CHAPITRE XVII
Commission consulaire executive. — Bonapaile, premier consul. — Constitution de l'an Tiii.
Dans leur seconde séance, les consuls s'occupèrent de la formation d'un ministère. Bonaparte devait le composer de ses amis, de ceux qui avaient le plus heureusement coopéré à ses projets. Berthier, chef d'état -major d'Italie et d'Egypte, eut le département de la guerre ; il remplaça Dubois de Crancé, qui avait parlé de faire fusiller Bonaparte. Gaudin eut les finances. Cambacérès, qui appelé l'un des premiers au conseil privé du général , à son retour d'Egypte, l'avait puissamment secondé, conserva le portefeuille de la justice. L'ingénieur Forfait eut la marine; l'illustre géomètre Laplace, l'intérieur; Talleyrand, les affaires étrangères , sous le nom de Keinhard , nommé temporairement. Talleyrand , un des principaux chefs de la nouvelle révolution , l'avait servie comme une all'aire personnelle. Sieyès proposait Alquier pour la police générale; mais Bona-
parte, par une fatale résolution, préféra Fouché, qui , en cette même qualité, avait si audacieusement joué le Directoire , Le ministère tirait une grande force de sa composition ; il ralliait à Bonaparte une foule d'opinions opposées entre elles, et commenta cette fusion qui devait confondre toutes les nuances, et présenter un asile même aux ennemis de la révolution. Entraîné par la crainte , passion malheureuse et constante de son cœur, Sieyès penchait encore pour les proscriptions. Ce Nestor de la liberté demanda la déportation, sans jugement, de cinquante-neuf citoyens. Quoique aussi impolitique qu'injuste, le décret fut rendu; Bonaparte, mieux inspiré, en arrêta l'exécution.
Le lendemain de la proposition de Sieyès, deux décrets, dictés par la raison , révoquèrent les odieuses lois des otages et de l'emprunt forcé. Ces deux décrets attachèrent l'opinion à Bonaparte consul, car on ne voyait que lui; pour la France, il était le premier, ou plutôt le seul. Jamais plus belle magistrature n'honora un grand citoyen. Cette haute dignité semblait avoir été créée pour marquer à la fois et le résultat et le terme de la révolution. Le peuple français, si heureux quand il jouit, se lança avec impétuosité dans la carrière de l'espérance ; car tout concourait, dans cette phase mémorable, à exalter l'opinion. Un négociateur fut expédié pour traitei- à Londres de l'échange de nos prisonniers, si longtemps abandonnés par le Directoire dans les prisons d'Angleterre. Des hommes de la révolution , tels que Rœderer, demandèrent courageusement dans leurs écrits la clôture de la liste des émigrés, et contribuèrent ainsi à la nomination d'une commission chargée du travail des radiations. Les naufragés de Calais, détenus depuis quatre ans dans les cachots, se virent enQn rendus à la société. Bonaparte alla en personne au Temple pour mettre en liberté les otages, qu'il appela, ainsi que les réquisitionnaires et les conscrits, au partage des bienfaits d'une amnistie générale. La balance succéda au niveau sur le sceau de l'État. Un nouveau système de finances jeta en même temps les fondements de ce crédit que les plus fortes commotions de l'ordre social ne devaient plus ébranler.
Enfin , pour consacrer à jamais le consulat , et achever de conquérir aux yeux de l'univers toute la renommée d'un grand homme, maître de la destinée de son pays, Bonaparte convoqua sous sa direction immédiate une commission composée des plus habiles jurisconsultes, chargée d'édilier le monument européen de nos lois civiles. Dans le choix des hommes qui devaient l'élever, on prit date de l'ère actuelle; on ne consulta que tes talents; les opinions ne furent point considérées, et le défenseur de Louis XVI, Tronchet, vint s'asseoir à côté du conventionnel Merlin, pour l'enfantement de notre législation. Ainsi le premier magistrat de la France, l'auteur de sa régénération , s'assurait des droits éternels à la reconnaissance nationale par ce code qui , à lui seul , doit l'immortaliser. La gloire de César et celle de Justinien se sont placées sur le front de l'heureux Bonaparte, et la grandeur salutaire des institutions semble justifier la violence du coup d'État du
18 brumaire. 11 ne manquait plus au guerrier législateur que d'ôtre aussi le fondateur d'un système politique.
Les deux commissions législatives, tirées des deux Conseils, ne tardèrent pas à se réunir au palais du Luxembourg, pour conférer, en présence des consuls, sur un plan de constitution. Sieyès n'avait pris part à la conspiration avec le général Bonaparte que dans l'espoir d'établir une forme de gouvernement qui était son propre ouvrage. 11 développa successivement, devant ses collègues, ses théories, dont les bases obtinrent l'assentiment général. C'était : un Tribunal de cent membres qui devait discuter les lois; un Corps Législatif plus nombreux qui les rejetait ou les admettait par vote individuel et sans discussion ; enlin un Sénat à vie , avec le droit et le devoir de conserver la constitution et les lois. Le gouvernement avait l'initiative des lois et choisissait son Conseil d'État, à qui les règlements de l'administration publique étaient confiés. Restait à décider une chose très-importante, la question de la composition du gouvernement. Sieyès proposa un grand électeur à vie nommé par le Sénat, et nommant lui-même deux consuls, celui de la paix et celui de la guerre. Le grand électeur devait habiter Aersailles, avoir six millions de revenu et une garde de trois mille hommes. 11 était révocable par le Sénat, qui avait la faculté de \' absorber sans en donner les motifs. Le général Bonaparte fronça le sourcil en entendant cette dernière disposition.
Quant à la création du grand électeur, il ne fut douteux pour personne que Sieyès s'était réservé cette place, qu'il se croyait sûr d'emporter à l'aide de son crédit dans le Conseil des Anciens, d'où le Sénat devait sortir presque en entier. Il eût sans doute déféré à Bonaparte le consulat de la guerre, à Roger-Ducos celui de la paix ; au premier mécontentement, il eût fait absorber par le Sénat les deux consuls , et aurait régné seul. Étrange illusion de la part d'un homme qui n'avait pu se passer du bras de Bonaparte pour renverser le Directoire , et qui , bien au courant des relations hautaines de ce général avec le Directoire pendant et depuis la guerre d'Italie , ne devait pas s'aveugler au point de penser que, devenu consul et maître d'une armée de cinq cent mille soldats, Bonaparte consentirait à être le second dans sa patrie. Le sage Sieyès aurait dû prévoir, dès le début de cette affaire, qu'il était dans la volonté d'un tel homme d'être le premier pouvoir en France, et de finir par être seul.
Bonaparte avait \ u d'un coup d'oeil le but de Sieyès , et d'un trait de plume il biffa le grand élecleur. La délibération, reprise avec chaleur, renversa le plan de Sieyès. On mit alors en avant le projet d'un premier consul, chef suprême de l'Etat, élisant à tous les emplois , et de deux consuls avec voix consultative seulement. Cette proposition , émanée du conseil secret du général , rencontra la plus vive opposition de la i)art d'hommes politiques très-iniluents : c'étaient Daunou, Chénier, Chazal et Courtois. Ils oH'rirent à Bonaparte de le nommer généralissime, investi du pouvoir de traiter avec les puissances étrangères et de celui
de faire la guerre et la paix. « Je suis consul , répondit Bonaparte, 7e veux rester à Paris. » Chénier insista vigoureusement en faveur de la mesure de l'absorption dans le Sénat. « Cela ne sera pns, » s'écria Bonaparte. Cette réponse mit fin à la discussion , et la proposition présentée par les amis de Bonaparte fut adoptée avec cette modification, que le premier consul serait nommé pour dix ans, et rééligible.
De cette manière, le Sénat n'étant pas la première institution , Bonaparte se fit lui-même premier consul. Sieyès, qui comprit alors que, réduit au second rang, il n'était plus rien, refusa d'être consul en seconde ligne ; Roger-Ducos le suivait naturellement ; d'ailleurs on avait déjà pourvu à leur remplacement par Cambacérès, ministre de la justice, et par Lebrun, ancien secrétaire intime du chancelier Maupeou. Sieyès fut le premier absorbé par le Sénat, qui allait à l'avenir servir d'asile aux vétérans de la révolution. Il reçut la présidence de ce corps, et concourut avec Cambacérès et Lebrun à son organisation. Bonaparte acheva la ruine politique de Sieyès , en lui faisant décerner, à titre de récompense nationale , la terre de Crosne , du prix d'un million. Ainsi finit la commission consulaire executive, six semaines après son établissement.
Investi de l'initiative des lois et de leur exécution, de la direction de toute l'administration intérieure, du droit de faire la paix et la guerre, en un mot, de toutes les attributions du pouvoir suprême, le premier consul hérita dans un jour de la monarchie et de la république. Le palais des rois devint le palais des consuls. Leur translation du Luxembourg, où ils avaient d'abord siégé, aux Tuileries, forma une brillante cérémonie, dans laquelle se développa tout le luxe de la royauté militaire. En peu de jours, on passa rapidement de la familiarité des sociétés républicaines du Directoire à l'étiquette des réunions du palais des Tuileries. Il y eut des cercles; on alla à la cour chez le premier consul. Le titre de citoyen disparut de la conversation, et le négligé du costume fut banni. Chacun faisait son apprentissage, le maître et les courtisans. Jamais on ne vit de métamorphose plus complète.
En s'installant dans la demeure des rois, Bonaparte remit la monarchie sur la scène : aussi, à l'aspect de cette pompe et de ces mœurs renouvelées, la séduction gagna tous les esprits dont les opinions penchaient pour la royauté. Les uns s'appuyaient sur le changement de dynastie en Angleterre; les autres, encore républicains, rappelaient les élections de la Pologne; d'autres enfin, les partisans de la maison de Bourbon, moins nombreux que les premiers, et plus que les seconds, virent un Monck en Bonaparte , et prirent avec ardeur leurs souvenirs pour des espérances. Un chef vendéen, M. Dandigné, et M. Ilyde de Neuville, présentés la nuit au premier consul , lui avaient proposé de l'assister de tout le parti vendéen et royaliste , s'il voulait rétablir la monarchie ; mais Bonaparte leur avait répondu : « J'oublie le passé et j'ouvre un vaste champ à l'avenir. «Juiconque mar- " cliera droit devant lui sera protégé sans distinction; quiconque s'écartera à
a droite ou à gauche, sera frappé de la foudre. Laissez tous les Vendéens qui Il veulent se ranger sous le gouvernement national et se placer sous ma protec- « lion , suivre la grande roule qui leur est tracée : car un gouvernement protégé « par des étrangers ne sera jamais accepté parla nation française. »
Rien n'échappait à l'œil pénétrant ni à l'infatigable acti\ité du premier magistrat de la nation : il ciéait et il gouvernait à la fois tous les intérêts de la gloire et de la prospérité de la Fiance. La république, reconnue de l'Europe continentale, était en paix avec plusieurs puissances; mais de toutes les légitimations que le gouvernement pouvait recevoir de l'étranger, il n'y en avait pas de plus importante que celle de la Grande-Bretagne. Le premier consul se décida à aborder la question avec franchise, et s'adressant personnellement et dii'ectenient au roi d'Angleterre, il écrivit à ce prince le 26 janvier 1800 :
« Appelé par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature « de la république, je crois convenable, en entrant en charge, d'en faire directe- « ment part à Aotre Majesté. La guerre qui depuis huit ans ravage les quatre « parties du monde doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de » s'entendre? Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes « et fortes plus i}ue ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles « sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce , la prospérité « intérieure, le bonheur des familles? Comment ne sentent-elles pas que la paix « est le premier des besoins, comme la première des gloires? Ces sentiments « ne peuvent pas être étrangers au cœur de Votre Majesté, qui gouverne une « nation libre, et dans le seul but de la rendre heureuse. Votre Majesté ne verra M dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement, pour « la seconde fois , à la pacification générale, par une démarche prompte, toute (1 de confiance, et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser « la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts que le désir de « se tromper. La France et l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent « longtemps encore, pour le malheur des peuples , en retarder l'épuisement ; « mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la Un « d'une guerre qui embrase le monde eiitii'i'. "
Le ministre l'itt trancha la négociation en déclarant ipie iWinjleterre ne pourrait siffiicr ta paix que. (juund la Fraiivi; sérail rentrée dans ses anciennes limites. On ne pouvait faire un plus grand outrage à la nation française, seule arbitre de .sa politique, que de repousser ainsi publiquement, dans le parlement d'Angleterre, la loyale et généreuse démarche de Ronaparle le ^'i(■torieu^ ; c'était imposer un joug insupportable à la glorieuse république (jui faisait trembler l'Europe. « Dans aucun cas, réjiélait cha((ue jour lord Châtain à son fils en parlanl de Honaparic, dans iiiirun ras ne traitez river cet homme, n En \ain Fox e(
Shéridaii, chefs de l'opposition, soutinrent de tout leur talent et de toute leur énergie la cause de l'humanité. Lord (Jrenville adressa à M. de Talleyrand une lettre évasive , ou plutôt une véritable déclaration de guerre. Alors tout espoir de paix échappa à Bonaparte, contraint désormais de donner à la lutte contre l'Angletei-re une nouvelle activité. La France, que l'Angleterre voulait mettre hors de la loi de l'Europe, se leva d'indignation pour combattre la nouvelle coalition soldée par le cabinet de Londres. L'Autriche aussi avait refusé la paix; et la Bavière , mécontente, mais entraînée, suivait malgré elle le parti de ses anciens dominateurs.
Cependant Paris voyait avec joie rontrcr les déportés du 18 fructidor, et avec étonnement deux princesses de la maison de Bourbon : les prêtres détenus à Oléron revinrent vieillir dans leurs familles; des secours furent accordés aux colons de Saint-Domingue. Bonaparte alla aussi au-devant de l'émigration, qui errait encore, sans asile, sous la loi de l'hospitalité étrangère; de quatre-vingt mille émigrés non rentrés , mille seulement restèrent sur la liste fatale , comme particulièrement dévoués à la maison de Bourbon; les autres sévirent rayés successivement; la France leur fut rendue, et bientôt les tables de proscription cessèrent d'exister. La guerre de la Vendée s'était rallumée dans les derniers temps du J)irectoire ; elle se termina en un mois, par la moit de quelques chefs, par la soumission volontaire de MM. d'Autichamp, de Châtillon, et du fameux Georges Cadoudal , ainsi que par la conquête que fit le premier consul des deux personnages inlluents du pays, l'abbé Bernier, curé de Saint-Lô d'Angers, et M. de Bourmont, qui cédèrent aux promesses de Fouché. lue amnistie générale confirma les heureux effets de la conduite à la fois ferme, active et prudente des généraux Hédouville et Brune, chargés d'exécuter le plan de pacification conçu par Bonaparte.
L'ordre judiciaire et l'ordre administratif, avilis par les forfaitures révolutionnaires, avaient également fixé toute l'attention du premier consul, et repris l'influence qu'ils devaient exercer sur la prospérité nationale, lue loi venait de réorganiser les tribunaux ; ceux de district étaient remplacés par ceux d'arrondissement. Chaque département eut son tribunal criminel ; le teiritoire de la république fut partagé en vingt-neuf cours d'appel ; la réforme épura aussi le tribunal suprême, la cour de cassation. On établit une nouvelle division de la France administrative , en même temps qu'on substitua les préfectures aux directoires de département et aux districts des arrondissements, dont chaque chef-lieu devint le siège d'une sous-préfecture : des conseils de dépaitement et de municipalité défendirent la cause des administrés; des conseils de pivfectuie se trou\èrent chargés du contentieux de l'administration. Il résulta de ces généreuses institutions que les noms les plus honorables reparurent dans les fonctions judiciaires et administratives , et de xérilables protecteuis furiMit donnés aux premiers intéiêl.s <le la société.
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Au milieu de toutes ces créations intérieures, inspirées par une haute sagesse, une négociation importante occupait 1(> dief de l'État. Les relations des républiques française et américaine, si naturelles et si utiles aux deux nations, avaient été dédaignées par le Directoire, qui eut l'impéritie de taire porter sur le commerce le coup d'État du 18 fructidor, en fermant les ports de France aux biUiments neutres. La réparation d'une pareille iniquité ne pouvait échapper au premier consul; en rouvrant les ports, il adressa des propositions au congrès américain, (jui s'empressa de les accueillir, et qui envoya des plénipotentiaires à Paris. Le deuil public ordonné par Bonaparte pour l'anniversaire de la mort du fondateur de la liberté américaine consacra cette négociation. In autre honneur fut encore déccnné à Washington par le fondateur de la régénération française : une habile et heureuse combinaison réunit au temple de Mars (l'église des Invalides) la cérémonie funèbre de Washington et la présentation des derniers drapeaux conquis en Egypte. Le vainqueur d'Aboukir semblait déposer ses lauriers sur la tombe du vainqueur de l'Angleterre, et partageait ainsi l'hommage rendu au grand citoyen (lui avait atï'ianchi son pays.
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