuse armée, dont les généraux appartiennent déjà par de hauts faits d'armes à la gloire de la France , et la plupart à celle du \ainqueur de l'Italie. Parmi eux l'on compte Berthier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Reynier, Lannes, Damas, Murât, Andréossy, Belliard , Menou, le muliHre Dumas, Raraguay-d'Hilliers, Vaubois, Bon, Dugua, Dommartin et Zayonschek. Bonaparte a pour aides de camp son frère Louis, Eugène Beauharnais, Duroc, Croizier, Julien, Lavalette, le fils du directeur Merlin, et le brave Sulkowski , noble Polonais qui s'est voué à sa fortune. La flotte obéit à cet amiral Brueys qui commandait dans l'Adriaticpie pendant la campagne d'Italie , aux contre-amiraux Villeneuve, DuchaUa, Decrès, Gantheaume, et des convois partis de Gènes,
de Civita-Vecxhia, de Bastia, ont reçu l'ordre de la rallier. On se demande pourquoi la commission des arts et des sciences envoie à Toulon cent de ses membres pris dans chacune de ses classes : est-ce un nouvel État que la France veut fonder? dans quelles contrées va-t-elle porter sa liberté et sa ci\ilisation? est-ce en Grèce, dans l'Inde, en Egypte?
Bonaparte a tout proposé , les ports destinés à l'armement , les places où se réuniront les troupes, les points de débaïquement ; les projets futurs de la mystérieuse expédition sont son ouvrage ; rien n'a été oublié pour la faire réussir. On assure même que Barras, qui souhaite peut-être plus qu'aucun autre de ses collègues l'éloignement du vainqueur de vendémiaire, a tout écrit sous sa dictée. Enfin, le ministre Taileyrand doit, après le départ de l'armée, aller en ambassade extraordinaire à Constantinople, dans le double but d'amener la Porte à agréer les motifs de l'entreprise et de l'intéresser à s'unir à la France , qui veut soustraire à la domination britannique le commerce de l'Inde et celui de la Méditerranée : mission dont Bonaparte a fait la condition principale du commandement accepté par lui. Tous les obstacles sont aplanis; il ne reste plus à vaincre que les lenteurs par lesquelles le Directoire semble prendre plaisir à entraver les desseins de son général. Fatigué de ce système de tergiversations, Bonaparte ne peut contenir son impatience, et demande impérieusement qu'on lui délivre l'ordre du départ.
Telle était la position respective du Directoire et de Bonaparte, quand arriva la nouvelle de l'outrage fait à l'ambassadeur Bernadotte, misérable épisode qui pouvait anéantir le grand ouvrage de Campo-Formio, acheté au prix de tant de victoires et de sacrifices , et annuler le projet de la conquête de l'Egypte. Mais l'horizon politique ne resta pas longtemps obscurci , et Bonaparte se mit en route pour Toulon.