‹ Histoire de NapoléonChapitre 18 sur 75 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

Betour de Bon:iparle en France. — Enlhousiiisme universel. — Journées des 18 et 19 brumaire an viii.

Le général Bonaparte fut vivement frappé (le l'enthousiasme qui transportait la population de Fréjus. Cette exaltation portait un autre caractère que celle qu'avait produite la sloire du héros d'Italie ; car la multitude ne saluait pas seulement le conquérant de l'Egypte, mais le Libékatecr de la France. Ce mot devint pour lui un oracle; et, dès ce moment , il connut toute la faveur de la fortune qui le ramenait dans sa patrie. -■'-'■-—-■ " Mais qu'était Fréjus auprès de la capitale?

qu'étaient les hfibitants de cette petite ville de malclols, aujiiès de l'élite de la nation, aujiiès du peui)le de la grande cité cpii a\ait iiroclamé tous les fasles de la révolution?

Sa relâche forcée en Corse et sa descente à Fréjus venaient de lui confirmer

Ii2 IIISTOlHi: ]>E NAPOLEON.

l'état déplorable de la France, dont les gazettes de Franci'oit l'avaient instruit en Egypte. La guerre civile s'était rallumée dans l'Ouest avec fureur, et se propageait à travers le département de l'Eure jusqu'aux en\irons de Paris; apiès a\oir gagné Bordeaux et Toulouse, elle menaçait d'envahir le Midi. L'Italie tout entière gémissait sous le joug des Austi'o-Ilusses, ses nouveaux maîties. Joubert, envoyé dans cette contrée par le Directoiie, était mort en combattant à Novi. Bonaparte sentit qu'il reparaissait à propos pour ressaisir le berceau de sa grandeur. Celte situation lui souriait d'autant pluscjne, Masséna ayant détruit en Suisse le dernier corps de l'aimée de Sou^arow, il pourrait se retrouver encore, comme en 179G, face à face avec l'Autiiclie seule; et il était loin de désespérer de lui diclei' la paix une seconde fois. Mais ce qui fiappa surtout son attention, ce fut de voir le Directoire tombé dans une telle déconsidération , qu'on ne lui savait aucun gré ni des succès de Masséna en Suisse, ni de ceux de Brune en Hollande, et que l'éclat des fameuses batailles de Zurich et de Bergen restait exclusivement personnel à ces deux généraux. Il n'est pas de signe plus caractéristique de la décadence d'un gouvernement, que cette partialité générale ([ui ne lui compte que les défaites et lui attribue tous les malheurs publics.

Le 9 octobre, à six heures du soir, Bonaparte se mit en route pour Paris avec Berthier, son chef d'état-major ; il s'était (ait précéder du bulletin de la bataille d'Aboukir. Des réceptions extraordinaires, des honneurs souverains l'attendaient à Aix, à Avignon, à Valence, et surtout à Lyon. Partout des fêtes furent improvisées sur son passage. A chaque pas de ce voyage, l'une des plus belles époques de sa vie, il ne put douter qu'il ne fût accueilli comme libérateur par la France. Il comprit, il accepta ces présages, et arriva le 16 à Paris, non-seulem(>nt pleinement justifié à ses propres yeux pour avoir quitté l'Egypte, mais bien convaincu qu'il n'avait fait qu'obéir à la volonté nationale.

Après la mort de Joubert et le retour à Paris de Moreau, qui venait de s'illustrer en se mettant à la tête de notre armée , engagée dans une action teriible avecles Russes, Sieyès et ses amis avaient reporté leurs vues sur ce général. Mais, à la nouvelle du débarquement de Bonaparte, Moreau dit aux directeurs : » N'eus « n'avez plus besoin de moi ; voilà l'homme qu'il vous faut pour un mouvement : « adressez -vous à lui. » Enfoncé dans la routine révolutionnaire, le Directoire ne savait pas ce que tout le moiule sentait à Paris , ce qu'on répétait dans les salons et dans les lieux publics, qu'un parti nouveau se présentait pour dominer tous les autres : c'était le parti de l'armée, qui, n'ayant paru sur le théiUre politique que le 18 fructidor, allait profiter de l'ascendant qu'on lui a>ait donné en implorant ses dangereux secours contre une portion des Conseils et du gouvernement. Le vainqueur de Toulon, de vendémiaire, d'Italie et d'Egypte, représentait ce parti, le seul redoutable désormais.

Bonaparte avait bien pressenti l'effet du bulletin de la bataille d'Aboukir sur les habitants de la capitale. Son arrivée fut annoncée dans tous les spectacles comme

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une prospérité publique. 11 vit (pic Piiris était dans son secret et dans ses espérances. En elTet , il tut accueilli par un empressement universel , et entouié tout à coup d'amitiés ou d'intérêts (pi'il n'avait pu [M'évoir. Le lendemain, 17 octobre, il se rendit au Luxembourg, où il exposa en séance particulière la situation de i'Égypti'; il déclara aux directeurs (pi'instruit des malheurs de la rraiice, il n'était rcAeiui cpie pour la défendre. Il jura sur son ('pée (pie son (h'parl iiinnil point d'autre cause, et lui point d'autre intention.

Les cinq directeurs, divisés, non en trois factions, mais en trois intrigues, prireut chacun pour eux ce serment. Toutefois, voulant éviter de leur donner aucun soupçon et de se prononcer plutôt pour l'un que pour l'autre, Bonaparte recommença le genre de vie retirée (pi'il avait adopté, soit lorsqu'il fut abandonné par le comité de salut public, après le siège de Toulon, soit après le traité de (]ampo-Formio , avant de partir pour l'Egypte. Il se montrait peu en public, n'allait au tliéAtre (pi'eii loge grillée, ne fréquentait ostensiblement (pie les savants, et ne consentit à dîner chez les directeurs qu'en famille. 11 ne |iut cependant refuser le banquet que lui offrirent les deux Conseils dans le temjile de la Victoire (l'église Saint-Sulpice) ; mais il ne fit que paraître à cette espèce de fêle, d'où il sortit aM'c Moieau.

Paris regardait a\ec anxiété cette espèce d'isolement de B(uiapar(e après de glorieux travaux; on attachait au retour de cette habitude, qui a^ait marqué les époques importantes de sa carrière, l'espérance de (pielque haute combinaison. Le public ne se trompe guère sur les grands événements qui doivent ('clore, et il se trompait d'autant moins cette fois, que lui-même conspirait ouvertement contre le Directoire. Bonaparte n'eût pas apporté d'Egypte la volonté de changer l(> gouvernement de la France et d'eu prendre les rênes, qu'il y aurait été forcé par ropini(tn. De toutes parts on le pressait de se mettre, non à la tête d'un mouvement, mais d'une révolution.

Voici quel était l'état des partis à cette épo(pie. Joiirdan, Aiigereaii cl Ueriiadotte figuraient au premier rang de la faction d(;mo(iati(pie, connue sous le nom du Vanége. Cette faction (pii se ralliait aux directeurs Moulins et (iohier, se composait de révolutiomiaires républicains. Avec Koger-Ducos, Sieyès dirigeait les iioliliques et les modères (pii si(''geaient dans le Conseil des Anciens. C'étail lui (pii dès les premiers jours de l'arrivée de Bonaparte en France lui a\ait proposé d'exécuter le coup d'État dont nous allons parler, en lui soumettant le plan d'une conspiration silencieusement élaborée. (Juanl à Barias , plac('' à la tête des spéculateurs-, des hommes de plaisir, c'èlail un and)itieux de sérail; seul de son espèce au Directoire, il flottait entre les deux partis, et aurait voulu s'en débarrasser. Bonaparte l'appelait le chef des pourris. Un (pialriènie parti se formait des conseillers de Bonaparte, qui ne se souciaieid lù de la démagogie de Collier, ni de la nie(apliysi(iue de Sieyès, ni de la corruplioii de Barras. Au nombre de ces liomnics élail Foucbé, alors ministre de la police du Direc-

H'f HISTOIKE DE NAPOLÉON.

toire. Il avait rompu avec le iKiiti républicain du sein duquel il sortait , et à l'arrivée de IJonaparte il se liAta de commeneer vis-à-vis du Dii'ertoire le l'Ole qu'il n'a cessé de jouer depuis sous les divers gou\ernenients de la France. Ses services parurent d'autant plus précieux, que cet homme pouvait être plus imisible aux projets du général. Bonaparte accueillit encore les avis d'un autre ministre que sa disgriice récente, due à l'influence du Manège, poussait à prendre une couleur plus franche et à obtenir plus de crédit que Fouché ; cet ex-ministre était le citoyen Talleyrand-Périgord : Talleyrand ne devait plus aucune fidélité au Directoire, et, par ses antécédents et par la nature de son esprit, il avait plus de raisons sans doute que le révolutionnaire Fouché, d'être dégoûté de la république et de ses gouvernants.

Résolu à dissoudre le Diiectoire, Bonaparte voulait que cette opération ne fût pas une révolution, mais un changement; car cet homme, qui aimait la guerre avec passion , avait en horreur le moindre tumulte populaire. Pour arriver à son but, il existait une route constitutionnelle, indiquée par Sieyès et par l'article 3 de la constitution , qui donnait aux Anciens le pouvoir de transférer les deux Conseils hors de la capitale. Grâce à cette mesure légale , le Directoire se trouvait isolé. Bonaparte jugea que le moment de s'entendre avec Siejès était venu, en raison de l'immense influence que ce directeur exerçait dans le Conseil des Anciens. Bonaparte le connaissait depuis longtemps, et penchait à se rapprocher de lui ; cependant les amis du général l'engageaient à voir Barras : il dîna donc avec ce directeur le 30. Après le repas, Bairas lui confiait le besoin qu'il éprouvait de se retirer des affaires, et la nécessité d'adopter pour la France une autre forme de gouvernement. Il ne voyait, disait-il, que le général Ilédouville qui convînt pour être le président de la nouvelle république. La conlidcnce manquait d'adresse. Le nom d'Hédouville cachait celui de Barras, à qui un regard de Bonaparte découvrit qu'il était deviné. Il quitta Barras, assez irrité de ce que cet homme avait voulu le jouer, et alla trouver Sieyès, avec lequel il s'accorda bientôt. On convint que celui-ci disposerait leConseil des Anciens à prendre la résolution qu'autorisait la constitution, et que Honaparte se chargerait d<> faire appuyer au besoin, pai' les troupes, la décision de ce Conseil. L'exécution de l'entieprise fut fixi-e du !ô au -20 brumaire, c'est-à-dire du 6 au II novembre 1799. Le lendemain matin, Bonaparte vit arriver Barras, qui, averti par ses amis de la maladresse de ses paroles de la veille, et de la matuiité des é\énenients, s'excusa en témoignant le désir de n'être pas oublié dans les nouveaux projets, et (init par se mettie « la disposilinn du seul homme, disait-il, qui piit saurer la France. Il était diniciie d'abdiquer avec plus de franchise. Bonaparte se montra moins confiant (pie Barras : il allégua les soins qu'exigeait sa santé, et le besoin de repos.

La garnison de Paris, dont une partie avait servi en Italie, et dont l'autie axait marché sous les ordres de Bonaparte au 13 vendémiaire, ainsi que les quarantehuit adjudants et les chefs de la garde nationale nommés par lui après cette jour-

HISTOIKK DK NAl'OLKO.N. IV')

née, en sa qualité de général en chol' de laimée de riiit.ciieur, avaient voulu è!ic présentés au vainqueur de l'Égyple dès son arrivée à Paris; trois régiments de dragons, surtout, désiraient avee ardeur qu'il les passât en revue. Le général différait de jour en jour, dans la crainte d'afficher la popularité militaire, et d'éveiller les soupçons du ministre delà guérie Duhois de Crancé, son ennemi personnel et la créature du J}Ia»rç/e; mais, le 15, dans une dernière conférence entre lui et Sieyès, l'exécution de la révolution méditée ayant été définitivement fivée au 18 brumaire (9 novembre), les olTiciers de la garnison furent con>oqués à sept heures du matin, au domicile du général. Quant aux troupes, Murât, Lannes, Lecierc, beau-frère de Bonaparte, et Sébastiani , qui commandait le 3' de dragons, se chargèrent de disposer les officiers à marcher sous le nouveau drapeau. Bonaparte avait l^iit appeler Sébastiani , son ami et son compatriote, et, a])rès lui a\(iir confié les projets du lendemain, il lui dit de s'assurer de son régiment, et de le diviser en deux parties, dont six cents hommes à pied prendraient position, le 18, à six heures du matin, dans la rue Royale, sur la place Louis XV, sans pouvoir communiquer avec qui que ce fût. Sébastiani devait ensuite se rendre chez Bonaparte avec quatre cents chevaux , occuper les avenues de sa maison , située rue de la Victoire, jusqu'à celle du Mont-Blanc, et donner pour consigne à ses vedettes de laisser entrer tous les militaires qui se présenteraient, mais de ne permettre à personne de sortir.

Le ministre de la guerre, Dubois de Crancé, n'avait pu ignorer le mouvement militaire qui se préparait depuis quehpics jours dans les casernes et parmi les officiers, en fiiveur du général Bonaparte; il eut des preuves certaines du projet formé d'enlever la garnison de Paris et de l'employer à une révolution contre le gouvernement. Il alla au Luxembourg, le 17, en doimer a\is à Gohier, ])n''sldent du Directoire, (>t lui proposa de faire arrêter le général Honapaite, le lendemain. Mais les directeurs, qui se reposaient sur les rappoits de Fouclié et sur les sentiments que Bonaparte leur avait témoignés constamment depuis son retour, Goliieisurtout, que Bonaparte ménageait le plus, parce qu'il craignait davantage .«on Influence républicaine, se renièrent contre le dessein du ministre, et restèrent dans l'ignorance complète de ce qui allait se passer. Cependant Dubois de Cr.incc, qui ne voulait pas être pris tout à fait au dépourvu, dans le cas oii le Directoire se réveillerait , avait consigné foutes les troupes dans leurs casernes. Le colonel Sébastiani reçut, le 18, à cinq heures du matin, l'ordie de se rendre au ministère, comme il montait .'i cheval, avec ses dragons. Il mit l'ordre dans sa ])oche, et ari'iva avec ses quatre cents chevaux à l'hôtel du géu(''rnl, ipii l'envoxa inviter s<'s officiers à déjeuner. Dans la longue et étroite avenue par laqnelli' on arii\ail au pavillon qu'habitait Bonaparte, Sébastiani rencontra la >((iliire du gênerai Lefebvi'e : ce général était le commandant de Paris, et demanda a\ec si^érite au colonel en \ertu de quel t)rdre il ('■fait à la tèle de son régiment : " Le gi'-néial a Bonaparte vous le dira, » ré|)ondil celui-ci. LefeliM-e ordonna à son cocher de le

fit

nimener che/ lui ; mais Sébnstiani (ît connaître sa consif^ne et l'engagea à entrer chrz Honnpaitc ])our s'entendre avec lui. Dans l'impossibilité de faire tourner sa >oiture dans l'avenue et de se soustraire à la consigne donnée , Lefeb^re se décida à suivre le conseil de Sébastiani. Entré dans le .salon du général Bonaparte, il l'interrogea sur le mouvement de troupes qui avait lieu d'après ses ordres, et lui lit de violents reproches. Pour toute réponse Bonaparte lui dit froidement : « Général " Lefebvre , vous êtes une des colonnes de la république ; je veux la sauver aujour- M d'hui avec vous, et la délivrer des avocats qui perdent notre belle France. Voilà " pourquoi je vous ai engagé à venir chez moi ce matin. — Les avocats! oui, vous " a^ez raison , il faut les chasser. Vous pouvez compter sur moi. » On sent combien il importait à Bonaparte d'avoir pour lui et avec lui le commandant de Paris. Bientôt après se présentèrent en foule tous les généraux et officiers qui , depuis quelques jours, s'étaient déclarés les partisans de l'adversaire du Directoire. Dans ce nombre on remarquait Moreau. Celui-ci craignait Bernadotte, le chef le plus influent du Marirge, depuis quelque temps devenu suspect au Directoire, et à qui, deux mois auparavant, on avait retiié le portefeuille de la gueri'e. Il n'avait l)as oublié qu'à l'époque du 18 fructidor, le général divisionnaire de l'armée d'Italie avait publiquement désapprouvé la protection que Bonaparte et les autres troupes donnèrent à cette révolution. Le matin, sur l'invitation de Bonaparte, Bernadotte s'était rendu chez lui ; une conversation très-vive eut lieu entre eux : Bernadotte refusa de coopérer au changement politique dont il recevait la confidence, et sortit après avoir promis de rester neutre.

Satisfait d'avoir paralysé, pour le moment, un homme qui pouvait au moins contrarier ses projets, Bonaparte, incapable de rien négliger, voulut aussi s'assurer du président du Directoire, et l'engagea à dîner pour le jour même de l'événement. Mais cette précaution ne lui parut pas encore suffisante, et afin de n'éprouver de la part de Gohier aucune résistance aussitôt que la décision du Conseil des Anciens serait connue, il avait aussi fait adresser par madame Bonaparte, et porter par son fils Eugène au directeur et à son épouse, une invitation pressante à déjeuner pour huit heures du matin. Gohier, en homme qui s'avise un peu tard , se contenta d'envoyer sa femme. Cependant, à l'insu du Directoire, dont l'incrédulité et la confiance sommeillaient au Luxembourg, dès cinq heures du matin une convocation extraordinaire avait été faite aux membres du Conseil des Anciens qui trempaient dans la conjuration. Déjà le général Bonaparte se trouvait entouré de la presque totalité des militaires de la garnison de Paris, lorsque le député Cornet vint lui apporter le décret qui mettait l'ai'mée à sa disposition, et ordonnait liv translation des deux Conseils à Saint-Cloud. 11 faut rendre à chacun ce qui lui appartient : il n'est douteux pour aucun témoin de ce grand drame, que, sans le décret du Conseil des Anciens, le général Bonaparte ne iiouvnit exécuter ses projets, ni clianger la forme du gouvernement en vingt- ()ualre heures, sans se jeter dans les liasai'ds tumiillueu\ d'une ré\oluliou, Ce

décret ne légitimait pas, mais il autorisait ce qui allait avoir lieu militairement. Le centre, le foyer, l'indispensable appui de la conspiration était dans le Conseil des Anciens.

Fouclié, qu'on n'avait point admis à diriger les fds de la trame, s'en dédommageait en faisant espionner les deux partis : il sut le premier que (johier avait rejeté les avis de Dubois de Crancé , et se targua de cette révélation auprès de Bonaparte; il sut le premier aussi que le décret des Anciens était rendu, et se hûta d'en informer le général avant l'arrivée de Cornet, leur président. Alors, ne pouvant retenir son zèle, ou plutôt saisissant, pour en recueillir les fruits, l'occasion de le faire éclater, il avoua au général qu'il avait ordonné de fermer les barrières de Paris, et d'arrêter le départ des courriers et diligences. Fouclié n'était pas encore corrigé des moyens révolutionnaires, et sentait toujours son école. Bonaparte se contenta de lui répondre : « Vous voyez, par l'affluence des « citoyens et des braves qui m'entourent, que je n'agis qu'avec la nation. Je M saurai faire respecter le décret du Conseil et assurer la tranquillité publique. « Fouclié sortit de chez le général pour publier une proclamation qu'il tenait toute prête en faveur de la nouvelle révolution , et se rendit ensuite au Luxembourg, afin d'avertir le Directoire de la résolution du Conseil des Anciens. Le président Ciohier le reçut comme il le méritait. Il osa dire au président que les rapports ne lui avaient pas manqué ; mais ces rapports étaient évidemment faux , puisque ce ministre infidèle travaillait contre le Directoire. Il ajouta : « N'est-ce pas du sein même du Directoire que lu coup est parti? Sicyès et lioger-Ducos sont à la commission des Anciens. — La majorité est ici , lui répondit froidement Gohier, et si le Directoire a des ordres à donner, il en chargera des hommes plus dignes de sa confiance, n

Gohier avait raison de parler ainsi à Fouché ; mais il avait le tort , dans ces circonstances, de s'être montré si imprévoyant. 11 ne pouvait ignorer que Bonaparte était venu pour prendre part aux affaires : en effet , comme le dit Fouché, le général avait demandé à Ciohier de le faire admettre au Directoire, et Gohier ne refusa do coopérer h cette innovation qu'en alléguant l'âge prescrit par la constitution. Le fait est qu'il ne se trouvait d'hommes capables dans cette révolution que ceux qui l'exécutaient ; et qu'un gouvernement déclaré vacant dans sa propre capitale, par la majorité de ses habitants et par ses troupes, et qui comptait parmi ses ennemis Bonaparte, Moreau, Talleyrand, Fouché, Cambacérès, les hommes les plus puissants et les plus distingués du temps, n'avait aucun moyen de salut , et devenait ridicule dans sa chute, qui était le secret de toute la populalion depuis quinze jours.

Cependant le pressent Cornet venait de donner lecture au général Bonaparte, en présence de tous les militaires qui remplissaient son hôtel , du décret suivant: « Le Conseil des Anciens, en vertu des articles 102, 103 et lO'i de la constitu- « tien, décrète ce qui suit :

ri« . HISTOIRE DE NAPOLÉON.

" 1° Le Corps Législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud. Les « lieux Conseils y siégeront dans les deux ailes du palais.

« 2° Ils y seront rendus demain, VJ brumaire, à midi, 'foule continuation de " l'un cl ions de délibération est interdite ailleurs avant ce terme.

« ;j" Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent décret; il . prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation H nationale. Le général commandant la 17' division, la garde du Corps Légis- " latif, les gardes nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent " dans la commune de Paris et dans l'arrondissement constitutionnel , et dans « toute l'étendue de la \T division, sont mis immédiatement sous ses ordres " et tenus de le reconnaître en cette qualité. Tous les citoyens lui prêteront '1 main-forte à la première réquisition.

« k° Le général Bonaparte est appelé dans le sein du Conseil , pour y recevoir 11 une expédition du présent décret et prôlei" serment : il se concertera avec les " commissions des inspecteurs des deux Conseils.

u .5° Le présent décret sera de suite transmis par un message au Conseil des i Cinq-Cents, et au Directoire exécutif; il sera imprimé, affiché, promulgué, « et envoyé dans toutes les communes de la république par des courriers 11 extraordinaires. »

ïel fut le premier manifeste de la révolution convenue entre Bonaparte et Sieyès, dans la conférence du 15, et dont le Conseil des Anciens se rendait l'organe et l'instrument.

Après cette lecture, Bonaparte ordonna aux quarante-huit adjudants de faire battre la générale , et de proclamer le décret dans tous les quartiers de Paris. Il monta ensuite à cheval, suivi des généraux, des officiers et des dragons de Sébastiani, entra par le Pont-Tournant aux Tuileries, où il vit venir au-devant de lui la garde du Conseil des Anciens, qui l'attendait en bataille sur la terrasse du bord de l'eau : ce fut avec ce cortège qu'il arriva au palais, au milieu des acclamations des soldats et de la population que la nouveauté de ce spectacle avait attirée. Introduit dans la salle des séances avec son état-major : a Citoyens, dit-il , Il la république périssait; vous l'avez su, et votre décret vient de la sauver. 11 Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre ! Je les arrêterai , aidé 11 des généraux lierthier, Lefebvre, et de tous mes compagnons d'armes. Qu'on 11 ne cherche pas dans le passé des exemples qui pourraient retarder votre marche. 11 Rien dans l'histoire ne ressemble h la fin du dix-huitième siècle : rien dans la

I lin du dix-huitième siècle ne ressemble au moment actuel. Votre sagesse a H rendu ce décret, nos bras sauront l'exécuter. Nous voulons une république

II fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale ; 11 nous l'aurons. Je le jure. Je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons 11 d'armes. » Ronapai-te reçut les félicitations et les encouragements des membres présents du Conseil des .Anciens.

HISTOIRE DE NAl'OLÉON. H9

En sortant de l'assemblée, il alla passer dans le Carrousel la revue des troupes, et les harangua par cette proclamation envoyée ensuite aux armées : « Soldats ! << le décret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme aux articles 102 u et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le commandement de la ville et de . l'armée. Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont .. toutes en faveur du peuple. La république est mal gouvernée depuis deux ans. M Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux : vous .. l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je remplis. " Vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général avec l'énergie, la .. fermeté et la conliance que j'ai toujours trouvées en vous. La liberté, la vic- « toire et la paix , replacei'ont la république française au rang qu'elle occupait .( en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre. Vire la « république! » Les troupes répondirent avec des cris unanimes de vive Bonajiarte.' vive la république .'

Dix mille hommes stationnaient aux Tuileries , sous les ordres du général Lefebvre. Le commandement du Luxembourg fut donné à Morcau, qui s'était offert au général Bonaparte en qualité d'aide de canq). Bonaparte accepta ses services, et saisit peut-être l'occasion de le compromettre. Lannes eut le commandement de la garde du Corps Législatif; Murât fut chargé d'occuper militairement la comnmne de Saint-Cloud ; le général Lefebvre conserva le commandement de la 17° division militaire.

Le Directoire n'apprit ces événements qu'entre dix et onze heures du matin, tandis que tout Paris en était instruit depuis plus de deux heures. Il se vil tout à coup, par une métamorphose étrange, sans pouvoir, sans gardes, sans relations avec les Conseils, avec le général en chef ni avec l'armée. Une heure auparavant, Sieyès, qui savait bien à quoi s'en tenir, était tranquillement , et comme à l'ordinaire, monté à cheval sous les yeux de Barras, qui se moquait de l'inhabileté du nouvel écuyer, tandis que celui-ci partait au pas pour se rendre , par la rue du Bac, au Conseil des Anciens, où Koger-Ducos le suivit peu de temps après. Cependant Barras, Gohier et Moulins, croyant toujours représenter la république, tirent appeler le général Lefebvie : il leur répondit par le décret qui le mettait, lui et la force armée, à la disposition du général Bonaparte. Les directeurs protestèrent d'abord avec violence contre le décret du Conseil des Anciens; mais Barras, endoctriné par Talleyrund, comprit bien que le règne du Directoire était tini , et ôta la majorité à ses collègues en donnant secrètement sa démission, .aussitôt qu'il connut la résolution des Anciens, il envoya au\ Tuileries son secrétaire Bottot à Bonaparte. Bottot trouva le général dans la salle des inspecteurs du Conseil; et au nïoment où il se mettait en devoir de remplir la mission dont il était chargé , Bonaparte lui dit : « Annoncez à votre liarias que je ne veux plus « entendre parler de lui. » Puis élevant la voix, il prononça ainsi l'arrêt des directeurs, comme s'ils eussent été présents : « (Ju'avez-vous fait de cette France (|ue

i< je vous ai laissée si florissante? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre.. « Je vous ai laissé des victoires, et j'ai retrouvé des revers. Je vous ai laissé les " millions de l'Italie, et j'ai retrouvé pai'tout des lois spoliatrices et la misère. « Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, tous mes compa- (< gnons de gloire? Ils sont morts ! Cet étgt de choses ne peut durer : avant trois " ans il nous mènerait au despotisme. Mais nous voulons la république, la répu- « blique assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la « tolérance politique. Avec une bonne administration, tous les individus oublie- « ront les factions dont on les fit memlires pour leur permettre d'être Français. <• Il est temps enfin que l'on rende aux défenseurs de la patrie la confiance a " laquelle ils ont tant de droits. A entendre quelques factieux, bientôt nous Il serions tous les ennemis de la république, nous qui l'avons affermie par nos Il travaux et notre courage ! Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les Il braves qui ont été mutilés au service de la patrie. » Cette dernière phrase " annonçait suffisamment sous quel drapeau la liberté devait mai'cher.

Dubois do Crancé proposa encore aux directeurs Gobier et Moulins d'arrétei- Bonaparte sur le chemin même de Saint-Cloud ; mais le président Gohier lui répondit : « Comment voulez-vous qu'il fusse une révolution à Saint-Cloud , puisque je tiens iei les sceaux de la republique?» Alors Gohieret son collègue Moulins se firent conduire aux Tuileries, à la salle de la commission des inspecteurs des deux Conseils ; là ils refusèrent leur adhésion. Gohier entama courageusement une explication très-vive avec Bonaparte, qui termina brusquement l'entretien par ces mots : « La république est en péril , il faut lu sauver, je le veux. » Les deux directeurs, ne sachant plus que devenir, et n'étant plus rien dans l'État, par suite de la démission de Barras, retournèrent au Luxembourg. Ils y furent bientôt investis par le général Moreau, qui exécuta les ordres dont il était chargé avec un zèle que l'on n'aurait pas dû attendre d'un républicain aussi sincère en apparence. Quoique consignés et tenus en charte privée par ce général, Gohieret Moulins trouvèrent aisément le moyen de quitter l'ex-palais directorial dans la soirée : c'était ce que l'on désirait. Quant à Barras, il conçut de telles alarmes, qu'il demanda un passe-port pour Gros-Bois, avec une escorte. Il obtint l'un et l'autre, et partit comme, un prisonnier. Ainsi finit le Directoire, et l'on n'y pensa plus. Les événements du lendemain allaient avoir une bien autre importance que la chute de ce faible gouvernement.

Cette journée pouvait être plus qu'orageuse; car si Bonaparte ne triomphait pas d'une manière quelconque des adversaires qui le menaçaient , son parti et sa persoime se trouvaient tout à coup entre la fatalité d'une guerre civile et la responsabilité d'un complot contre l'Étal. Dans les Conseils, le gouvernement directorial avait des adversaires très-nombreux , mais ils ne tendaient qu'à un changement partiel dans les directeurs. Paris était donc dans l'attente d'un grand événement ; dès la matinée du 10, la route de Saint-Cloud fut inondée d'une

fouie de curieux. Le passage des membres des deux Conseils, des militaires, du général Bonaparte et des troupes qu'il venait de haranguer au Cliamp-de- Mars, couvrit bientôt les avenues de cette commune. Murât les occupait déjà depuis la veille. On vit passer aussi l'ev-directeur Sieyès, dont la présence était nécessaire à Saint-Cloud , pour maintenir les dispositions de la majorité des Anciens. Ce Conseil ne songeait pas sans crainte à sa résolution de la veille. Il se serait rallié tout entier, sans aucun doute, au décret qui venait de mettre la fortune publique entre les mains de Bonaparte , s'il n'eût été question que d'un nouveau 18 fructidor contre le Directoire. Mais il y avait d'autres desseins qu'on ne voulait pas appuyer.

Les deux Conseils se réunirent : les Cinq-Onts dans l'Orangerie, sous la présidence de Lucien: les Anciens, dans la galerie du palais, sous celle de Cornet. Aux Cinq-Cents , Emile Gaudin ouvrit la séance par un discours très-hahile : il demanda la formation d'une commission chargée de présenter sans délai un rapport sur la situation de la république , et qu'aucune décision ne fût prise avant de l'avoir entendu. Boulay de la Meurihe, qui devait faire partie de la commission, avait préparé ce rapport pendant la nuit. A peine Caudin eut-il cessé de parler, que la salle retentit des cris de rive la ronstilulion! à bas le dictateur! Delbrel , appuyé par Grandmaison , proposa de jurer la consfitulion ou la mort. L'assemblée se leva d'enthousiasme, aux cris de rive la rcpulilique ! et le serment fut prêté individuellement. Aucun des partisans de Bonaparte n'osa se soustraire à la puissante impulsion du serment.

Aux Anciens, la séance offrait moins d'agitation, soit en raison de l'Age des membres de l'assemblée, soit à cause de l'induence bien connue de Bonaparte et de Sieyès, qui partageait ce Conseil. A cet instant, le général Bonaparte jugea (jue le moment de paraître était arrivé. Il traversa le salon de Mars, suivi de ses aides de camp, et se montra tout à coup dans le Conseil des Anciens. On aura sans doute remarqué que la veille , quand il alla recevoir, dans la séance de ce Conseil, le décret qui le plaçait à la tête des forces de la république, il avait évité de prêter, en sa nouvelle qualité, le serment prescrit.

Aussitôt qu'il fut entré , il parla des dangers actuels et de ses propres intentions : « Vous êtes sur un volcan , leur dit-il, la république n'a plus de gouver- « nement, le Directoire est dissous, les factions s'agitent ; l'heure de prendre » un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et celui de mes compagnons « d'armes au secours de votre sagesse; mais les instants sont ])récieux, il finit <i se prononcer. On parle d'un César, d'un nouveau (Iromweil ; on répand que « je veux établir un gouvernement militaire... Si j'avais voulu usurper l'autorité « suprême, je n'aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité du Sénat. Plus " dune fois, et dans des circonstances extrêmement favorables, j'ai été appelé « par le vœu de la nation , par le vœu de mes camarades , par le vœu de ces sol- (i (|ats qu'on a tant maltraités depuis qu'ils ne sunl plus s(nis ni 's (U'dres, Le

» Conseil des Anciens est investi d'un grand pouvoir, mais il est encore animé « dune plus grande sagesse ; ne consultez qu'elle , prévenez les déchirements ; " évitons de perdre ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacri- « fices, la libertéei l'éçialUé. » — « Et la constitution? » s'éci-ia le député l.inglet.

— « l>a constitution ! reprit Bonaparte avec violence; la constilutitm ! osez-vous Il l'invoquerl vous l'avez \iolée au 18 fructidor', au 2-2 floréal, au HO prairial; » vous avez en son nom \iolé tous les droits du peuple... Nous fonderons malgré « vous la liberté et la république : aussitôt que les dangers (jui m'ont fait con- « férer des pouvoirs extraordinaires seront passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. »

— « Et quels sont ces dangers ? lui cria-t-on ; que Bonaparte s'explique 1 » — « S'il faut s'expliquer tout à fait, répondit-il , s'il faut nommer les hommes, je « les nommerai, .te dirai que les directeurs Barras et Moulins m'ont proposé « eux-mêmes de renvei'ser le gouvernement. Je n'ai compté que sur le Conseil « des Anciens ; je n'ai point compté sur le Conseil des Cinq-Cents , où se trouvent « des hommes qui voudraient nous rendre la Convention, les échafauds, les comirt tés révolutionnaires... Je vais m'y rendre, et si quelque orateur payé par « l'étranger parlait de me mettre hors la loi, qu'il prenne garde de porter cet « arrêt contre lui-même I S'il parlait de me mettre hors la loi, j'en appelle à vous, « mes compagnons d'armes I à vous, mes braves soldats, que jai menés tant de « fois à la victoire ! à vous, bra>es d(''fenseurs de la république, avec lesquels « j'ai partagé tant de périls pour affermir la liberté et l'égalité 1 je m'en remetn trai, mes vrais amis, à votre courage et à ma fortune! » Après cette harangue, dont l'impression ne pouvait être douteuse sur les militaires,- le cri de vive Honapiirte retentit dans toute la salle. Le triomphe de la nouvelle révolution était assuré au Conseil des Anciens : Bonaparte en sortit pour aller essayer la conquête diflicile du Conseil des Cinq-Cents.

La plus grande effervescence régnait toujours dans ce Conseil , d'ailleurs si éloigné d'être instruit des projets de Bonaparte, qu'on venait d'y décréter un message au Directoire, qui n'existait plus. La démission du directeur Barras, renvoyée aux (jnq-Cents par les .Anciens y était arrivée au moment même où un membre faisait la motion de leur demander le motif de la translation .\ Saint-Cloud; et conmie on discutait la li-galité de cette dénùssion, Bonaparte se présenta sur le seuil de la salle , où il entra seul après avoir oidoiwié aux ofticiers et soldats qui l'accompagnaient de rester aux portes. .\ la vue de Bonaparte et de ses soldats, des imprécations remplirent la salle. Ici des sulires ' s'écrièrent les députés; ici des hommes armés! A bus le dictateur.' A Ims le fi/ran.' Hors la toi le nouveau Cromirell.' » — « (j'csl donc pour cela que lu as faincu .' >' s'écrie le député Destrem. » Que /dites-vous , téméraire. ? n dit Itigonnet. « Retirez-vous! Vous violez le sanctuaire des lois!» Cependant lîonaparle parvient à la tribune malgré la plus ardente opposition; il \eul parler, mais sa voix est étouffée par ces cris nulle fois ivpétés : Vire lu (onslitutwii ! l'ire la république!

LyeflEW lÊORAlPÀlTE,

Piiblicpor Furae. à Paris-

Hors la loi le dicfatetii:' Transportés de fureur, plusieurs députés vont à lui ; « Tu feras donc la gtierre à ta patrie.' lui dit son compatriote Aréna. Bonaparte crut sans doute alors qu'on en voulait à sa vie , et ne put proférer une parole. Aussitôt les grenadiers, effrayés du péril qui menaçait leur général, se précipitent, culbutent tout ce qui s'oppose à leur passage, en s'écriant : » Sauvons notre génrral! n et ils l'entraînent hors de la salle. Dans cette bagarre, l'un d'eux fut, dit-on, blessé d'un coup de poignard.

Au milieu de cette scène tumultueuse, Lucien, qui présidait, s'efforce en vain de défendre son frère en citant ses nombreux services : il demande qu'il soit rappelé et entendu ; mais il n'obtient d'autre réponse que le vœu de la proscription. Tous les députés se lèvent et s'écrient à la fois : « Hors la loi! Aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte! » Lucien, sommé de mettre aux voix la mise hors la loi contre son frère, abdique la présidence et quitte le fauteuil. Pendant ce temps Bonaparte était monté à cheval, avait harangué les soldats, et attendait Lucien. Celui-ci arrive, monte à cheval à côté de Bonaparte, et s'adressant aux troupes : « Vous ne reconnaîtrez , leur dit-il, pour législateurs « de la France, que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui «resteraient dans l'Orangerie, que la force les expulse! ces brigands ne sont « plus les représentants du peuple : ce sont les représentants du poignard. » D'après l'ordre de Bonaparte , Murât envahit la salle des Cinq-Cents, à la tète des grenadiers, et la fait évacuer de force ; les députés se sauvent en désordre par les fenêtres, laissant partout , dans leur fuite précipitée, des parties de leur costume.

Il faut le dire, jamais violation des lois d'un pays ne fut plus manifeste; mais il s'agissait de la proscription pour Bonaparte et ses partisans. De la nécessité où le dictateur légalement nommé par les Anciens se vit placé, résulta un événement plus grave que toutes les prévisions : la défaite du vieux parti républicain, et l'établissement delà dictature militaire. Le 18 brumaire fut le complément du 9 thermidor ; il détruisit ce qui restait de la Montagne , la société du Manège, dont les membres ne formaient, depuis la mort de Robespierre, qu'une secte sans popularité, que les bons citoyens ne confondaient pas avec les vrais républicains.

Après la dispersion des députés , le président Lucien se rendit au Conseil des Anciens , où il exposa les moyens de composer un nouveau Conseil des Cinq- Cents , en éliminant les membres les plus ardents. C'était aussi l'avis de Sieyés. On adopta la proposition de Lucien ; on se hâta de rassembler les membres du parti de Bonaparte, qui étaient restés dans le palais; et cette minorité décréta que le général Bonaparte , les généraux et les soldats , qui venaient de dissoudre par la violence la représentation nationale, avaient bien mérité de la patrie.

Dans la même journée, on promulgua l'acte qui devait servir de base légale à la nouvelle révolution. Par cet acte, le Directoire fut aboli : les citoyens Sieyès,

HISTOIRE dp: napoléon.

Roger-Ducos et Bonapaite formèrent une commission ronsnlnire executive; les deux Conseils furent njourncs, et soi\antc-deu\ membres du parti républioin, parmi lesquels on remarquait le général Jourdan, furent exclus. Lne commission législative de cinquante membres, pris dans les deux Conseils, fut chargée de préparer un travail sur la constitution. Les consuls prêtèrent au Conseil des Anciens le serment accoutumé , à la souveraineté du peup/e, à la république une et indivisible, à la liberté, à l'égalité, et au système représentatif. A cinq heures du matin, le nouveau gouvernement quitta Saint-Cloud et alla recueillir au Luxembourg l'héritage du Directoire. Dans la matinée , les trois consuls s'assemblèrent. « Qui de nous présidera? dit Sieyès à ses deux collègues. — Vous voyez bien, répondit Roger-Ducos , que c'est le général qui préside. »

Sieyès avait compté sur un partage du pouvoir entre le général et lui. Il croyait que le pouvoir exécutif lui resterait , et que Bonaparte se contenterait de diriger l'armée. Mais à cette première conférence , il fut tellement frappé de la sagacité singulière avec laquelle son collègue traita les plus hautes questions de la politique et de l'administration, il sentit si profondément l'ascendant inévitable de cet homme extraordinaire, qu'en sortant il dit à MM. de Talleyrand , Cabanis, Rœderer, Chazal et Boulay de Meurthe, conseillers privés du général dans les desseins qu'il venait d'exécuter : « A présent, Messieurs, nous avons vn maître. Il sait tout, il fait tout, et il peut tout. »

Ainsi se termina la fameuse révolution du 18 brumaire, sans effusion de sang, au milieu du peuple le plus ardent de l'Europe, et par l'homme le plus impétueux peut-être dont l'histoire fasse mention. Elle fut jugée diversement; regardée par les uns comme un attentat à la liberté , elle fut accueillie , par le plus grand nombre, comme un acte hardi, mais nécessaire, qui terminait l'anarchie.

i©Riâ[pAnr[E

Publu-par hui-iie, A Paris

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