CHAPITRE XV
F.\|)nlilion d'K^vple
' Prmiaxt son séjour à Passerinno , Bonaparte avait adressé à l'escadre de l'amiral Brueys, stationnée dans la mer Adriatique, cette allocution prophétique : «Cac( marades , dès que nous « aurons pacifié le continent, (( nous 710US rr unirons à vous « pour conquérir la liberté » des mers. Sans vous, nous « ne pouvons porter la gloire « du nom français que dans un petit coin du continent. Avec vous, nous tra- (I verserons les mers, et la gloire nationale verra les régions les plus éloignées. «
Ces paroles exprimaient le dessein d'aller renouveler dans l'Inde la gloire d'Alexandre, ou plutôt d'aller y détruire la puissance brilannique. C'était sous l'empire de cette inspiration gigantesque que Bonaparle entrait dans Toulon , le 9 mai 1798. Salué par les acclamations de ses anciens compagnons d'armes, il Iciii adressa, quelques jours après, cette courte mais énergique proclamation :
« Soldats ,
« Vous *^tes une des ailes de l'armée d'Angleterre; vous avez fait la guei're « des montagnes , des plaines et des sièges, il vous reste à faire la guerre marice time. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas ente core égalées, combattaient Carthage , tour à tour sur cette même mer et aux « plaines de Zama; la victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment «elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées, et unies « entre elles... Soldats, matelots, vous avez été jusqu'à ce jour négligés ; aujour- « d'hui la plus grande sollicitude de la république est pour vous; le génie de la « liberté, qui a rendu, dès sa naissance, la république arbitre de l'Europe , veut « qu'elle le soit des wers et des nations les plus lointaines. »
Voilà comment l'armée apprit qu'elle allait cueillir de nouveaux lauriers ; mais quelles mers devait-elle franchir, de quelles régions devait-elle s'emparer pour obtenir ce que le général lui avait annoncé en ces termes, le jour de son arrivée à Toulon : « Je promets à chaque soldat qu'au retour de l'expédition, « il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre. « Les troupes, indifférentes sur les promesses, n'acceptèrent que la part du danger et de la gloire, et s'embarquèrent pleines de joie et de confiance dans le chef qui les avait si souvent conduites à la victoire. Par un hasard singulier, le nom du vaisseau amiral, que montait Bonaparte, renfermait à lui seul le secret de l'expédition : ce vaisseau était l'Orient. Le 19 mai, le soleil, qu'on appela si souvent le soleil de Napoléon, éclaira le majestueux départ de la flotte française, qui mit à la voile au bruit du canon et aux acclamations unanimes de l'armée. La traversée ne fut pas exempte d'inquiétudes; on s'attendait à tout moment à l'apparition des Anglais, qui sillonnaient la mer en tous sens.
Après avoir rallié les troi* convois de Gènes, d'Ajaccio et de Civita-Vecchia. Bonaparte fit diriger sur Malte, afin d'y tenter en passant une entreprise dont il avait de longue main préparé le succès par des intelligences secrètes. La possession de cette île, qui commande la navigation de la Méditerranée, était pour nous de la plus haute importance : il fallait prévenir les Anglais, et nous en emparer. Le 9 juin , cinq cents voiles françaises se déployèrent à la vue de Jlalte. Pour avoir un prétexte de s'arrêter et faire naître un sujet de contestation , Bonaparte demanda au Grand Maître la faculté de faire de l'eau : il lui l'ut répondu que les statuts de l'Ordre ne permettaient pas de rece\oir
\û\is de deux vaisseaux appartenant à la même puissance étrangère. Le général en ciief répliqua qu'une telle réponse équivalait à une déclaration de guerre; que les Français n'ignoraient pas la conduite partiale de l'Ordre en faveur des Anglais; qu'il était résolu de recourir à la force; et, sans perdre de temps, il ordoiuia à l'amiral Brueys de faire les dispositions nécessaires à ratta(iue des forts qui défendent le port Lavalette.
Ces menaces, suivies d'une rapide exécution, répandirent la terreur dans la \\i\e, où d'ailleurs le parti qui nous était dévoué levait la tête à mesure que le gouvernement laissait éclater plus de faiblesse ; le désordre parvint à son comble, et deux jours avant la capitulation, (pielques chevaliers de la langue de France furent amenés à Bonaparte : « Puisque vous avez pu prendre les « armes contre votre patrie, leur dit-il , il fallait savoir mourir; je ne veux point « de vous pour prisonniers ; vous pouvez retourner à Malte. » Une courte négociation suivit l'échange de quelques coups de canon. Le grand maître Hompesch, gentilhomme allemand, reçut six cent mille francs, l'assurance d'une pension égale à la moitié de cette somme, et se retira en Allemagne. Telles furent les conditions au moyen desquelles la France prit possession du premier port de la Méditerranée, l'un des plus forts du monde. Il fallait l'ascendant de Bonaparte pour l'obtenir sans combattre ; il fallait son audace pour oser y perdre quelques jours, ayant les Anglais à sa poursuite. Caffarelli-Dufiilga , aussi spirituel que brave, en parcourant la place dont il admirait les fortifications, s'écria : Nous sommes bien heureux qu'il y ait eu quelqu'un ici pour nous ouvrir les portes/
Bonaparte laissa Vaubois à Malte, avec trois mille hommes de garnison, Hegnuult de Saint-Jean-d'Angely en qualité de commissaire civil, et remit surle-champ à la Aoile. L'essentiel, pour gagner l'Egypte, était de ne pas rencontrer les Anglais ; car Nelson ayant appris que les Français avaient paru devant Malte, s'était mis à leur poursuite, déterminé à en venir aux mains s'il pouvait les joindre. Sur l'escadre française on était prêt au combat, et la possiliililé de \oir l'ennemi d'un moment à l'autre était présente à tous les esprits sans effrayer personne.
Enfin, le i" juillet, les minarets d'Alexandrie et la tour des Arabes montrèl'ent à l'armée le but de son voyage. Nelson, qui était venu y chercher la Hotte française, était reparti trois jours auparavant pour aller à sa rencontre. Instruit de cette circonstance, Bonaparte ordonne le débarquement. Menou, qui devait sortir le dernier de l'Egypte, est le premier (jui y pose le pied; lionapai'le et Kléber prennent terre ensemble, et le rejoignent dans la nuit au marabout : pour la pi'emière fois, le di'apeau tricolore llolle sur les rivages de l'.M'rique. Impatient de signaler son arrivée, lo général en chef n'attend pas que les autres divisions l'aient rejoint; sachant qu'Alexandrie se dispose à la défense, il veut étonner ses nouveaux ennemis par une audace qui leur est inconnue, et affermir
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par une ionqu(He utile le monil de son armée. A deux heures du matin, il s'avance sur trois colonnes et commande l'assaut : tout cède à la furie française, et les troupes, malgré les ordres qu'on leur avait donnés, se précipitent dans la ville, qui n'a pas le temps de capituler. La prise d'Alexandrie ne coûta qu'un très-petit nombre de soldats et d'officiers , que Bonaparte fit enterrer au pied de la colonne de Pompée : leurs noms furent gravés sur ce monument. Cette cérémonie funèbre répandit dans tous les rangs l'enthousiasme que le héros d'Italie savait si bien entretenir par les mille moyens que lui suggéraient son génie et l'habitude d'un irrésistible ascendant. Jamais plus habiles proclamations n'avaient été adressées aux soldats français ni aux nations vaincues. Avant de débarquer, il avait dit à ses braves : « Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans : « leur premier article de foi est celui-ci : 11 n'y a d'autre Dieu que Dieu, et « Mahomet est son prophète. Ne les contredisez pas; agissez avec eux comme « vous avez agi avec les Juifs, avec les Italiens; ayez des égards pour leurs " muphtis et pour leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et « pour les évoques. Ayez pour les cérémonies que prescrit l'Alcoran, pour les « mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour «les synagogues, pour la religion de Moise et celle de Jésus-Christ. Les « légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des « usages différents de ceux de l'Europe : il faut vous y accoutumer. Les peuples « chez lesquels nous allons traitent les femmes difléremment que nous ; n'ou- « bliez pas ([ue dans tous les pays, celui qui viole est un liiche. Le pillage n'enri- « chit qu'un très-petit nombre d'hommes ; il nous déshonore, il détruit nos res- (( sources , il nous fait des ennemis de peuples qu'il est de notre intérêt d'avoir « pour amis. La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par « Alexandre; nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs dignes d'exciter (( l'émulation des Français. »
Aux musulmans d'Alexandrie, il disait : « Depuis trop longtemps les beys qui » gouvernent l'Egypte insultent à la nation française, et couvrent les négociants « d'avanies; l'heure de leur châtiment est arrivée. Depuis trop longtemps ce « ramassis d'esclaves, achetés dans le Caucase et la Géorgie, tyrannise la plus » belle partie du monde ; mais Dieu , de qui tout dépend , a ordonné que leur i( empire finit. Peuple de l'Égyple, on vous dira que je viens pour détruire votre i( religion; ne le croyez pas : répondez que je viens vous restituer vos droits. Cl punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les Mameluks, Dieu, « son Prophète et le Koran. Dites-leur que tous les hommes sont égaux devant « Dieu ; la sagesse , les talents et les vertus mettent seuls de la différence entre « eux... Y a-t-il une belle terre? elle appartient aux Mameluks. Y a-t-il une « belle esclave, un beau cheval, une belle maison? cola appartient aux Marne- « luks. Si l'Egypte est leur ferme, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a c( fait... ("adis, cheiks, imans, dites an iieuple i]ue nous souunes aussi de
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i( M'iiis Musuliiiiins... N'est-ce pas nous qui avons (li'truit le pape, qui disait « (ju'il fallait faire la guerre aux Musulmans? Trois lois heureux ceux qui seroni c( avee nous! Ils prospéreront dans leur fortune et dans leur rang. Heureux « ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps de nous connaître et de se ran- M ger avec nous. Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour « les Mameluks et combattront contre nous! Il n'y aura pas d'espérance pour H eux; ils périront. »
A peine maître d'Alexandrie, Bonaparle imprime au déiiarquement toute l'activité dont il est dévoré. lirueys conduit l'escadre au mouillage d'Aboukir; le convoi cnlre dans le port d'Alexandrie. L'amiral a pour instructions de conduire ses vaisseaux soit à Malte, soit à Toulon, soit même à Corfou, aussitôt que toutes les munitions de guerre auront été descendues à terre, à moins que le port vieux, où ils seraient en sûreté, n'ait assez d'eau pour les recevoir, lîonaparte, pour qui l'occupation de l'Egypte n'est que le prélude nécessaire d'une autre expédition, attache à la conservation et au voisinage de la flotte le succès de ses vastes desseins, qui repose tout entier sur la coopération de l'armée navale avec l'armée de terre. La crainte de voir arriver les Anglais ne permet aucun retard; d'un autre côté, il importe de prévenir et d'effrayer les beys par une marche rapide sur le Caire. Desaix entre dans le désert avec sa division , qui formait l'avant-garde , et se dirige sur Damanhour. Pendant cette marche de quinze lieues sur un sable bridant et stérile , ses troupes, presque entièrement privées d'eau, éprouvèrent des souffrances telles, que ce général, si difficile à s'émouvoir en présence des plus grands dangers, écrivit à Bonaparte : « Si l'armée ne passe pas le désert avec la rapidité de l'éclair, elle périra. »
Les 5 et 0 juillet, l'armée port d'Alexandrie, dont Bonaparte laisse le commandement à Rléber, blessé en montant à l'assaut. Le général Dugua se dirige sur Rosette; il a pour mission de s'emparer de cette ville et de proléger la flottille <iui , remontant le bras gauche du Nil, doit rejoindre l'armée à Hanianieh , pour ari'iver au Caire avec elle.
Lue chaleur accablante, la faim, la soif plus terrible encore, mirent à une ciuelle éi)reuve le courage de nos soldats; plusieurs y succombèrent. Po\ir comble de maliieur, un phénomène, inconnu dans nos contrées, présentail à leurs yeux fascinés un lac immense où se rélléchissaient les monticules de sable et toutes les inégalités du terrain; et comme cette illusion décevante, connue sous le nom de mirage, a lieu ])rincipalement dans la matinée, haletants, épuisés de fatigue, les malheureux pressaient le pas; mais lorsque le soleil, plus élevé sur l'horizon, venait dissiper ces eaux imaginaires, ils ne voyaient plus de terme à leur souffrance et tombaient dans un morne idiallement. Le sol était enflammé; s'arrêter ou se mouvoir sur ce brasier ardeni étail nn égal sujjplice; la nuit, venaient des tourments d'une autre espèce : une rosée froide ulaçail les niemlircs et semblail pénétrer jusqu'aux os. Quelle
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situiilioii pour des hommes accoulumés au doux climal de ritaliclOii miirmurail de tous côlés; les plus fermes donnèrent presipie des sifiiies de désespoii-.
Le 8 juillet, toute l'armée se trouve réunie à Damanhour, où elle oublie les ludes fatigues du désert et les murmures qu'elles ont excités. Le 10, à la pointe du jour, le mouvement s'opère sur Ramanieli. Bonaparte, suivi de quelques officiers, s'étant (karté à une certaine distance de ses colonnes, ne fut pendant quelque temps séparé des Bédouins que par une éminence qui le dérohait à leur vue; lorsqu'il reconnut le péril auquel il venait d'échapper, il dit gaiement : « Il n'est point écrit là-haut que je doive (Mre jjfis par les Arabes. » Enfin, après quelques heuies de marche, le Nil étale devant les yeux étonnés ses deux rives couvertes de riches moissons; nos soldats ont hâte de se précipiter dans le fleu\e, qui devient aussi un dieu pour eux. A peine rafraîchis et réconfortes, une attaque de Mameluks les rappelle au drapeau : ils y courent , et l'artillerie de la division Desaix disperse l'ennemi. Bona|)arle ordonne un repos a Hnmanieh pour attendre sa flottille, qui porte les provisior)s. L'armée, remise de ses fatigues et satisfaite , marche toute la nuit , avec lespoir de livrer la bataille qui lui ouvrira la capitale de sa future conquête. La flottille suit le mouvement, elle vogue sous le pavillon du chef de division Perrée. Le général .\ndréossy est à bord, ainsi ipie le général Zayonscheck: ils commandent l'artillerie et les troupes à cheval non montées. Tout à coup la violence des vents l'entraîne au delà de la gauche de l'armée, et la pousse en présence des embarcations ennemies, que soutient le feu de quatre mille Mameluks, des fellahs et des Arabes. In combat inégal, où la valeur supplée au nombre, commence à l'instant, et coûte à l'ennemi ses chaloupes canonnières. Le sang-froid et l'intrépidité du général Audréossy contribuèrent beaucoup à la victoire; les savants Monge et Berthollet, qui étaient avec lui sur le chebec de l'amiral, montrèrent un grand courage, et rendirent d'importants services. Cependant I!onaparle, averti par le bruit du canon, s'avance au pas de charge sur le village de t.hébreiss, devant lequel il trouve les Mameluks rangés en bataille. Bientôt il reconnut la position et disposa ses forces : chacune de ses cinq divisions, commandées par Desaix, Bon, Reynier, Menou et Dugua, compose un carré sur six hommes de hauteur; les équijjages et la cavalerie sont au centre, l'artillerie aux angles; les grenadiers, disposés par pelotons, iront renforcer les points sur lescpiels porterait le poids de l'ennemi.
L'armée s'avance dans cet ordre; à peine est-elle à une demi-lioue du village, (pie soudain les Mameluks s'élancent en foule et inondent la plaine ; se jetant sur ses flancs, ils vont caracoler derrière les carrés, où ils espèrent trouver quel- (pie point plus faible qui leur permettra d'y pénétrer; mais partout ils ne rencontrent que des murailles de fer qui vomissent la flaunne. Pendant ce temps, d'autres masses chargent en front a\ec inq)éliu)sité; mais, lorsqu'elles ne sont plus (pi'à une faible portée, nos canouniers, démasquant leurs pièces, les cou> reiit
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(le mitrailk'. En moins de deux heures, Chébreiss est à nous, et Mourad se retire vers le haut du Delta avec une perte de six cents des siens ; sa flottille remonte aussi le Nil, empressée de se mettre à l'abri dans les murs môme du Caiie. Ce cond)at suffit pour familiariser les troupes avec ces ennemis d'un nouveau genre, et pdiir suggérer à Bonaparte la tactique qu'il fallait employer avec eux.
L'armée passa la nuit à (Chébreiss, et reprit sa marche le lendemain, en proie aux pri^ati()lls de toute espèce, à travers des villages abandonnés, sur un sol presque dépourvu de végétation. Aussi, la mélancolie et la tristesse recommencent-elles à régner dans les rangs; on regrette hautement l'Italie et la France, on se regarde comme déporté dans un pays ingrat, sous un ciel plus dangereux cent fois que le fer ou le feu de l'ennemi. Ce Caire si vanté n'existe pas, disaient les soldats consternés, ou bien ce ne sera, comme à Damanhour, qu'une réunion de huttes. lîouiqiarte, qui entendait leurs plaintes, affectait d'établir son bi\ouac dans les endroits les plus inconunodes. Enlin, l'armée repartie d'Omdinar pendans la nuit, arrive sur les deux heures après-midi à une-demi lieue d'Embabeh, en avant duquel le corps des Mameluks est déployé. En arrière et sur la gauche de l'ennemi s'élèvent les pyramides, ces immobiles témoins des plus grandes fortunes et des plus grandes adversités du monde; deriière sa droite, où coule majestueusement le vieux Nil, brillent les trois cents minarets du Caire, et s'étendent les plaines jadis si fertiles de l'antique et populeuse Memphis. le costume magnifique, l'éclat des armes, la beauté des chevaux de la cavaleiie des beys, forme un singulier contraste avec l'aspect sévère des uniformes français, parmi lesquels celui des généraux ne brille que par la simplicité. C'est Léonidas luttant avec ses Spartiates contre la fastueuse armée des satrapes. La vue des pyramides inspira au général en chef un de ces mots heureux avec lesquels il savait électriser tout le monde; le visage rayonnant d'enthousiasme, « Soldats, « s'écria-t-il , songez que du haut de ces momiments quarante siècles vous » contemplent ! »
ÎMourad-ljey, a\ons-nous dit, appuie sa droite au Nil : il y a coiistruil à la hiile un camp retranché, garni de quarante pièces de canon et défendu pai' une vingtaine de mille hommes, janissaires et fellahs; sa gauche, qui se prolonge vers les pyramides, comprend dix mille Mameluks, servis chacun par trois fellahs auxcjuels on avait donné des armes, et qu'on obligeait à se battre derrière les retranchements. Quelques milliers de cavaliers arabes, accoui'us moins comme auxiliaires (jue pour piller et massacrer dans l'espoir d'un succès, remlilissaient l'espace entre les Mameluks et les Pyramides. Le collègue de Mourad-bey, Ibrahim, moins belliqueux que lui, se tenait de l'autre côté du Nil, avec mille cavaliers, ses femmes, ses esclaves et ses richesses, prêt à sortir du Caire et k se réfugier en Syrie si les Français étaient victorieux. L ri nombre considérable de bar(iues couvraient le Nil et portaient toutes les richesses des Mameluks. Tel élail l'ordre &,\\:s lequel les deux beys nous allendaienl.
UG HISTOIRE PE NAi'OLIiON.
Bonaparte dispose son armée comme à Chébreiss, mais de manière à présenter une ligne de feux plus étendue , et recommande surtout d'attendre froidement rennemi, et de ne tirer qu'à bout portant : il craif;nait que ses impétueux soldats de l'armée d'Italie, habitués à marcher au pas de charge, n'eussent peine à se résigner à une froide et impassible immobilité. Desaix occupe notre droite, Yial notre gauche, Dugua le centre. La reconnaissance du camp ennemi, faite à l'aide dune lunette, apprend au général en chef que leur artillerie n'étant pas sur affûts de campagne , ne pourra en sortir non plus que leur infanterie, qui n'oserait dès lors se porter dans la plaine. Aussitôt il fait porter à ses différentes coloimes l'ordre d'appuyer sur la droite, afin de passer hors de la portée du canon d'Embabeh et de n'avoir affaire qu'à la cavalerie des Mameluks.
>'é avec l'instinct de la guerre, doué d'un coup d'oeil pénétrant, Mourad a deviné que pour les Français le succès de la journée dépend de ce mouvement et qu'il faut l'empêcher à tout prix ; il s'élance avec six à sept mille chevaux sur la colonne du général Desaix. Attaquée en marche, cette division parait ébranlée et môme en désordre un moment; mais les carrés se forment et reçoivent avec sangfroid la charge de cette masse confuse, dont la tète seule avait commencé le choc, et elle se rejette sur Keynier qui vient après. Placé au milieu du carré que forme la division Dugua , Bonaparte saisit le moment , et vient se placer entre les Mameluks et le Nil : foudroyés par le feu de nos carrés comme sous les murs d'autant de forteresses, ces intrépides cavaliers s'imaginèrent que nos soldats étaient attachés les uns aux autres, et l'on vit les plus braves, acculant leurs chevaux contre les ba'ionnettes , les faire cabrer puis se renverser en arrière pour s'ouvrir un passage. Après des efforts inouïs, après avoir tourné autour de nos carrés, cherchant à pénétrer dans Us intervalles, les Mameluks lâchent prise : au milieu de la mitraille et des boulets, une partie rentre dans le camp, où elle jette la confusion; Mourad, suivi de ses plus habiles officiers, se dirige sur Gizeh, et se trouve ainsi séparé de son armée. Alors le général Bon se porte sur Embabeh , tandis que le général Rampon court occuper une espèce de défilé entre Gizeh et ce camp. Les fellahs préposés à sa garde, voyant la défaite des Mameluks, s'enfuient vers la gauche; bon nombre parviennent à se sauver avec des bateaux, beaucoup aussi sont précipités dans le Ml. .Nos colonnes d'attaque gagnent du terrain. Pris entre le feu de ces dernières et celui des troupes i-estées en carrés , les Mameluks essaient de se faire jour, et tombent en désespérés sur la colonne du général Rampon ; ils échouent encore contre ce nouvel obstacle et tournent bride; mais un bataillon de carabiniers, devant lequel ils sont obligés de passer à cinq pas, en fait une effroyable boucherie. Mourad-bey n'emmena dans sa retraite que deux mille cinq cents Mameluks échappés au carnage. Le camp ennemi enlevé à la baïonnette, ses quarante l)ièces de canon, quatre cents chameaux, les vivres, les trésors, les bagages de cette noble milice d'esclaves, (|iil élait l'élite de la cavalerie d'Orient, la posses-
HISTOIRE DE NAPOLÉON. ItT
sioii du Caire, oiifin, furent les trophées de la brillante journée d'Emliabeli. Konaparte, qui coiuiaissait la puissance des anriens souvenirs, lui donna le nom de halaille des Pyramides.
Après avoir poursuivi l'ennemi jusqu'à la nuit, les divisions Desaix, Reynier et Dugua revinrent à Gizch, partager avec leurs frères d'armes déjà établis dans cette ville les avantages que le camp d'Embabeh avait offerts aux divisions Bon et Menou, c'est-à-dire le repos au sein de l'abondance. Honaparle occupait la maison de campaj;ne de Mourad-bey ; bientôt il reçut une députalion des cheiks cl des notables ilu t'aircciue le passii;;e des Mameluks échappés au glai\e, et la fuite d'Ibrahim-bcy, le prudent compétiteur de Mourad, avaient livres à tous les excès populaires. Ces députés venaient traiter de la reddition de la place, et implorer la clémence du vainqueur. Bonaparte les accueille avec bienveillance, puis les renvoie sous l'escorte de deux compagnies d'élite aux ordres de l'intrépide Dupuy, qui venait d'être nommé général de brigade sur le champ de bataille. Sur la rive droite du Ml, les llammes de soixante djermes chargées de richesses, auxquelles les .Mameluks ont mis le feu, éclairent la marche de ce détachement, qui pénètre de nuit dans les murs du Caire, et s'égare dans des rues étroites, longues et silencieuses. Toutes les portes sont fermées, aucune hiinière qui annonce une maison habitée; on n'entend, on n'aperçoit persoime; les hurlements des clîiens, qui rôdent dans cette ville immense comme dans toutes celles de l'Orient , répondent seuls aux sons cadencés du tamlioui'.
Le -25 juillet, le général l'ait son entrée au Caire, au milieu de la foule du peuple accouru pour contempler les vainqueurs des Mameluks. Son premieisoin, après avoir donné le commandement de la place au général Dupuy , est d'organiser définitivement le divan provisoire institué par les habitants, et de réglei' l'administration des pays que nous allons occuper. Kléber, toujours soulTrant de ses blessures, reste à Alexandrie. Desaix est placé avec sa division à l'entrée de la haute Egypte; de forts détachements redescendent le Nil, afin de conqjléler l'occupation du Délia; le vieux Caire et Boulaq sont occupés; un corps d'ol)servation se porte sur El-Khankah, chargé de surveiller Ibrahim, et devient bientôt l'avant-garde de l'armée, qui se met en mouvement pour chasser ce bey de l'Egypte. Bonaparte la commande en personne. Kn avant de Belbeis, ce corps rencontre les débris de la caravane des pèlerins de la Mecque, dont la plus forte partie a été emmenée par Ibrahim; Bonaparte délivre les marcliands des Arabes (pi'ils ont pris pour escorte et qui les pillent, et les fait accompagner jiis(pran Caire par des Frauçais. Ibrahim avait fui surSalahieh; il sort de cette ville au moment de noire arii\ée, euunenant avec ses trésors et ses femmes une grande quantité de bagage; un millier de Mameluks composent son arrière-garde. Emportés par leur fougue, et sans doute aussi par l'espoir du butin, un certain nombre de nos cavaliers fondent sur les Mameluks, s'ouvrent un passage dans leurs rangs, cl y sont (Miveloppés; on vole à leur secours; la charg(> devient gé-
118 IIISTOIKE J)E NAPOLÉON.
lu'ialc : los {L;iii(i(s de Bonaparte suivent les hussards; aides de camp, génrraux , se jettent dans la mOlée : le général en chef reste presque seul. Knfin le 3» de dragons s'avance, et, par une fusillade bien dirigée, force à la retraite les Mameluks, .(jui du reste se battirent avec le courage le plus admirable. Le chef d'escadron d'Lstrée, l'aide de camp Sulkowski, reçurent, l'un cpiatoi zc coups de sabre, l'antre sept, et plusieurs coups de feu; Lasalle, chef de brigade; le général Murât; Duroc, aide de camp de lionaparte ; Arrighi, son parent; l'adjudant-général Leturcq, se distinguèrent par des prodiges d'audace et de valeur. Ibrahim fut rejeté dans le désert. Bonaparte, débarras«fé d'un inquiétant adversaire, prend des mesures pour l'empécliei' de reparaître en Egypte, prépare l'expédition de Sjrie; puis, laissant Beynier à Salahieh avec sa division, il revient au Caire.
On a vu plus haut que l'amiral Brueys avait à choisir entre trois partis pour répondre aux vives sollicitudes du général en chef touchant le salut de l'escadre; malgré les dangers qu'offrait la rade d'Aboukir, il décida de s'y embosser, plutôt (|uc de s'éloigner du théâtre de la guerre : son admiration pour Bonaparte inilua beaucoup sur cette détermination. On aurait tort de juger d'après l'événement que l'espérance de résister aux Anglais dans sa position manquait de fondement. Resté sans nouvelles de la Hotte pendant treize jours, Bonaparte avait expédié, le 30 juillet, son aide de camp Julien pour enjoindre à l'amiral d'entrer dans le vieux port d'Alexandrie, ou de partir sans retard pour Corfou; mais cet officier rencontra un parti d'Arabes, et périt massacré avec ses quinze hommes d'escorte; au reste, il n'aurait pu arriver à temps pour prévenir le désastre dont nous allons retracer les glorieux et pénibles détails.
Le i"' août, vers trois heures après midi, on signala l'escadre anglaise, forte de quatorze vaisseaux de ligne et de deux bricks. Le contre-amiral Rlanquel- Duchayla commandait l'aile gauche de notre [lotte, où se trouvaient le Guerrier, le Conquérant^ Ir Spart iote, l^ Aquilon, le Peuple-Souverain et le Franklin; rUrietil , de 120 canons, monté par l'amiral Brueys, était au centre; venait ensuite le Tonnant, commandé par Dupetit-Thouars; et enfin, à l'aile droite, le contre-amiral Villeneuve avait sous ses ordres r Heureux, le JUerciire, le Guillaume-Tell, le Généreux, le Tinioléon. Le 30 juillet, l'amiral avait appelises capitaines à son bord, pour tenir conseil et décider si l'on devait combattre embossé ou à la voile. La majorité fut de l'avis du capitaine Dupetit-Thouars, qui se prononça pour combattre à la voile ; mais Brueys soutint l'opinion contraire, et se servit de son autorité ponr la faire prévaloir, il s'einbossa à deux lieues de terre , laissant derrièi-e sa ligne une passe plus que praticable jiour un vaisseau de haut bord et où il eût du faire couler ([uelques vieux navires afin de la fermer; par une négligence inconcevable, il n'a\ait pas non plus fait armer la c(Me, dont les batteries l'auraient puissamment secondé; eidin. par une sorlc de fataiilé, une partie de ses équi[)ages était à terre. .\ six heures.
niSTOlUK DE NAPOLÉON. H'.t
iMclidii sÏMigaiic par une violente caiioiiiiaile; l)ieiitôl iiiio partie de la Hotte eniicniie, iloublant la tète de notre ligne , parvient à la couper et à jeter Tanci'e entre la terre et nous, tandis que Nelson parcourt noti-e front avec le reste de ses forces. I)eu\ bâtiments anglais s'échouent en exécutant cette audacieuse manœuvre; mais notre centre et notre avant-garde n'en sont pas moins placés onti'c deux feux. De part et d'autre on se bat avec la dernière opiniâtreté. Au bout d'une lienre, Ir Guerrier, le Conquéranl , ont la moitié de leur mondi! tué, leurs canons démontés, leurs manœuvres liadiées, leurs mats brisés, et succombent successivement. La nuit arrive, et ne laisse aux deux partis, p:iur diriger leurs coups, (pie les rapides éclairs produits par douze cents pièces de canon (pii tonnent, et dont la commotion agite la mer connue dans une tempête.
l»ès le commencement de l'action, Brneys avait été blessé; vers les luiit heures du soir, il tomlie renversé par un boulet, (iantlieaume, son ami, veut le faire enipoiler. « Non, dit-il en lui serrant la main, un amiral franvais doit mourir sur son banc de quart. » Il expire au bout d'un quart d'heure. Au même instant, le capitaine de pavillon Casa-Bianca el son capitaine de frégate sont ennnenésau poste des blessés. Malgré ces pertes, l'Orient redouble d'audace et d'intrépidité. Déjà plusieurs vaisseaux ennemis, criblés de ses boulets, ont été contraints à picndre la fuite. Le Bellcrophun, qui leur succède, voit ses trois mâts abattus et perd la moitié de son équipage; réduit à l'impossibilité de manœuvrer, le vent l'entraine sur notre arrière-garde, dont il re(,'oit toutes les bordées. Près de couler, les cris des matelots annoncent (ju'il se nmd. Si, dans ce moment, ^'illeneuve eut coupé ses Ci\bles et saisi l'occasion, il s'emparait du Bellrrophon sans coup férir, dégageait l'Orient ainsi que les autres vaisseaux restés seuls aux l)rises avec l'ermemi, et changeait un revers prochain en une brillante victoire. De même ([uc rOrient, abandonnés à eux-mêmes, le Spartiate, le l'euple-Sonrerain, rAr/tillon, combattent avec un égal héroïsme et font un mal hoi'rible an\ Anglais, dont plusieurs lultimcnts ont cessé le feu. A neuf heures et un (juarl, l'incendie. éclate sur/'O/vVv//.- aucun effort ne peut éteindre les flammes an milieu du carnage, au milieu des détonations d(^ son artillerie, qui continuent maigriles ordres de Ciautheaume ; réipiipage se jette à la mer; une partie se noie, une partie se sauve : au bout d'une demi-heure, ce supeiiie bâtiment saute en l'air avec un fracas qui répand sur les deux Hottes une profonde stiifieur. Malgré cet éiiouvantable désastre, les l-ranvais soutiennent le combat; entre cinq et six heures du malin, il redevient terrible, et ne se termine qu'à deux heures, après la prise ou la ruine de presque tous nos vaisseaux. Villeneuve s'éloigne avant la fin de l'action, avec le Guillaume-Tell, le Généreux et les frégates lu Diane et la Justice, sans être poursuivi par l'ennemi, qui n'était pas en état de l'inquiéter; rili tireur, le Tiinoléon et le '/c7Y»;e s'échouèrent sur la cêteet diMinrcnt la proie des .\nglais.
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I,a fortuiii» nous lit éprouver sa rigueur à cette désastreuse bataille. Cependant il ne faut pas oublier que nos vaisseaux étaient réduits au tiers de leurs équipages, et que nos marins ennoblirent leur défaite par des prodiges de valeur (lignes de fixer la victoire. Il y eut des dévouements sublimes : le jeune Casanianca, enfant de neuf à dix ans, et qui avait montré une constance au-dessus de son ilge, fut englouti dans les Ilots à côté de son père, qu'il refusa de quittei'; Tbevenare, commandant de f Aquilon, cruellement décbiré par la mitraille, ne cessa d'encourager les siens jusqu'au dernier soupir; Blanquet-Ducbaj la , frappé à la figure par un coup de feu, et apprenant qu'il ne restait plus à son bord que trois pièces en état, disait : « Tirez; notre dernier coup peut être funeste à « l'ennemi. » Dupetit-Tbouars eut les deux cuisses emportées, et voulut mourir à son poste, comme le lit Brueys. In autre boulet lui enleva un bras; ainsi mutilé, il s'écriait : « Équipage du Tonnant , ne vous rendez pas; coulez bas plutôt; « clouez le pavillon; » et il ordonnait qu'on précipitât son corps à la mei', si les Anglais venaient à se rendre maîtres de son bâtiment. Lorstiu'ils \ fuient entrés, ils n'y trouvèrent plus qu'un jeune aspirant.
La journée d'Aboukir et celle de Tcafalgar mai'tiucnt deux des plus gi'andes fatalités de la vie de Bonaparte : l'une lui ferma les cbemins de l'Asie, l'autre lui ravit peut-être l'empire qu'il aurait conquis dans le canal de la Mancbe, si ce môme amiral Villeneuve , exécutant ses ordres, eût décliné le combat qu'il aurait dû chcrclier devant Aboukir.
Kléber lui-même, l'béroi'que Kléber, parut ébranlé par cette catastropbe; Bonaparte en reçut la nouvelle avec une i^rande fermeté; aucun trouble ne se peignit sur son visage, rien ne traliit la profonde impression cjuil dut rece\oir d'un événement dont il mesurait toutes les conséquences. Dissiper la coid'usion et la stupeur qui régnaient à Alexandrie, malgré la présence de Kléber ; demandei' el obtenir la \érilé tout entière sur notre désastre; secourir les vivants dans leur détresse; bonorer les illustres morts dans leurs tombeaux; consoler leurs familles par des paroles quelquefois marquées au cachet de la douleur d'une finie mélancolique; rassurer l'aimée par des paroles empreintes d'un génie supt'rieiir; rétablir l'ordre partout; réunir, organiser les restes de notre maiine; \eiller sur l'escadre de Villeneuve, réfugiée à Malte, et répandie dans tous les cœurs les espérances d'une gloire nouvelle qui allait naître pour l'armée d'Kgypte du sein môme de cette grande calamité : tels étaient les soins du héros dans ces graves circonstances, où il se montra véritablement la i>ro>idence de sa vah ureuse armée.
Prisonnier dans sa propre conquête, qui devenait une patrie pour ses troupes et poui' lui, Bonaparte, s'il désespérait de l'avenir, ne serait que l'iionnue di' la fortune. Il va régner; le général en chef de l'armée française est aussi le sultan de l'Egypte. Le destin lui fait faire l'essai du sceptre sur les bords du Ml ; et ce caractère supérieur re\êt alors une teinte orientale qu'offriront toujoui's dans
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la suite ses volontés et ses desseins. La nature semblait l'avoir créé pour le trône de l'Asie; il avait reçu, pour s'y maintenir, tout ce qui l'a précipité do celui qu'il éleva depuis sur l'Europe. Cette royauté passagère développera en lui tous les germes de la puissance absolue. Toutefois il marcbe avec son siècle, et c'est le personnage d'un calife éclairé qu'il veut montrer au monde. Il l'ecommencera en Egypte le rôle des Abbassidcs en Espagne : à la tête d'une armée invincible, entouré d'un état-major de savants et de philosophes, il fera lleurir les arts de l'Europe et la religion du Croissant : donnant ainsi à l'univers le spectacle nouveau d'un conquérant qui révère le culte des vaincus, et leur rappelle leur grandeur passée, par la vénération dont il honore les monuments de leur pays. « Nous n'avons plus de flotte , avait-il dit au moment de la fatale nou- « velle; eh bien! il faut rester ici ou en sortir grands comme les anciens. » Dans cet adieu stoique à la flotte, les soldats acceptèrent toute leur destinée : les habitants furent loin d'éprouver les mêmes sentiments de résignation, car une fermentation sourde se Gt bientôt remarquer dans l'immense ville du Caire.
Lorsque le retour annuel du débordement du Nil ramena l'antique cérémonie que célèbre depuis tant de siècles la reconnaissance du peuple égyptien, pour ce grand bienfait de la nature qui donne à son sol la fertilité ( 18 août 1798), lîonnparte saisit avec habileté cette occasion de s'associer aux idées et aux coutumes (lu pays. Placé sous un pavillon, à côté du pacha du Caire, il préside h la fête politique et religieuse dont ce dernier lui abandonne tout l'honneur. A son signal, la statue de la fiancée du Nil est précipitée dans les flots, la digue est rompue ; les noms de Bonaparte et de Mahomet viennent se confondre dans les airs. Le général jette de l'or à la foule, distribue trente-huit cafetans aux principaux ofliciers, et revêt de la pelisse blanche le nakibredjah, de la pelisse noii'c le mollach gardien du nieqyas, monument qui renferme le nilomètre. 'l'out le peuple mêlait aux louanges du Prophète celles des braves de l'Occident, et, maudissant la tyrannie des beys , disait avec transport à Bonajjarte : « Oui , vous « êtes venu nous délivrer par l'ordre du Dieu miséricordieux , car vous avez « pour vous la victoire et le plus beau Nil qu'il y ait eu depuis un siècle. Ce soni « deux bienfaits que Dieu seul ])eut accorder. » Cette brillante solennité hl diversion sur les esprits encore frappés du désastre d'Aboukir.
L'anni\orsaire de la naissance de Mahomet ne fut pas célébré avec moins de pompe, et le général en chef ainsi que son état-major y figurèrent. Les processions des fidèles musulmans, les chœurs de danse et d'instruments, les évolutions militaires, une illumination générale, des feux d'artifice, animèrent touilla ville pendant quatre jours. Bonaparte ne se borna pas à donner la pelisse d'honneur au cbeick El-Bekry , reconnu pour le premier descendant de .Mahomet, il répandit encore de grandes aumônes. Enfin, l'époque non moins religieuse du départ de la caravane du Caire jiour la Mecque vint ajouter à la ((iiiliaiice (|iir la disciiilitie sé\èrcnicnl obvcrM'c au milieu de leurs villes
auriiit tlù inspirer aux Égyptiens : lionaparte donna les ordres les plus précis pour la protection des pèlerins; lui-môme écrivit une lettre pressante au cliérif de la !M('C(iue.
l'ar malheur, l'impérieuse nécessité d'établir une administration ré{,'ulière ipii assurât la subsistance de nos troupes , qui pourvût à la défense de la contrée , qui crédt un système de contributions, contre-balançait chez un peuple aussi pauvre qu'impressionnable ces hommages rendus publiquement à ses institutions et à ses croyances : de nombreuses insui'rections, fomentées par les émissaires desbeys, éclatèrent sur plusieurs points, et ne furent réprimées que par la force des baïonnettes. En vain de nombreuses exécutions militaires com()rimaient-elles momentanément la révolte , la révolte renaissait des cendres des villages incendiés , et de nouvelles représailles contre ces actes de justice rigoureuse amenaient des exécutions nouvelles. Habitués au repos monotone d'une obéissance servile , les Égyptiens se voyaient tout à coup soumis au règne de lois qui blessaient leurs habitudes de mollesse, et une aveugle haine accueillait les dispositions, même les plus sages, relatives à leur prospérité future, à leur sécurité du moment. Cela ne doit pas étonner, car on ne substitue pas tout à coup l'obéi-sance raisonnée à l'obéissance passive, et l'esclavage est un code sans commentaire qui a ses fanatiques. Pour les Égyptiens, le Koran forme ce code tout entier; et d'ailleurs il réprouvait comme infidèles les nouveaux législateurs : dans son immobilité séculaire, l'islamisme opposait aux améliorations une banière infranchissable. Ouant à notre armée , condamnée presque chaque jour à devenir conquérante, elle remplit son rôle avec succès parce (pie le langage de la force se fait entendre de tous les peuples, et surtout de ceux qui oui admis le dogme du fatalisme.
Le Caire, transformé en métropole française, offiait, grâce à l'infatigable activité de Bonaparte, l'aspect et les ressources d'une ville d'Europe, et semblait , au milieu de la barbarie indigène , une oasis de civilisation et d'industrie qui , en rendant à l'armée les jouissances de la patrie, l'aidait à supporter l'exil. Mais si les soins de la guerre et de l'administration militaire ont d'alKU-d absorbé la pensée du général en chef, pour assurer sa conquête il lui faut travailler avec la même activité à l'établissement du gouvernement civil. Le divan du Caire, composé des plus considérés parmi les habitants, suffit à la police de cette vaste cité; les autres villes recevront la même organisation municipale. Toutefois , par une prévoyance que l'évéuemcnt se chargea de justifier, Bonaparte fit enlever les portes placées à l'extrémité de chaque rue, et qu'on fermait tous les soirs pour se mettre à l'abri des surprises nocturnes des Arabes bédouins.
Le 22 septembre amenait le ciiupiième anniversaire de la fondation de la Républicpu'. lionaparte, ipii voulait frapper l'imagination et les yeux des Egyptiens, lit construire à grands fiais un ciiipie inimense dans la principale place
(lu Caire. Ce ciiiiiR' était décoré de cent neuf colonnes qui portaient chacune un drapeau, et diaipie drapeau le nom d'un des départements de la France; au milieu s'élevait un obélisque colossal chargé d'inscriptions ; sur sept autels antiques brillaient des trophées où étaient gravés les noms des braves morts en combattant A l'entrée s'élevait un arc de triomphe, sur le massif duquel a\ait été représentée la bataille des Pyramides, et parmi les inscriptions arabes dont on l'avait couvert se distinguait ce verset du Koran : // n'y a de Dieu que Dieu, el Mahomet est son prophète; rapprochement qu'excuse la nécessité où se trouvait Bonaparte de flatter et les vainqueurs et les vaincus. In proclamation fut lue au\ troupes. « Il y a cinq ans, disait-elle, l'indépendance du peuple français était « menacée : \ous reprîtes Toulon; ce fut le présage de la ruine de vos ennemis. « Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo; l'année suivante, vous étiez « sur le sommet des Alpes; vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et « nous remportions la célèbre bataille de Saint-George. L'an passé, vous étiez aux « sources de la Drave et de ITsonzo, de retour de l'.UIemagne. Qui eût dit alors « que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil? Depuis l'Anglais, célèbre dans c( les arts et le commerce, jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez les « regards du monde. Soldats , votre destinée est belle... Dans ce jour, quarante « millions de citoyens pensent à vous. » Les acclamations de l'armée répondent à des paroles qui réveillent tant de glorieux souvenirs , et le nom de Bonaparte se mêle dans les airs au cri mille fois répété de Vive la république ! Des évolutions militaiies, destinées surtout à captiver l'attention du peuple, complétèrent cette partie de la fête, tandis qu'un détachement allait planter l'étendard tricolore sur la plus haute des pyramides de Gizeh. Une table immense avait été dressée dans l'une des salles du palais ; deux cents convives, français et musulmans, viennent s'y asseoir. Nos bannières nationales , mariées aux étendards du croissant, forment au-dessus de leurs tètes une immense draperie, et sur les murailles qui en sont tapissées, la Déclaration des Droits de l'Homme figure à côté du Koran. Étrange amalgame, spectacle étourdissant que le monde ne reverra peut-être jamais ! Des courses à pied et à cheval succèdent au banquet , et la journée se termine par une brillante illumination.
Les poëtes n'ont jamais manqué aux conquérants. On chantait dans la grande mosquée du Caire: « Réjouissez-vous, ô fils des hommes, de ce que le grand « .\llah n'est plus irrité contre vous! réjouissez-vous de ce que sa miséricorde a « amené les braves de l'Occident pour vous délivivr du joug des Mameluks! Que « le giand Allah bénisse le favori de la Victoire! Que le grand Allah fasse pros- » pérer l'armée des braves d'Occident! » Et cependant les fils des hommes conspiraient contre les braves d'Occident, dans cet impénétrable silence qui caractérise les peuples abrutis par l'esclavage.
L'établis.senicnl de l'Institut d'Egypte, le lendemain de cette singulière fèl<' républicaine, donna à l'expédition un relief qui devait en faire le plus bel épi.sode