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CHAPITRE XVIII

>"uii\clle coulilioii. — l'assiiye (les Alpes. — Bataille de Mareiiïo.

L'Autriche s'était de nouveau laissé enfi.niier par l'or et les intrigues de I Vnf^leterre. Cette dernière puissance 1 assemblait à Minorque , sous les ordres (lu général Abercromby, des troupes nombreuses qu'elle destinait à soutenir l( ^ opérations des Autrirhiens sur Géii(» L'Empire, la Bavière, la Suède, le Danemark , la Porte et la Russie , fai- •^■^ salent également partie de la nouvelle

coalition. Mais le premier consul , grâce à une démarche imprévue et pleine de générosité, inspira à l'empereur Paul une sorte d'admiration fanatique pour sa personne, et le sépara ainsi de nos adversaires. 11 y avait en France un grand nombre de prisonniers russes provenant de la campagne du général Brune en Hollande, et de celle de Masséna en Suisse. Bonaparte fit babiller à neuf, chacun avec l'uniforme de son régiment , ces nombreux prisonniers, (ju'il renvoya en Russie, en payant tous les frais du voyage, et sans aucune pioposition d'échange. Il avait bien jiiifé Paul \". Ce prince fut si vivement iVaiipc de celle acli(Ui, (lu'il

rappela d'Allumagiie toutes ses troupes, rompit le pacte britannique, et chassa les Anglais de sa capitale. La défection subite de la Russie ôlait à la coalition un puissant auxiliaire. Le premier consul ne perdit point de temps pour enlever encore à ses ennemis d'autres allies : il envoya Duioc à lierlin, avec la mission de déterminer la cour de Prusse à s'employer pour détacher de la cause anglaise les puissances sur lesquelles son voisinage et sa force pouvaient lui donner de l'influence. Cette négociation réussit; la Suède et le Danemark se décidèrent, par les instigations de la Prusse, à se renfermer dans une rigoureuse neutralité. Bonaparte avait tenté, pour empêcher la guerre, tout ce qu'exigeaient la politi(pie et la gloire de la France, sans blesser toutefois la dignité des cabinets auxquels il avait offert l'amitié de la République; fort de sa conscience et de son droit , du témoignage de sa nation et de la foi des gouvernements neutres , il ne lui restait plus qu'à saisir les armes.

Le but du premier consul, dans cette nouvelle campagne, était la délivrance de l'Italie, que les Autrichiens avaient envahie pendant son expédition d'Egypte, et de débloquer Gênes, où Masséna, coupé du corps de Suchet, qui gardait la ligne du \'ar, était enfermé avec les débris de son armée. Pour détourner l'attention de l'ennemi et tromper ses espions, on dirigea sur Dijon un nombreux état-major, avec cinq ou six mille conscrits. Cette réunion de troupes reçut le nom d'armée de réserve. Pendant ce mouvement simulé, la véritable armée, celle qui devait agir, venait de se former comme par enchantement. Les divisions , organisées séparément et sans bruit , s'étaient réunies, et étaient déjà en marche pour l'Italie. Les troupes que la pacification de la Vendée avait rendues disponibles, la garnison de Paris et la garde consulaire, en formaient le noyau principal.

Tandis que l'Europe croit le premier consul livré à Paris aux soins du gouvernement , il arrive à Genève, et prend le commandement de l'armée. Libre de toute crainte sérieuse du côté du général Kray, contenu par Moreau sur le Rhin, Bonaparte veut surprendre les défilés des Alpes , pour attaquer les derrières de Mêlas, dont les forces, disséminées autour de Gênes et sur le Var, gardent les plaines de la Lombardie. Rival audacieux d'Annibal, il décide le passage de l'armée et le transport de sa formidable artillerie par la crête des montagnes , à plus de douze cents toises au-dessus du niveau de la mer. Le général Marescot, chargé de la reconnaissance du Saint- Bernard, avait eu beaucoup de peine à le gravir jusqu'à l'hospice, où stationnait, depuis deux mois, un petit poste détaché du corps du général Mainoni. « Peut-on passer? demanda Bonaparte. — Oui , dit Marescot , cela est possible. — Eh bien ! partons. » L'armée passera , le premier consul le veut; mais l'artillerie, comment pourra-t-elle passer? Cette difliculté était prévue. Les cartouches et les munitions renfermées dans de petites caisses, les affûts démontés, sont portés à dos de mulet. On avait préparé des troncs d'arbres creusés de manière à pouvoir contenir nos pièces de

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canon; cent soldats s'altcllcnt à chacune d'elles. Lannes commande l'avant-garde. Le 17 mai 1800, trente-cinq mille Français, conduits par Bonaparte, abordent le Saint-Bernard. Moncey ma iche vers le Saint-Gotliard avec quinze mille hommes, pour descendre à Bellinzona. Au sein des rochers les plus escarpés, au Iraveis de glaces éternelles, au milieu des neiges qui effacent toutes les traces et n'offrent plus qu'un immense désert, et par des chemins où le pied de l'homme n'a jamais été empreint, les Fiançais montrent un indicible courage : ils gra\issent péniblement; près de succomber sous le poids de leurs armes, ils s'excitent les uns les autres par des chants républicains. Survient-il un obstacle presque insurmontable, alors on fait battre la charge, et, comme par enchantement, l'obstacle disparaît. L'infanterie, la cavalerie, les bagages, les canons, ont atteint les sommités des Alpes , où nos différents corps reçoivent tour à tour, des religieux de l'hospice, les secours de la plus généreuse charité; mais, après une halte de quelques heures , chaque division se précipite avec une nouvelle ardeur, quoique avec bien plus de dangers encore, sur les pentes rapides du Piémont. Bonaparte lui-même opère la descente à la ramasse, sur un glacier presque peipendiculaire.

Cependant un obstacle impré\ u faillit arrêter l'armée au début de sa marche victorieuse. Une division ennemie chargée de la défense de la vallée d'Aoste, avait été culbutée à Châtillon par notre a\ant-garde, et repoussée après une vive résistance sur le fort de Bard , clulteau inexpugnable ([ui fermait l'unique chemin ouvert aux Français. Il était de la plus grande importance de s'en emparer avant que Mêlas eût connaissance de la marche de Bonaparte; mais le fort ne pouvait être enlevé par un coup de main. Berthier et Marescot eurent l'heureuse idée de tailler dans les rochers d'Albaredo un escaliei- qu'à force de travail on rendit praticable pour les hommes et pour les chevaux. Les divisions françaises défilèrent successivement par ce sentier périlleux, et avec plus de difficulté qu'on n'en avait rencontré au passage du Saint-Bernard. Cependant notre artillerie demeurait en arrière , sans qu'aucun moyen humain pût lui faire passer cette barrière fatale. Bonaparte arrive, ordonne l'escalade et l'assaut du fort. L'audace, la valeur, n'obtiennent point de succès. Alors, par une de ces inspirations du génie de la guerre, si fréquentes dans les soldats et les généraux français, on jonche la route de matelas et de fumier; les roues sont garnies de paille; les pièces, enveloppées de feuillages et traînées à la piolonge, chacune par cinquante hommes, traversent la ville avec leurs caissons, à demi-portée de fusil, sous le feu de l'ennemi, qui ne cesse de faire des décharges meurtrières, sans ébranler toutefois nos intrépides soldats. Une batterie, que l'on parvient avec des peines infinies à monter sur l'Albaredo , reste avec un corps de troupes pour réduire le fort de Bard, qui tomba au bout de dix jours.

Les Aulrichiens avaient toujouis regardé la formation de l'armée de réserve à Dijon comme une fable inventée pour leur donner le change, et les poussera abandonner le blocus de Gênes. Bonaparte s'était applique à entretenir cette

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erreur par une foule de précautions; elles avaient réussi au point que ni Paris, ni la cour de Vienne, ni ses généraux d'Italie, ne croyaient à cette armée, qui, après avoir marché à son but par diverses routes et en corps isolés, s'était réunie au pied du Saint-Bernard , et venait de le franchir. Mêlas, fermement convaincu que nous n'avions que sept à huit mille conscrits ou invalides à Dijon , faisait presser le siège de Gênes par quarante mille hommes, et combattait en personne sur le Var, avec le reste de ses forces, contre Suchet , qui n'avait que huit mille hommes à lui opposeï", quand, d'un côté, les divisions françaises placées sous le commandement du premi(>r consul, l't de l'autre, les quinze mille hommes détachés de l'armée du Rhin et conduits par le général Moncey, descendaient les revers du Saint-Bernard, du Saint-Gothard, et du Simplon. Une combinaison supérieure présidait au destin de cette mémorable campagne. Bonaparte se dirige sur l'Italie, entre l'armée victorieuse de Moreau, qui retenait devant Ulm les troupes du général Kray, réduites à la défensive, et la petite ai'mée des Alpes-Maritimes, qui, attaquée à la fois par terre et par mer, défend Gènes, le cours du Var, les portes de la Provence et les défilés du Piémont. Le grand caractère de Masséna imprime à la défense de Gênes un héroïsme qui vivra éternellement dans l'histoire. H sait que Bonaparte compte sur son infatigable résistance. La reprise des forts de Gènes, foudroyés par la flotte anglaise, est un des plus beaux faits d'armes connus. Jamais les forces humaines ne s'étaient déployées, multipliées avec tant d'énergie et de constance que dans cette immortelle campagne. Épuisés par tous les fléaux de la guerre , les soldats de Masséna ont encore d'autres ennemis qu'ils ne peuvent combattre , la famine et la contagion. Gênes voit mourir dans ses rues sa généreuse population, confondue avec l'intrépide armée qui ne peut plus la protéger. Le drapeau noir flotte sur les hôpitaux. Mais Masséna sent qu'il occupe toute une armée autrichienne avec douze mille hommes ; et Suchet, qui n'a que huit à neuf mille braves devant Mêlas, a fait aussi son seiment aux triomphes futuis de l'armée de réserve.

Après le succès de notre passage, les armées des deux nations embrassaient par leurs masses principales une demi-circonférence presque régulière, dont le centre était à peu piès vers Alexandrie. Là tout devait se décider, et l'avantage appartenait à celui qui aurait franchi le Pô le premier. Une circonstance favorisait l'armée française , c'était le rapprochement d'Alexandrie et du Pô avec les Apennins et la mer. A la tête de l'avant-garde, le général Lannes force l'ennemi à Yvrée, dont la citadelle capitula après une courte résistance, et sur les bords de la Ghiusella , où dix mille Autrichiens furent culbutés et rejetés dans Turin. — Lannes s'était ensuite avancé dans la direction de cette ville jusqu'à (;hi\asso; mais cette manœuvre n'était qu'une ruse pour donner le change à l'ennemi. Le premier consul , qui paraissait vouloir passer le Pô et marcher sur Turin, ne tendait qu'à s'emparer de Milan pour ranimer l'audace des partisans de la république française, et répandre par cette brusque surprise la terreur dans l'armée

ennemie. En effet , et pendant (juc le général Mêlas s'occupe de défendre le passage du Pô, Bonapaite pousse son avant-garde vers Pavie, force le passage de la Sésia et du Tésin, défendu par le général autrichien Laudon , et le 2 juin, il entre en libérateur dans Milan , où son premier soin est de réorganiser et de proclamer de nouveau la république cisalpine. On se peindrait diflicilement l'étonnement et l'enthousiasme des Milanais en revoyant Bonaparte, (pùm disait mort en Egypte.

Toujours habitué à poursuivre ses succès , il ne donne pas un moment de relâche à l'ennemi. Il franchit l'Adda, s'empare de Bergame, de Crémone, et repousse Laudon jusqu'à Brescia. Mêlas est encore à deviner les opérations de Bonaparte , et c'est par ses généraux, battus depuis l'attaque du fort de Bard, qu'il apprend que soixante mille Français entrent en Lombardie. Il donne à Ellnitz l'ordre d'abandonner la ligne du Var et de se retirer sur la vallée du Tanaro ; Oit , devant Gênes, a les mêmes instructions. Mais la letraite d'Ellnitz a été inquiétée pai' Suchet, qui l'attaque au col de Tende, lui tait perdre huit mille hommes, et poursuit sa course victorieuse sur Savone, pour venir au secours de Masséna, enfermé dans Gênes. Il ignorait que cette ville avait été forcée de capituler après soixante jours de blocus, assiégée au dedans par la peste et par la famine , et au dehors par le général Ott, à la tête de trente-cinq mille hommes. Bonaparte pro6te de l'imprévoyance des ennemis, et vient lui-même leur montrer, en l'occupant, le point qu'ils auraient dû couvrir. Loison traverse le Pô à Crémone; Murât enlève de vive force la tête de pont et la ville de Plaisance ; Lannes parvient à San-Cipriano , malgré la résistance du général Ott , dont l'armée s'est affaiblie de la forte garnison qu'il a jetée dans Gênes. Là s'établit le centre des opérations de l'armée française. En se portant devant l'ennemi , Bonaparte apprend la reddition de Gênes et la jonction des troupes de blocus à celles de Mêlas. Mais , quoiqu'une partie seulement de son armée ait franchi le Pô , il livre au général Ott la bataille de Montebello. L'action fut sanglante : Lannes s'y couvrit de gloire; ses troupes firent des prodiges de valeur. Cinq mille prisonniers, trois mille morts, furent les trophées de cette première victoire.

Nous avions battu l'une des deux armées ennemies : il fallait courir à l'autre et défaire aussi Mêlas, qui concentrait toutes ses forces autour d'Alexandrie, entre le Pô et le Tanaro ; il avait rappelé de San-Giuliano le général Ott, qui n'a\ait laissé (ju'une arrière-garde au petit village de Marengo. Le 13 juin, l'armée française, composée des divisions Lannes, Desaix et Victor, bordait la Scrivia. La division Lapoype avait reçu ordre de rejoindre le général Desaix , qui , de retour en France l)ar la ciipitulation d'El-Arich , était venu retrouver les drapeaux de son ami , de son général en chef de l'armée d'Egypte. Le premier consul traverse sans résistance les plaines de San-Giuliano , et fait chasser de Maiengo cinq mille hommes parle géuéral Gardanne, qui les poursuit jusqu'à la Bormida. 11 était naturel de croire que .Mêlas ne voulait pas se battre, puisqu'il abandonnait le débouché de

Marengo, qui était d'une facile défense. Mais Bonaparte, qui a saisi toutes les chances du premier coup d'œil , envoie les deux divisions que commande le général Desaix à Castel-Novo di Scrivia et à Rivalta, pour observer les ailes de l'armée ennemie, et concentre les corps de Lannes et de Victor entre San-Giuliano et Marengo, par échelons, la gauche en avant. La division Boudet, placée à Bivalta, sous les ordres de Desaix, devait communiquer avec le corps de Masséna et de Suchet , qui s'étaient dirigés sur Acqui.

Le lendemain dès l'aube du jour, l'armée autrichienne débouche par trois pouls qu'elle avait établis sur la Bormida , et attaque avec fureur le village de Marengo. Cette armée n'avait pas moins de quarante mille hommes, tous vieux soldats, e( une nombreuse cavalerie. L'armée française comptait vingt-trois mille hommes environ , dont un grand nombre était de nouvelle levée. .\près avoir envoyé au général Desaix , qui se trouvait en arriére, l'ordre de revenir avec son corps à San- Giuliano, le premier consul se transporta sur le champ de bataille, où il arriva à dix heures du matin. L'ennemi avait emporté Marengo, et la division Victor, ayant été forcée après la plus vive résistance, était dans une déroute complète. A droite, la division du général Lannes était aux prises avec le corps de Ott , qui débordait déjà les troupes qu'il avait devant lui. Le premier consul , qui vit que le gain de la bataille était dans la communication de sa droite avec le reste de l'armée, donna aux grenadiers à pied de la garde consulaire l'ordre de s'opposer à ce mouvement de l'ennemi. Ces huit cents braves se formèrent en un carré qui , semblable à une redoute de granit, vit les assauts les plus terribles de la cavalerie autrichienne se briser contre son immobilité; sa résistance héroïque donna à la division Monnier le temps d'arriver : celle-ci jeta une brigade dans Castel-Ceriolo , et l'armée fiançaise se trouva dans un ordre presque inverse à celui d(! la matinée, l'aile droite en avant , occupant par son aile gauche la route de Tortone.

Il était alors tiois heures après midi, et tout le mond(> regardait la bataille comme perdue; Mêlas, croyant la victoire certaine, accablé de fatigue, et souffrant d'une chute qu'il avait faite , avait repassé les ponts de la Bormida, et était rentré à Alexandrie, laissant au général Zach le soin de poursuivre l'armée française. Bonaparte seul ne désespérait pas, et comptait sur l'arrJNée de Desaix, avec six mille hommes de troupes fraîches. Il était ciiu| heures, et la division Lapoype ne se montrait pas encore, quand Desaix parut sur le champ de bataille, à la tète de la seule division Boudet. Dans les mains de Bonaparte, ce renfoit va devenir l'instiumenf de la victoire , et l'armée devine la pensée de son chef. Fatiguée d'une longue et sanglante retraite, elle voit, avec l'instinct d'une attente que son général n'a jamais trompée, Desaix couvrir sa gauche : « Soldats ! s'écrie Bonaparte, c'est avoir fait trop de pas en arrière : voici l'instant de marcher en avant : souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille. » L'armée répète avec joie le cri de l'attaque générale ordonnée sur toute la ligne.

Dans la persuasion où il était de la di-faite assurée de l'armée française , Zach

miinœuvrait poui- lui couper la retraite par la route de Tortone avec une coiotuie (le cimj mille }ii-enadiers; le biave Desaix courait à sa rencontre avec quinze pièces de canon , quand il tombe frappé d'une balle. Sa division se jette a\('c fureur sur le coips ennemi, où cliacun cherche à venger la mort de son gi'-néral. Cependant Zach résiste, bien qu'il soit isolé au milieu de cette vaste plaine ; mais Kellermann porte tout à coup sa cavalerie sur le flanc gauche de la colonne ennemie , la brise, la disperse, et les cinq mille grenadiers qui la composent sont faits piisonniers. Dès cet instant, nos troupes se précipitent en avant, et ont reconquis en moins d'une heure le terrain disputé depuis le matin. L'armée ennemie est prise à revers et recule bientxM ; Mêlas essaie en vain de tenir à Marengo : son inutile défense contribue à donner le nom de ce village, emporté par Bonaparte, à la fameuse bataille qui va changer le sort de l'Italie. Les Français poursuivent les Autrichiens jusqu'à dix heures du soir, et ne s'arrêtent qu'à la Bormida : cinq mille morts, huit mille blessés, sept mille prisonniers, trente canons et douze drapeaux, sont les trophées de Marengo. Le lendemain, à la pointe du jour, Bonaparte fait attaquer la tète du pont de la Bormida ; mais, contre toute pntbabilité, l'ennemi demande à traiter. Quelques heures plus tard, les généraux Berthier et Mêlas ont conclu la fameuse convention d'Alexandrie, qui remet en notre pouvoir tout ce que nous avions perdu en Italie depuis quinze mois , à l'exception de Mantoue. Ce n'était toutefois qu'une convention militaire. Jaloux d'être encore en Italie, après une victoire décisive , le provocateur de la paix, le général Bonaparte dépêcha à Vienne, du champ de bataille de Marengo, le général Saint- Julien, qui était du nombre des prisonniers, et le chargea de porter à sa cour des paroles de conciliation.

Ainsi une seule bataille , gagnée après douze heures d'une retraite offensive , mais périlleuse, a replacé sous l'influence de la France la Lombardie, le Piémont , la Ligurie, et les douze places fortes qui les défendent. La ligne de neutralité des deux armées fut fixée entre la Chièze et le Mincio. La victoire et la fortune se disputèrent, dans la journée de Marengo, le triomphe de Bonaparte; car Mêlas acceptait les conditions les plus rigoureuses, quoiqu'il eût encore des forces aussi nombreuses que les nôtres , et que le Piémont lui ouvrit la caiiière d'une longue campagne de sièges. Maître de Gênes, ayant la mer et les montagnes pour appui , il pouvait soutenir longtemps la guerre , et peut-être forcer la France à une paix honorable pour l'Autriche ; mais après s'être vu enlever inopinément la >ictoire, il perdit aussi le courage de supporter la défaite.

Bonaparte s'occupa d'abord d'achever l'organisation de la république cisalpine et du Piémont , et de rendre à la France , mm des contiées vaincues , mais des nations amies et auxiliaiics. Il sentait que l'amitié des peuples était un plus sûr rempart que leur asservissement. Pressé de revenir à Paris, où le lappelaient l'ivresse des Français et les intérêts conquis à Marengo, il donna à Massêna le commandement de l'armée d'Italie, et à Suchet celui de la \ille

HISTOIUE JJE NATOLEOiN.

(le tJénes: digne récompense des importants services de ces deux généraux.

La maison d'Autriclie n'était i)as plus lieureuse sur le Danube que sur le Pô. MoreaUj après avoir pendant un mois tenu en échec le général Kray dans son camp retranché, devant Ulni, avait forcé le passage du Lech , s'était emparé d'Augsbourg , et trois jours s'étaient à peine écoulés depuis la convention d'Alexandrie, qu'il répondait à la victoire de Marengo par celle d'Hochstedt , qui rétablissait , après un siècle, la gloire de nos armes; le combat de Neubourg achevait d'ouvrir aux enseignes françaises le cœur de l'Allemagne. Dans la terrible mêlée qui rendit cette action si funeste à l'armée du général Kray, ces enseignes triomphantes se baissèrent avec respect et douleur sur le corps de La Tour d'Auvergne, de celui que , deux mois auparavant , Bonaparte avait proclamé le premier grenadier de France. La prise de Feldkirch compléta la belle campagne de Moreau , et , en assurant ses communications avec l'armée d'Italie, contraignit le général Kray à suivre, à Parsdorf, l'exemple de Mêlas. Les deux armistices préparèrent la fameuse paix de Lunévllle; mais il fallait encore l'acheter par de nouveaux combats en Allemagne et en Italie.

Avant d'arriver à Paris, le premier consul s'arrêta à Lyon, dont il ordonna de réparer les ruines et de relever les monuments. De retour dans la capitale , il y trouva un enthousiasme qui dut lui donner l'idée de tout ce qu'un grand génie favorisé par la gloire pouvait attendre d'un peuple aussi passionné. A la première nouvelle de la victoire de Marengo, Paris avait été subitement illuminé; un tel succès, aussi imprévu qu'immense , avait confondu dans une espèce de culte toutes les classes de la société , et semblait devoir produire la fusion de tous les partis ; mais aussi, [dès ce jour, tout le gouvernement, et malheureusement toute la patrie, furent dans un seul homme.

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