‹ Histoire de NapoléonChapitre 17 sur 75 · IIISKIIKK l)K NAI'OLKON · texte numérisé non relu

IIISKIIKK l)K NAI'OLKON

de cet ilgc (le itiodigi'.s, cl liorioici' à jamais son romlatcur. Dans rc rorps, digne d(! rivaliser avec celui de la mère-patrie , figurent l'habile Fourier, qui d('|iuis fut secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; Berthollet, dont la ihiiiiii' moderne a consacré la mémoire; Monge, le père de la géométrie descriptiM- ; Dubois, l'espérance de son art, et devenu l'un des premiers chirurgiens de l'Europe ; Lari'ey, dont le nom sera l(ingtein|)s béni ])ai' les soldats français ; le méde<iti Desgenettes, déjà connu par son expérience, et depuis illustré par son héroïsme à l'hôpital de JalTa ; les savants Louis Costaz, Champy, Girard , ?«ouet et ^lalus ; Say, le rival d'Adam Smith; l'industrieuv Conté, si utile à la colonie; le peintre Redouté, le poëte Parseval Grandmaison, et d'autres hommes d'élite. Parmi les militaiics, il faut citer CafTarelli et Sulkowski , puis enfin le généial en chef, qui rehaussait de tout l'éclat de sa gloire d'Italie ces célébrités européennes. Bonaparte divisa cet Institut en quatre classes : mathématiques, physique, économie politique, littérature et beaux- arts : une bibliothèque, un cabinet de physique, un observatoire, un jardin botanique, un laboratoire de chimie, un musée d'antiquités, une ménagerie, facilitèrent leurs travaux. Dès ce moment, le guerrier qui n'oublia jamais dans ses proclamations de prendre la qualité de membre de l'Institut national, joignit à ses autres titres celui de président de l'Institut d'Egypte. Chacune des classes se livra à de grandes et utiles investigations; la science eut ses héros comme la guerre, dont elle devait assurer les triom])hes, et créa des monuments plus durables que les trophées militaires. On mit tout en usage pour acclimater l'armée, chose du reste bien moins difRcile que de jilicr les Égyi)tiens à nos mœurs. Bonaparte chaigea l'Institut de dresser un tableau comparatif des mesures égyptiennes et françaises, de composer un vocabulaire franç,ais-arab(>, ainsi qu'un triple calendrier, égyptien, cophte et européen; ouvrages suITisants poui' les piemiers besoins. Deux journaux , l'un de littérature et d'économie politique, sous le titre de Décade Éfjijptienne, l'autre de politique , sous celui de Courrier d'Égypfe, furent rédigés et imprimés au Caire. Un palais du bey et ses jardins métamorphosés en Tivoli ; des lieux de réunion , des boutiques, des ateliers, des usines, des fonderies, des manufactures, improvisées par l'ingénieux Conté ; des moulins à vent , invention toute nouvelle pour les yeux étonnés des Égyptiens; des ateliers ouverts par Champy pour la fabrication de la poudre; la renaissance du commeire, imprimèrent à cette \ille monotone un air d'activité, de création et d'indépendance sociale qu'elle n'eut jamais sous les Ottomans.

Puisque la perte de sa (lotte forçait Bonaparte de renoncer aux vastes projets dont l'Egypte ne devait être que le picmier IhéAtic, la prudence, ce trait distinctif de son caractère, lui conseillait de ne négliger aucun moyen pour s'assurer la possession tranquille dune colonie dont la conquête jelteiait sur la France un éclat inconnu en Kiirope depuis la découverte des deux Indes. 11 s'occupa sans relAchc du rerrulcincnl de l'armée, réduite à recevoir dans ses rangs les esclaves

lie l'iigt' (le scizi' à vingt-quatre ans, de toutes les races asiatiques et afiiciiines lianspiantées eu Egypte. Trois mille marins, échappés au désastre d'Aboukir, lurent enrégimentés, et composèrent la légion nautique.

Le 21 octobre, en l'absence du général en chef, qui s'était rendu au vieux Caire, des rassemblements armés se forment dans les rues, et suitout dans la grande mosquée. Le général de brigade Dupuy , (lui deiiuis son entrée nocturne a conseivé le commandement de la place, est la première victime des séditieux; le brave Suikovvski, aide de camp de Bonaparte, succombe également, mais hors de la ville. Les Français de toute classe, de toute condition, sont impitoyablement égorgés sur la voie publique, dans les maisons. Les mosquées se transforment en autant de forteresses, et du haut des minarets les imans donnent le signal de la destruction des infidèles. L'immense population du Caire a juré par Mahomet d'exterminer les Français. Guidée par les cheiks, elle s'élance avec audace vers l'une des portes, dont elle veut interdire l'accès à Bonaparte, qui, accouru pour étouffer la révolte, se voit obligé de faiie un détour afin de gagner celle de Boulaq. Jamais instant plus critique ne se présenta dans la vie dun conquérant. Mourad-Bey tenait opinidtiément la campagne dans la haute Egypte contre l'infatigable Desaix ; les généraux Menou et Dugua contenaient avec peine l'Egypte inférieure : tout le désert était en armes. Les Arabes secondaient l'insinrection des fellahs dans la montagne aussi bien que celle des habitants des villes, l'n manifeste du Grand-Seigneur, répandu avec profusion dans toute l'Egypte , révéla l'étendue du péiil ; entre autres phrases inc<>ndiaires, il renfermait celles-ci : «Le peuple français (Dieu veuille détruire son pays de «fond en comble, et couvrir d'ignominie ses drapeaux!) est une nation d'infi-

« dèles obstinés et des scélérats sans frein Ils regardent le Koran, l'Ancien-

« Testament et l'Évangile comme des fables... 0 vous, défenseurs de l'islamisme! « ô vous, héros protecteurs de la foi ! ô vous, adorateurs d'un seul Dieu , qui « croyez à la mission de Mahomet, lils d'Abder-Allah, réunissez -vous, et marchez «au combat, sous la protection du Très-Haut! Gr.lce au ciel, vos sabr<'s sont «tranchants, vos flèches sont aiguës, vos lances sont perçantes, vos canons res- « semblent à la foudre ! Dans peu , des troupes aussi nombreuses que redoutables « s'avanceront par terre, en même temps que des vaisseaux aussi hauts que des

«montagnes couvriront la surface des mers Il vous est, s'il plaît à Dieu, ré-

« serve de présider à leur entière destruction. Comme la poussière que les vents « dispersent, il ne lestera plus aucun vestige de ces infidèles, car la promesse de « Dieu est formelle : l'espoir du méchant sera trompé, et les mé<hants périront. «Gloiie au Seigneur des moiules ! »

t;'en était fait non-seulement de la possession de l'Egypte, mais de la vie de; tous les Français, si Bonaparte ne s'était montré supérieur à ce danger qui s'élevait comme un ouragan au milieu du calme le plus profond. Le souvenir des PAques vénitiennes se piésenla sans doute à son esprit. Il pénèfie dans la ville

à la tôte de ses soldais, repousse les Arabes dans le désert, dirifje ses culoiines à travers les rues, entoure de son artillerie la place jjrimipale, ponrsuit les révoltés jusqu'à la grande mosquée, où ils se réfugient en désordre, et leur offre généreusement un paidon qu'ils lefusent avec une insolente hauteur. Tout à coup, par un phénomène très-rare sous ce climat, le ciel se c((uvre de nuages, le toiiiieiic gronde; les mutins, voyant que la nature elle-même combat jxiur leurs adversaires, envoient leur soumission au général et lui demandent gcilce : « I.'heurc de la clémence est passée; vous avez commencé, c'est à moi de iinir ». répond-il avec colère; et il donne le signal de la vengeance. I>e canon foudroie les murs de la mosquée , la hache en brise les portes, et les fanatiques qu'elle renferme sont abandonnés à la fureur de nos soldats, qui ont à venger leurs camarades lâchement assassinés.

Lorsque le calme fut rétabli, le général en chef fit rechercher les principaux instigateurs du complot : quelques cheiks, plusieurs Turcs et Égyptiens, furent jugés et mis à mort ; afin même de punir tous les habitants, il remplaça le di\an par un gouxernement militaire et imposa une contribution extraordinaire. Une proclamation qui réfutait le firman du Grand-Seigneur comme calomnieux et supposé, fut affichée dans toutes les villes ; elle finissait par ces mots : « Cessez « de fonder vos espéraces sur Ibrahim et sur Mourad , et mettez votre confiance « en celui qui dispose à son gré des empires et qui a créé les humains. Le plus « religieux des prophètes a dit : la sédition est endormie; maudit soit celui qui la «révillern. » Effectivement, la sédition ne se réveilla pas au Caire pendant le reste du séjour de Bonaparte en Egypte.

Assuré de la soumission totale du grand Caire et de l'Egypte inférieure, Bonaparte voulut aller à Suez résoudre le problème de la jonction de la mer Roug»; avec la Méditerranée, et chercher les traces de ce fameux canal auquel on a donné le nom de Sésostris. Le souvenir gigantesque de la puissance des piemiers rois de l'Egypte ne pouvait dormir dans le sein d'un homme qui, eu stipulant un traité de paix dans une petite ville du Frioul vénitien, avait rêvé lenvahissemenl de l'Inde par le golfe arabique. Il se réservait de vérifier par lui-même la tiadition , passée à l'état de fait historique. Ce n'est plus comme général en chef, c'est comme membre des Instituts de France et d'Egypte que Bonapaite S(> prépare à cette pacifique expédition. 11 choisit dans les quatre classes ses collègU(>s Berthollet, Monge, Dutertre, Costaz, Lepère et Catlarelii-nufalga: les généraux Berthier et Dommartin commandent l'escorte, composée de trois cents hommes seulement. Après trois jours de marche à travers le désert , on atteignit Suez. Bonaparte visita la côte , nidonna de compléter les ouvrages de la place, et alla reconnaître en Arabie , au delà de la mer Bouge , les fontaines de Moïse. Au retour, sui-piis par la nuit et par la marée montante, il allait être submergé si l'un de ses guides ne l'eût rapidement enlevé. Cette fatale destinée, semblable à celle du Pharaon de la Bible, serait devenue un texte inépuisable de déclamations soi-disant religieuses

|Hiur (les tiinaliqiii'S (ruiic aulic ospècc t'iicorc que les soctatcuis de Maliomi-t. Le Ifiidcniiiiii (le son arrivée, lioiiaparte diwiiia à la douane de Suez de nonihicux (aiit's. \ih\^ tiuorables au comnieree avec l'Arabie que eeu\ en vigueuc jus(iu'al(irs; el pour iiistiuire de ce changement le cliéril'de la Mecque, il prolila d'une depu- (ation d'Arabes qui venait demander l'amitié des Français.

A deux lieues de Suez , on découvrit les traces de l'ancien canal, ipii, (pialio lieues plus loin, se perd dans les sables. Voulant connaître les deux roules qui conduisent du Caire à Suez, Bonaparte revint par Belbeis, où était le (piarlier du général Keynier. Ce fut entre ces deux villes (pie, rencontrant une caiavane des Arabes de Thor, escortée par des dromadaires, il fut frappé de la facilité a\ec latpielle on maniait ces animaux, et en fit monter quelques-uns par Eugène Ueauliarnais, Edouard Colbert et d'autres jeunes ofliciers qui s'en tirèrent aussi bien (pie les Arabes. C'est de là (pie lui \inl l'idée de former un régimenl iioninK' régiment d(> Droimiduires, et spécialement destiné à donner la chasse aux Arabes (pii infestaient le pays. Deux hommes, assis dos à dos, pouvaient, giAce à la force et a la célérité de leur monture, faire \ingt-cinq ou trente lieues sans s'arrêter. A lielbeis, il apprend que Djezzar, pacha de Syrie, a fait occuper par l'avant-garde (le son armée le fort d'El-Arich, qui défend les frontières de l'Egypte à dix lieues dans le désert. Dès lors la rupture entre la Poite et la république française n'est plus douteuse, le firman du Grand-Seigneur se trouve expliqué. Bonaparte, suivant son usage, pense déconcerter son ennemi par une attaque soudaine.

L'expédition de Syrie est donc décidée. Le général en chef retourne sui' ses jias, el en passant à Salahieh met en mouvement la division Reynier, qui va devenir son avant-garde. Arrivé au Caire, il donne ordie à dix mille hommes de se tenir prêts à marcher : Bon , Ivléber, Lannes, Reynier, commandent l'infanterie, Murât la cavalerie, Dommartin l'artillerie, et Caffarelli-Dufalga l'arme du génie ; Daure est ordonnateur en chef de l'armée de Syrie. L'amiral Ferrée, avec trois fivgates, ap|)ortera l'artillerie de siège, puis il croisera en vue des côtes. Les divisions (rainent à leur suite cinquante pièces de campagne. En peu de jours Reynier parait devant El-Arich, s'en empare, détruit une partie de ses d(''fenseiirs, et force l'autre à se riMifeiiner dans le chiileau; les Mameluks d'Ibrahim s'étant approchés pour secourir la \ille, il les atta(iue, et se rend maître de leur camp. Dans ces entrefaites, les -Vnglais étaient venus bombarder Alexandrie ; mais confiant en la >aleiir de Marmont, qui a lemplacé Ivléber dans le commandement de cette i)lace, lîonai)arle ne se laissa pas détourner par cette di\ersion. Arri\é à El-Aiicb, le lendemain de la victoire de Reynier, se|)t jours a|)rés son départ dut'aiic, il fait battre en brèche une des tours du ch;\teau, et en deux jours les Barbares ipii en foi'ment la garnison ont cai)ilulé. On y trouva des magasins considérables.

Dans sa marche à travers le désert, rarm(''C éprouva de nouvelles soulTiances ; mais en voyant leui' général marcher à leurs côtés et siii)|)orter, avec une sairl('' débile, les mêmes privations et les mêmes fatigues, les soldats n'osent se plaindre.

128 lllSlOlKfc: i)K NAPOLEON.

Entre El-Aiicli cl Gnza , lionapailc courut le dangei' d'fitic enlevé. Trompé par ses guides, Klélier, cpii nianluiit à la tête, s'était égaré; Bonaparte suivait le bon chemin avec une cintiuantaiue d'iiommes, officiers et soldats, lorsque, à rappr(jclie d"un village, il se vit inopinément salué par la mousqueterie des .Mameluks d'Ibiahim. A l'aide de sa lunette, il découvrit un camp de quinze cents chevaux, et donna oi'drc de rétrograder. Heureusement le jour baissait, et Tennemi, croyant n'avoir aflairequ'àun simple détachement, ne prit pas la peine de le pouisuivre. A quatn; lieues en arrière, on rencontra Bessières avec le quartier général , et dans la nuit Kléber rallia. Le lendemain, on aperçut les belles montagnes de la Syrie et les plaines de l'antique Gaza : cette vue fit tressaillir bien des cœurs en rappelant le souvenir du sol de la patrie. Gaza n'a plus de portes; abandonnée par les troupes de Djezzar, elle envoie sa soumission au général en chef. L'armée s'y repose pendant deux jours, et oublie les privations qu'elle vient d'endurer : le 3 mars, elle aiiivait devant JalTa, autrefois Joppé, si fameuse dans l'histoire des enfants d'Israël. De hautes murailles flanquées de tours, une garnison de ti'oupes choisies, une artillerie formidable, servie par douze cents canonniers turcs, en rendent les approches périlleuses ; mais, d'un autre côté, l'importance de cette place, qui présente un port à l'escadre et qui est la clef des États de Djezzar-Pacha , ne permet pas d'hésiter. Au bout de trois jours l'investissement est formé, la tranchée ouverte, et le bombardement commence. Aussitôt que la brèche est jugée praticable, Bonnpaite envoie un Turc portei' sa sommation au commandant , qui pour toute ié|)onse fait couper la tête au parlementaire et ordonne une infructueuse sortie. Le soir même une des tours s'écroule, et le point d'assaut est marqué. Tout le monde s'y préparait , lorsqu'un spectacle d'un iiilcrèt bien touchant vint frapper les yeux du soldat : les chrétiens de la ville, tenant dans leurs mains un crucifix, franchissent les remparts en criant chrùtian ,*chrislian , et se précipitent dans nos rangs, où ils sont traités et accueillis commi' des frères. Après cet épisode, l'attaque fut poussée avec acharnement, et la résistance opiniAtre de ses défenseurs ne put sauver ni eux ni cette malheureuse cité. Pendant deux jours cl deux nuits, elle subit toutes les horreurs qui accompagnent et qui suivent une jjiisc d'assaut. Bonaparte, embarrassé par le grand nombre des prisonniers, fut entraîné à offrir un holocauste à ce dieu barbare que les conquérants appellent la nécessite : un millier de captifs, la plupart compris dans la capitulation d'EI-Arich, furent passés par les armes, à l'exception seulement (h' quehiues Égyptiens ou Mameluks, qui furent renvoyés en Egypte sous l'escoite d'un dc^tadicment de dioniadaires. L'histoire transmet à la postérité, sans l'accompagnei' d'aucune explication , le récit de cette horiible et sanglante exécution ; la proclamation adressée pai- Rcinaparle aux habitants du Caire, lors de son retour de Syiie, en deviendra le plus sûr commentaire.

A>anl (le quitter .lafTa, Bonaparte v établit un divan, une garnison et un grand liôpilal. Iti's s\mpt('inics de peste s'étaieni manifestés, el plusieurs hommes de !a

32= demi-brigade succombèrent. Un rapport des généraux" Bon et Rampon alarma sérieusement le général en chef sur la propagation du fléau ; il se rendit à l'hôpital, accompagné des généraux Berthier et Bessières, de l'ordonnateur en chef Daure, et du médecin <'n chef Desgeuettcs, parla aux malades, les encouragea , toucha même leurs plaies en leur disant : « Vous voyez bien que cela n'est rien. » A ceux qui lui reprochaient son imprudence, il répondait froidement : « C'est mon devoir; je suis le général en chef. » Cette visite et surtout le courage de Uesgenettes, qui, s'inoculant la contagion en présence des soldats, se guérissait parles remèdes qu'il leur ])res(rivait, raffermirent le moral de l'armée , déjà singulièrement ébranle.

Enfin, Bonaparte reprend sa marche sur Saint-Jean-d'Acre, l'aucieime Ptoléraais, et dispeise les nombreux ennemis qu'il lencontre, mais nou sans difficulté. Dans uni' affaire assez chaude avec les Naplousains, nos troupes furent repoussées , et le chef de brigade Barthélémy perdit la vie. C'était le second échec qu'ils nous faisaient éprouver : dans une reconnaissance tentée vers les montagnes pen dant le siège de Jaffa, le général Damas avait eu le bras cassé par une balle, et bon nombre d'hommes mis hors de combat. La prise de Ca'iffa, place riche en munitions et en approvisionnements de toute espèce, adoucit les regrets et foitifia les coulages.

Dans cette mémorable campagne de Syrie, tout reçoit l'empreinte de l'Orienl ; tout y est grand, le danger, la résistance , l'attaque, la vengeance, la barbarie. Soixante jours verront la valeur française pulvériser en vain les murs de Saint- Jean-d'Acre, et Bonaparte, devenu plus inébranlable dans son dessein par les efforts de l'ennemi, communiquer l'opiniAtreté de sa résolution à des légions que les Romains eussent nommées invincibles. A chaque heure le péril devient plus émineid, la prise d'Acre plus nécessaire. Les firmans du (Irand-Seigneur ont soulevé les populations d'une partie de l'Asie; ces populations descendent des montagnes, elles accourent de Bagdad , de Damas, des bords de l'Euphrate, pour la destruction des infidèles; les flottes turques couvrent la mer et portent une armée qui vient au secours du pacha; une autre se rassemble à Rhodes ])our leconquérir l'Egypte, où Mouiad-Bey occupe le général Desaix, où l'insuirection agile li- Delta. Le pavillon d'Angleterre dirige la tempête maritime; il faut s'empâter d'Acre avant qu'elle ait reçu ces nouveaux renforts. Mais l'artillerie de siège sur laquelle compte le général, enlevée par une croisière anglaise avec notre flottille, tonne contre nous du haut des remparts, et deux assauts donnés ont prouvé la force des ouvrages qui pi'otégent la ville assiégé(^ Afin de seconder les mou\cments de l'ai'mée du pacha de Damas, Djezzar ordonne contre le camp français une sortie générale que conduisent et soutienneid les ('Miuipages et l'artillerie des vaisseaux anglais; mais l'Impétuosité de nos bataillons l'a bientôt refoulée dans la place.

honaparli' a\nil détaillé hi di\isioii Kiebcr \eis le .lounliiiii, pour en disiiuter le

])assagt' au pacha de Damas, Abdallali, dont l'ainK'-c réunie aux nidnlagnards de Naplousc s'élevait à environ vingt-cinc] mille liommes. Plus de douze mille ea\aliers en faisaient la force. Elle traînait un bagage immense. L'a\anl-garde française, forte de cinq cents hommes au plus, rencontra l'axant-gaide turque sur la route de Nazareth. Junot fit bravement tête à l'ennemi: formé en carré, il couvrit de morts le champ de bataille, et prit cinq drapeaux ; mais, obligé de céder au nombre, il se replia sur. Kléber. Instruit de ce qui se passe, Bonaparte se détache avec la division Bon, pour voler au secours des siens et dissoudre l'armée d'Abdallah. Des hauteurs qui dominent la plaine de Fouli, il reconnaît que Kléber, retranché dans des ruines avec deux mille hommes, y brave les vingt mille qui le cernent : en un moment, il a dressé le plan de cette bataille célèbre à laquelle le Thabor doit attacher son nom. Murât va garder le Jourdain avec sa cavalerie ; Vial et Rampon marchent sur Naplouse; Bonaparte lui-même se place entre les ennemis et leurs magasins, et divise son faible corps en deux carrés, dont la direction combinée avec la position de la division Kléber, ne tardera pas à enfermei' les Turcs dans un triangle de feu. Il marche en silence, sans donner aucun signe de son approche, jusqu'à une certaine distance, puis tout à coup fait tirer un coup de canon et se montre sur le champ de bataille. « C'est Bonaparte ! » s'écrient ces soldats , qui depuis six heures du matin repoussent les attaques acharnées d'un ennemi huit fois plus nombreux. Kléber, profitant de leur enthousiasme, prend à son tour l'offensive, et l'armée turque, assaillie de tous côtés à la fois, coupée dans sa retraite, peid cinq mille hommes , ses chameaux, ses tentes, ses provisions.

L'absence momentanée de Bonaparte n'avait pas ralenti les travaux du siège; il durait depuis un mois et demi, et chaque jour l'armée faisait d'iiréparables peifes. Par une faveur tardive de la fortune, l'amiral Perrée étant venu débarquer à .lafla neuf pièces de gros calibre, on les met promplemeut en batterie, et deux assauts sont ordonnés : eflbrts infructueux dans l'un desipu'ls le brave Caffarellî-Dufalga perdit la vie. Tout à coup une flotte est signalée : elle porte le pavillon turc; il tant que Saint-Jean-d'Acre tombe axant qu'elle soit venue jeter l'ancre dans le port. Bonaparte fait les dispositions pour une attaque générale, qui sera la ciniiuième. •Jamais son armée n'a déployé une audace plus impétueuse : tous les ouvrages extérieurs sont emportés; le drapeau tricolore est planté sur le rempart; les Turcs, repoussés dans la ville, ont ralenti leur feu. Encore un eflort , et Saint- .Ican-d' Acre est à nous. Mais il était dans la destinée de Bonaparte que deux prisonniers échappés du l'emple lui enlè\eraieut la \ictoire. L'un. Phélippcaux, son compagnon de l'École-Militaire, habile officier du génie, dirige la défense, e[ le brave Tromelin, militaire d'une haute distiiiiti(ui, qu'il a amené avec lui, commande l'artillerie; le second, Sidnev-Sniilli, conimodiire sous l'amiral Hood à Toulon, arrive sur l'escadre anglaise. A peine (lehar(iue, Sidney s'axance à la tète des é(pii|iages de ses \aiss(';ui\ , et entraîne an coniliat les habitanls décourages.

Ils se pi-osspiit à sa suite, et los rues de la ville, subitement fortifiées et déleiidues par les débris des maisons elles-mêmes, deviennent le théâtre du plus afficux rainage. Trois assauts eonséeutits, dont le dernier est livré par la division Kléber, sont signalés parles prodiges de la ])lus téméraire valeur; mais il fallut eéder à l'opinitltre résistance des assiégés. L'inflexibilité de Bonaparte ne pouvait pas aller plus loin sans devenir en quelque sorte de la démence, et il dut renoncer à l'entreprise. "Soldats, dit-il, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre « pendant trois mois dans le cœur de la Syrie, piis quarante pièces de campagne, " ciniiuaiite drapeaux, fait dix mille prisonniers, rasé les fortifications de (îaza, « .lafia, Caïfl'a, .\cre, nous allons rentier en Egypte, etc. » Si cette proclamation produisit l'effet qu'en attendait son auteur, ce ne saurait être que par la magique influence qu'exerce un grand capitaine sur des hommes accoutumés à vaincre sous ses ordres; quant à lui, il sentit profondément les conséquences de ce revers inattendu. Commencé le 20 mars 1799, le siège cessa le 20 mai.

Pendant ces deux mois, la maladie pestilentielle contractée à Jaffa a étendu ses progrès parmi les troupes, et le contact des malheureux qui en sont atteints peut détruire en peu de jours les braves qui ont survécu à tant de dangers, ces braves dont le retour est le salut de leurs compagnons d'armes restés en Egypte. D'un autre côté, si on les laisse en arrière, ils périront égorgés par les Turcs. Rien n'est ordinaire dans cette campagne de Syrie, et tout est extrême dans les différentts positions où se trouvent l'armée et son chef. Le moment devient pressant; il faut di'robei' à l'ennemi un départ que la nuit protège encore. Une ambulance, établie |)rès d'Acre, servait de dépôt au grand hôpital du Mont-t^.armel : au premier ord ride la levée du siège, tous les malades de cet hôpital furent dirigés sur Teiituia ( t .lafl'a, traînés par les chevaux de l'artillerie, dont on abandonnait les pièces. Tous les chevaux des officiers , ceux du général en chef, sont mis aussi, par son ordre et sous ses yeux, à la disposition de l'ordonnateur en chef Daure, pour le transport de ces infortunés. Bonaparte est à pied et donne l'exemple. Pe Jaffa , il e\|)édie trois con^ois de pestiférés : l'un pai' mer, sur Damiette, conduit par le commissaii-e des gueires Colbert; les deux autres, par terre, sur Gaza et sur El-Arich. l ne soixantaine d'hommes, déclarés incurables, furent laissés dans la ville. On dit que plusieurs d'entre eux ont été recueillis par les Anglais sur le bord de la mei'. Quant à ceux qui suivirent l'armée , presque tous guérirent pendant le trajet.

Cette retraite s'opère sous de tristes auspices. A chaque pas le feu dévore les moissons, les bestiaux, les maisons des habitants qui ont attaqué ou trahi l'armée, daza, seule restée fidèle, est seule épargnée. Au bout de trois jours, les Français rentrent en Egypte, et le fort d'El-Arich reçoit de Bonaparte de nouveaux (lé^(•loppements, des magasins, une garnison; il fortifie Tineb, et laisse un corps de troupes h Kattieh : ces trois places défendent l'Egypte du côté de la Syrie. Enfin, après quatre mois d'absence, l'armée rentre au Caire, et croit revoir le sol natal;

132 HISTOIKE DE NAPOLEON.

elle a perdu siv cculs hommes par la pcsle, douze cents par le l'eu de l'ennemi, o! ramène di\-luiit eents blessés. Une des campagnes des plus meurlrièies et des plus actives, les privations et un climat homicide, lui ont donc enlevé moins de deux mille braves.

L'entrée au Caiie fut triomphale, et elFaça les funestes impressions que le bruit de la destruction de nos bra^'S et la mort du sultan Kébir (le père du feu y, nom donné par les Arabes à Bonaparte, avait faites sur la population. Le général en chef sut tirer habilement parti des mensonges semés par les émissaires tuics et anglais, quand il dit aux habitants dans une proclamation :«.... Il est arrivé « au Caire le bien (jardé, le chef de l'armée fiançaise, le général Bonaparte, qui « aime la leligion de Mahomet ; il est anivé bien portant et bien sain , remerciant « Dieu des faveurs dont il le comble. Il est entré au Caire par la porte de la Vic- « toire ; ce jour est un grand jour : on n'en a jamais wx de pareil. Tous les habi- « tants du Caiie sont sortis à sa rencontre; ils ont vu et reconnu que c'était bien (I le même général en chef Bonaparte, en propre personne; ils se sont convaincus " que ce qui a été dit sur son compte était faux... Il fut à Gaza et à Jaffa : il a « protégé les habitants de Gaza; mais ceux de Jaffa, égarés, n'ayant pas voulu se H rendre, il les livra tous, dans sa colère, au pillage et à la mort : il a détruit tous « les remparts et fait périr tout ce qui s'y trouvait. Il trouva à Jaffa cinq mille " hommes des troupes de Djczzar, il les a tous détruits!... » Les Français, en retrouvant au Caire toutes les jouissances de la vie, oubliaient les journées du désert et les périls du siège de Saint-Jean-d'Acre, quand soudain ils se virent appelés à de nouvelles fatigues. Celui qui ne se reposait jamais apprend que Mouradbey, descendu de la haute Egypte avec un coips considérable, a échappé à la poursuite combinée des généraux Desaix, Belliard, Donzelot, Davoust, et il se met en marche pour aller l'attaquer aux pyramides , témoins de la première défaite des Mameluks ; mais déjà le bey s'est réfugié dans le désert.

Bonaparte se disposait à retourner au Caire, quand il reçut la nouvelle de l'arrivée devant Aboukir d'une escadre de cent voiles turques , qui menaçait Alexandrie. Aboukir est un nom fatal : Bonaparte veut que l'armée y venge la flotte. Il se rend à Giseh sans passer par le Caire, et donne dans la nuit, à ses généraux, l'ordre des mouvements les plus rapides pour se porter au-devant des troupes que commande le pacha de Romélie, Se'idman-Mustapha , soutenu des forces de Mourad et d'Ibrahim. Avant de quittei' cette ville, il écrit au di>an du Caire : ■< Quatre- « vingts biltiments ont osé atUiquer Alexandrie; mais repoussés par l'aitillerie de « cette place, ils sont allés mouiller à Aboukir, où ils commencent à débarquer. « Je les laisse faire, parce que mon intention est de les attaquer, de tuer tous ceux « qui ne voudront pas se rendre, et de laisser la vie aux autres pour les mener en H triomphe au Caire : ce sera un beau spectacle pour la ville. » A peine arrivé à Alexandiie , lui-môme marche sur Aboukir, dont le fort était tombé au pouvoir de l'ennemi. Quoique Marniont eût négligé de l'augmenter, la faible garnison,

assaillie partiMie l'I par nici', et réduite à tiente-eiiui hdinmes, n'avait capitulé qu'après soixante heures de résistance. La position que choisit Bonaparte est inspirée par le même génie qui a conquis toute l'Italie sui' les meilleurs généraux de l'Europe. Mustapha-Padia doit triompher, ou nul de ses soldats ni lui-même ne pomront échapper au vainqueur.

Pour nous Aboukir n'est accessible que du côté de la tenc , puisque nous n'avons pas un seul bâtiment à opposer à la flotte anglo-tuicpu", (jui a jeté l'ancre à une demi-lieue de la ccUe. L'armée ottomane, forte de dix-huit mille hommes, avec une artillerie nombreuse, s'est mise à couvert sous une double ligne de retranchements : la plus rapprochée du fort a poui' appui, sur le rivage, un mamelon letranché, à son centre un hameau, et à sa gauche des chaloupes canoimières. La seconde, plus rapprochée delà place, s'étend aussi de l'une à l'autre plage; mais moins étendue, fortifiée sur plusieurs points, au milieu desquels s'élève une redoute hérissée de canons, celle-ci est plus formidable encore que l'autre.

Notre armée ne s'élance pas d'abord avec son impétuosité accoutumée ; mais à peine se ti'ouve-t-elle à portée des ouvrages, qu'une colonne, aux ordres du g(''néral Destaing, se précipite sur le mamelon situé à la droite de la i)it'mière ligne, tandis que Murât s'avance rapidement poui' couper la retraite à l'ennemi. Premier gage de la victoire, ce mouvement coûte la vie à deux mille Turcs , tués sur ccl étroit espace ou précipités dans les flots, sans que nous perdions un seul homme. Aussitôt Destaing se porte sur le hameau, que le général Lainies attaque de front. En vain Mustapha détache un renfort considérable; Muiat passe sur le ventie de ces nouveaux assaillants, le village est enlevé, et la premièic ligne de l'ennemi balayée. Bonaparte piépare le même sort à la seconde, et pour y réussir il s'efforce d'attirer l'attention des Turcs vers leurs ailes, puis d'emporter leur centre avec sa réserve. Sans attendre un nouvel assaut, ces hommes aussi braves qu'inexpérimentés viennent à notre rencontre. Leur droite fléchit d'abord , mais Murât , engagé entre le feu des chaloupes canonnières et celui de la redoute , est obligé de se l'eployer en arrière. A la gauche, les Tui'cs, désespérés de la résistance de nos immobiles bataillons, chargent avec impétuosité; mais imi)uissants à les ébranler, ils finissent par tourner bride. Notre infanterie les poursuit jusqu'au pied de la redoute, où des feux croisés l'arrêtent à son tour.

Le courage, la fermeté, le sang-froid de nos troupes, n'avaient point obtenu le pi'ix qu'ils méritaient ; mais tout à coup les Turcs, fidèles à leur coutume barbare, descendent pour trancher la tête à nos morts et à nos blessés. Profitant de cette imprudence. Murât s'élance au galop entre eux et la redoute. Assaillis pai' la colonne du géni'ral Fugières, efl'rayés de sentir Murât sur leurs derrières, ils cherchent à rétablir leurs communications avec la mer, lorsque Bonaparte , dont le génie plane sur le champ de bataille, saisit l'instant favorable et engage sa réserve dont jusqu'alors il a eu peine à retenir l'ardeur. Redoute, retranchements.

tout est <'iil('\L' en un clin d'œil ; les Turcs sont taillés en |)ièas, ou se jettent dans les Ilots |)oui' i-egagiier leurs navires : les balles de nos soldats vont les frapper jusque dans ce dernier asile. Murât, si redoulalile dans la poursuite d'un ennemi ébranlé, se jette avec sa cavalerie entre le village et le fort d'Aboukir, et pc-nétic dans le camp de Mustaplia-Pacha. (^elui-ii, transporté de fureur, lui lilclie un coup de pistolet et le blesse légèrem(!nt; mais, d'un coup de sabre, l'impétueux général lui coupe deux doigts, puis l'envoie prisonnier à Bonaparte. Ce qui reste des Turcs se retire dans le fort d'Aboukir avec le fils du pacha , qui fut réduit à se rendre après huit jours d'une héroïque résistance. Ainsi fut vengé notre désastre na\al. Plus de douze mille cadavres flottaient sur cette mer, naguèi'e couverte des corps de nos intrépides marins; deux ou trois mille ont été frappés par le feu et par le fer.

Cette bataille extraordinaire, où, pour la première fois peut-être dans les fastes militaires, l'une des deux armées opposées ait péri tout entière, coûta peu de sang français; elle sauva l'armée, qu'un revers eût perdue sans ressouice. En eDTet, les Turcs, les Arabes de Mourad, les Mameluks, les Égyptiens révoltés, bientcH réunis aux forces imposantes que le grand vizir tenait en Syrie, seraient venus l'accablei'. Kléber avait sans doute le sentiment de ce danger, lorsqu'il disait à Bonaparte, après cette immortelle journée : « Venez, que je vous embrasse, mon « cher général ; vous êtes grand comme le monde. » La population du Caire , en voyant Mustapha et son fils devenus tous deux captifs, accueillit avec tous les transpoits d'un enthousiasme superstitieux le ])i(>phét(' in> incible (pii n'a^ait jias craint d'annoncer d'a>ance sou triomphe.

Après la soumission de l'Egypte, après des exploits inouïs au milieu desquels l'échec de Sain t-Jean-d' Acre avait disparu; après cette étonnante bataille d'Aboukir qui l'environnait de l'éclat d'un dernier succès , Bonaparte sentait que l'Orient l'avait grandi, avait augmenté son ascendant sur l'Europe, frappée d'un nou\el étonnement. Bientôt il apprit que la France a\ait éprouvé des reveis sur le Rhin et des d(''sastres sur le premier Ihédtre de sa gloire; que la nation faisait éclater un uiécouteutement unanime ; que le nom du \ainqueur d'Arcole, du ])acificateur de Campo-Foimio, letentissait dans tous les souvenirs et entrait dans toutes l(>s espérances : la France avait donc besoin de lui. Cette haute pensée, qui renfermait tout le secict d'une ambition ipie justifiaient sans doute à ses yeux deux années de prodiges militaires, le détermina à revenir brusquement dans sa patrie. Il dut calculer' également (pic l'expédition d'Egypte, illustrée à jamais par la victoire, par des concpiétcs si utiles à la civilisation, et destinée à occu])er une ])lace éternelle dans les annales de la science et dans la mémoire des hommes, s'était ache>ée poui" lui à la journée d'Aboukir, et qu'il ne lui restait plus qu'une administration de détail, soit comme général d'une armée qui ne pouvait se recruter, soit comme possesseur inquiet d'une contrée étiangère; enfin, il comprit aussi que la contituiation d'une position tellement i)ié(aire le livrait à toute la rigueur d'un exil

(ibscui' et snns rt'pos, et no lui liiissail (|U(' la poisp('(ti\(' poiit-cti'o rappioclM'c (riiiic capitulation inévitable, qui anéantirait en un jour ses triomphes d'Euiope et d'Orient.

Ouoi qu'il en soit, le motif déferminanl de son départ fut la lectnie des gazettes, et notamment des journanv de Francfort. Ee lieutenant de vaisseau Descoiclies étant allé à bord de l'amiral anglais pour négocier l'échange des prisonniers tmcs contre les prisonniers français, Sidney-Smith, dans l'intention d'ôter à Bonaparte toute idée de revoir la France, alors entamée par la coalition , lui remit une liasse de ces jouiiiauv. Il se tiompait : dans les malheurs de nos armées en Italie et dans la situation intérieure de la Hépuhlique, Bonaparte ne vit qu'un nouveau devoir à remplir envers sa patri(\ sinon l'espoir de la plus haute fortune poui' lui-mèm''. Chacun put lire ces journaux dans sa tente, à Ilamanieh, lorsqu'il revenait au Caire, moyen simple de préparer ou d'éclairer l'opinion sur la possibilité de son éloignement. Ceux qui, soit en Fiance, soit en Egypte, appelèrent ce départ une désertion n'étaient pas dans la confidence du génie ou des engagements de Bonaparte. Il prit sur sa responsabilité de cpiitter l'Egypte, comme il avait fait ])our la signature des préliminaires de Léoben, et l'exécuta comme il exécutait un mouvement sur l'ennemi, c'est-à-dire avec promptitude , sous l'impénétrabilité du secret. Un voyage dans le Delta servit de prétexte à son départ du Caire.

A cette époque, Desaix occupait la haute Egypte, où il était entré peu de temps après la prise du Caire. Livré à lui-même, ce jeune général déploya toute son habileté militaire, et l'art de conduire des soldats français. A la bataille de Sédiman, l'une des plus terribles de la campagne d'Egypte, tout ce que peuvent le courage, l'intrépidité, tarage, le désespoir des plus braves guerriers du monde, et le talent d'un chef aussi vaillant qu'expérimenté, fut mis en usage par Mourad-bey et ses Mameluks. Nous n(> dûmes l'avantage qu'à des prodiges de sang-froid, de constance, de valeur, <'t surtout au cri de vaincre ou otomw.' poussé par Desaix au moment d'enlever à la tête de ses bataillons les batteries ennemies (pii menaçaient de les anéantir. Cette affaire nous rendit maîtres de la province du Fayonm. l'ne autre ^ictoire, remport(''e à Damanhour, et la n'sohition de n'a(corder aucun relâche à l'infatigable Moiiiad, menèrent Desaix jusqu'à l'Ile de Phile, ancienne limite des possessions du peuple-roi.

Oir()i(pie forcé de se jeter dans l'affreux ])avs de Bribe, au-dessus des cataractes, Mouiad nous laissait encore des ennemis sur les bras. Il fallut combattre une Pjiilie des .Maïueluks qui ne l'avaient pas suivi, et (pie commandait son lieutenant Osman-bey-llassan, à Luxor, près des ruines de Tlièbes. Kéiii', Aboiimaiiah, Siout, nous virent aux mains avec les Arabes soulevé-s par ce même Hassan, lier du désastre de notre flottille incendiée ou prise à lienhouth, et de l'arrivée du cliérif de la Mec(pie avec de inmibreiix icnforts. Il n'y a pas un second exemple d'une action comme celle de Benhouth, ou une faible colonne de mille hommes, aux ordres du geneial Belliard , triompha de dix mille mahometans ecliauflés par

l'ivresse d'un succès récent et par le fanatisme le plus exalté. Les Arabes recoulurent à la fuite ; les Mameluks, retranchés dans un bâtiment au centre du village, que nous avions été n'dults à livrer aux flammes, chantaient des hymnes religieux au milieu de leui' immense bûcher, et, à demi consumés, se défendaient encore.

Le manque de munitions ne permettant pas au général Belliard de tenir la campagne, il s'était enfermé dans Kéné; Desaix vint le ravitailler et poursuivre la guerre. D'autres combats à Barbis, à Girgé, à Géhémi, firent ressortir de nouveau la supériorité de la tactique européenne. Biniadi, où nous trouvâmes des caisses l)leines d'or; Abou-Girgé, qui avait maltraité notre envoyé coplite et repous.sé nos paioles de i)aix, subirent le même sort que lîeidioutli. l'n engagement glolieux, avec l'ennemi, à une demi-lieue de Syèue, les préparatifs de l'expédition qu'il méditait sur Cosséir , tels étaient l'ensemble et le résultat des travaux du jeune général dans la haute Egypte : grand capitaine , administrateur éclairé , gouverneur plein de sagesse , sa conduite lui avait mérité de la part des habitants le nom de Sultan juste. Bonaparte, qui lui portait une estime et une amitié particulières, aurait bien voulu emmener en France un homme dont il pou\ai( tout espérer sans en avoir jamais rien ii craindre; mais il ne lui était pas possible de l'attendre.

Voici la lettre qu'avant de quitter l'Egypte Bonaparte écrivait à Kléber, celui de ses lieutenants qu'il jugeait le plus digne de le remplacer; c'est un véritable monument histoiique :

« Vous trouverez ci-joint général , un ordie pour prendre le commandement « en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise ne reparaisse d'un mo- » meut à l'autre, me fait jjiécipiter mon voyage de deux ou trois jours, .l'emmène <(a\ec moi les généraux Berthier, Andréossy, Murât, Lamies et Marmont, et les « citoyens Monge et Berthollet.

«Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu'au 10 juin. « Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie; que Mantoue, Turin et Tortone «sont bloqués. J'ai lieu d'espérei' que la première tiendra jusipi'à la lin de no- « vemlire. J'ai l'espérance, si la foilunc me sourit , d'arriwr en Europe avant le <c commencement d'oclobre.

"Vous trouveiez ci-joint un cliiffie pour correspondre a\ec le gou\ernemenl, et « iMi autre chiffre pour correspondre avec moi.

«Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, .lunot ainsi que mes « domestiques et tous les effets que j'ai laissés au Caire. Cependant je ne trouu'- « rais pas mau\ais que vous engageassiez à votre service ceux de mes domeslicpies " qui vous conviendraient.

« L'intention du gouvernement est que le général Desaix parle pour rEuro|ii' « dans le courant de novembre, à moins d'événements majeurs.

« La commission des arts passera en l'rance sur un parlementaire ipie >ous de- « manderez à cet effet, conformément au cartel d'échange, dans le conranl de

« novembre, immédiatement après qu'elle aura achevé sa mission. Elle est main- « tenant oeoupée à voir la haute Egypte; cependant ceux des membres que vous «jugerez pouvoir vous être utiles, vous les mettrez en réquisition sans difficulté.

« L'efTendi fait prisonnier à Aboukir est parti pour se rendre à Damiette. Je vous «ai écrit de l'envoyer en Chypre; il est porteur, pour le giand vizir, d'une lettre « dont vous trouverez ci-joint la co])ie.

« L'arrivée de notre escadre de Brest à Toulon , et de l'escadre espagnole à Car- « thagène, ne laisse plus de doute sur la possibilité de faire passer en Egypte les « fusils, les sabres, les pistolets, les fers coulés dont vous pourriez avoir besoin , et « dont j'ai l'état le plus exact , avec une quantité de recrues suffisante pour réparer « les pertes des deux campagnes.

«Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions lui-même; et moi, «comme homme public et comme particulier, je prendrai des mesures pour vous Il faire avoir fréquemment des nouvelles.

« Si , par des événements incalculables, toutes les tentatives étaient infructueuses, « et qu'au mois de mai vous n'eussiez reçu aucun secours ni nouvelles de France, « et si, malgré toutes les précautions, la peste était en Egypte et vous tuait plus de «quinze cents soldats, perte considérable, puisqu'elle serait en sus de celles que « les événements de la guerre vous occasionneront journellement , je pense que « dans ce cas vous ne devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous êtes «autorisé à conclure la paix avec la Porte Ottomane, quand môme la condition « principale serait l'évacuation de l'Egypte. Il faudrait seulement éloigner l'exécu- « tion de cette condition jusqu'à la paix générale.

« Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de l'Egypte est «importante à la France; cet empire turc qui menace ruine de tous côtés, «s'écroule aujourd'hui; et l'évacuation de l'Egypte serait un malheur d'autant « plus grand , que nous verrions de nos jours cette belle province passer en des « mains européennes.

« Les nouvelles des succès ou d<'s re>ers qu'aura la république doivent aussi en- « trer puissamment dans vos calculs.

« Si la Porte répondait , avant que vous eussiez rei,-u de mes nou\ elles de « France, aux ouverhnes de paix que je lui ai faites, vous devez déclarer que vous «avez tous les pouvoirs que j'avais, et entamei' les négociations, persistant tou- « jours dans l'assertion que j'ai avancée, que l'intention de la France n'a jamais été «d'enlever l'Egypte à la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition et « nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en liberté les prison- « nicrs français; et enfin six mois de suspension d'armes, afin cpie, pendant ce « temps-là , l'échange des ratifications puisse avoir lieu.

« Supposant que les circonstances soient (elles quo vous croyiez devoir conclure «ce traité avec la Porte, vous ferez sentir (pie vous ne pouvez pas le metti'e à n exécution (pi'il ne soit lalifié; cl. siiivniil l'iisngc de loiilcs les nations, l'inlcr-

138 UISTOIKE DE NAPOLÉON.

(c valle Piili'e la signalurf d'un (mité et sa ratification doit toujours être une sus- II pension d'hostilités.

«Vous connaissez , citoyen général, quelle est ma manière de voir sur la po- (' litique intérieure de l'Egypte: quelque chose que vous fassiez, les chrétiens «seront toujours nos amis. Il faut les empêcher d'être insolents, afin que les « Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens ; ce «qui nous les rendrait irréconciliables. Il faut endormir le fanatisme, afin qu'on .< puisse le déraciner. En captivant l'opinion des grands cheiks du Caire , on a i( l'opinion de toute l'Egypte; et de tous les ( hefs cpie ce peuple peut a>oir, il n'y Il en a aucun de moins dangereux que les cheiks, qui sont peureux , ne savent K pas se battie, et qui, comme tous les prêtres, inspirent le fanatisme sans être " fimatiques.

«Quant aux fortifications, xXlexandrie, El-Arich, voilà les clefs de l'Egypte. H J'avais le projet de fiiire établir, cet hiver, des redoutes de palmiers, deux depuis (I Salahieh à Katieh , deux de Katieh à El-Aiich ; l'une se serait trouvée à l'endroit « où le général Menou a trou>é de l'eau potable.

« Le général Samson , commandant d u génie , et le général Songis, comman- « dant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui regarde sa partie.

« Le citoyen Poussielgue a été exclusivement chargé des finances. Je l'ai re- « connu travailleur et homme de mérite. U commence à avoir quelques rcnsei- .1 gnements sur le chaos de l'administiation de l'Egypte. J'avais le projet, si au- «cun nouvel événement ne sul■^('nait, de tïicher d'établir, cet hiver, un nouveau «mode d'imposition, ce ([ui nous aurait permis de nous passer à peu près des "Cophles; cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y réfléchir » longtemps. U vaut mieux entreprendre cette opération un peu plus tard qu'un «peu trop tôt.

« Des vaisseaux de guerre français paraîtront indubitablement cet hiver à " Alexandrie, Bourlos ou Damiette. faites consliuire une bonne tour à Bourlos ; «tâchez de réunir cinq ou six cents Mameluks, que, lorsque les \aisseaux fran- '1 çais seront arrivés, vous ferez en un jour arrêter au (iaire et dans les autres pro- «vinces, et embarquer pour la France. Au défaul de Mameluks, des otages « d'Arabes, cheiks-belets, qui pour une raison quelconque se trouveraient arrêtés, «pourront y suppléer. Ces individus, arrivés en France, y seront retenus un ou «deux ans, verront la grandeur de la nation, prendi'ont quelques idé<'s de nos «mœurs et de notre langue, <'t, de retour en Egypte, y formeront autant de « partisans.

«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens : je prendrai un M soin particulier de vous en envoyer. Cet article est trés-importani pour l'armée « et pour commencer à changer les mœurs du pays.

« La place importante (pie vous allez occuiier en chef va V(Uis mettre à même (I enlin de (b'ployer les talents (pie la iiatmc vous a doiuiés. L'intérêt de ce qui se

HISTOIIU: DE NAPOLÉON. 1311

«passe ici est vif, et les résultats en seront immenses pour le commerce, pour la M civilisation ; ce sera l'époque d'où dateront de grandes révolutions.

« Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la vie dans l'opi- « nion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand regret l'Egypte. L'intértM « de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les événements extraordinaires qui viennent « de se passer, me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies ])our « me rendre en Europe. .Je serai d'esprit et de cœur avec vous. Vos succès me « seront aussi chers que ceux où je me trouverais en personne ; et je regarderai « comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai pas quelque chose «pour l'armée dont je vous laisse le commandement, et pour consolider le ma- « gnifique établissement dont les fondements viennent d'être jetés.

« L'aimée que je vous confie est toute composée de mes enfants; j'ai eu dans «tous les temps, même au milieu des plus grandes peines, des marques de leur « attachement. Entretenez-les dans ces sentiments : vous le devez à l'estime toute «particulière que j'ai pour vous, et à l'attachement viai que je leur porte.

« Bonaparte. "

Le 23 août 1799, une proclamation instruisit l'armée de la nomination de Kléber au commandement général. L'impression que cette proclamation produisit sur les soldats, fut d'abord hostile contre le chef qui les abandonnait : mais, dans le choix de son successeur, leur colère découvrit bientôt des motifs de s'apaiser. On ne peut expliquer par quel prodige, du jour où il mit à la voile, et jusqu'à son arrivée en France, la mer se trouva libre pour le passage des quatre bàtinionts qui portaient Bonaparte et sa suite. Plusieurs fois on se trouva en vue de vaisseaux anglais, et ce \oisinage causait de l'inquiétude. « Ne craignez rien, s'écria Bona- « parte, nous arriverons ; la fortune ne nous a jamais abandonnés; nous arriverons «en dépit des Anglais. » La flottille entra le 1" octobre dans le port d'Ajaccio, où les vents contraires la retinrent pendant sept jours. Bonaparte y apprit avec détail l'état de la France et celui de l'Europe ; et ces nouvelles rendirent ce retard insupportable à celui qui , de tous les hommes, savait le mieux apprécier la valeur et calculer l'emploi du temps. Enlin, la llottille appareilla pour la France; mais, ù la vue des eûtes, on découvrit dix voiles anglaises. Le contre-amiral Gantheaume proposait de virer de boid et de regagner la Corse : « Non, lui dit "Bonaparte, cette manœuvre nous conduirait en Angleterie; je \ eux arriver « en France. »

Le 9 octobre (17 vendémiaire an vm) de grand malin, les frégates mouillaient à Fréjus, après quarante-un jours de navigation sur une mer sillonnée de vaisseaux ennemis. En un moment , toute la rade fut couverte de canots qui se dirigeaient vers le Muim/i , que montait Bonaparte. Le général Pereymunt, commandant la côte, aborda le premier. Avant l'anivée des préposés à la ïanté, il y avait eu de nombreuses (ommunications a\ec la terre. Comme il n'existait point

IM

de malades à bord, et que, depuis plus de sept mois, la peste avait cessé en Egypte, cette violation dos règlements était peut-être moins condamnable. Avec l'impulsion ardente que la conqucHe et le ciel de l'Egypte venaient d'imprimer à son caractère, il était bien impossible que Bonaparte restât indécis entre une mesure sanitaire et le but de son voyage. La France l'amnistia pour l'infraction à la loi de sa propre conservation, tant elle désirait, tant elle comprit le retour de son héros.

Page 1