CHAPITRE XIX
1800— ISOI,
Miichine inlL'iiialc — It.iliiillc ilc UoImmiIiikIhii. — Tiiiilé de Luni'villc
Ei'iHS Mai'engo , les royalistes et les lévdliilioniiaires , pour qui la joie publique ("tait un outrage, prirent le caractère et le V rôle de deux sectes proscrites , à jamais irréconciliables, mais ayant le même ennemi, et conspirant séparément pour sa destruction. L'assassinat menaçait dans l'ombre celui qu'environnait tant d'éclat, et la vengeance l'offrait en sacrifice aux mânes irrités de la monarchie et de la République. La liainc des partis accueillit a\ec joie les mauvaises nouvelles, arrivées à Paiis le 20 juin, du commencement de la bataille de Marcngo, (jui avait été perdue jusqu'à cinq heures du soir. Mais les dépêches du 21 juin, expédiées, le soir, du champ de bataille, avaient soudainement détruit les projets des deux partis. La corncntion d'.Vlexandrie , provoquée par le général Mêlas malgré les imposantes ressouiccs dont il disposait encore, frappa d'abord de stupeur les hostilités de la capitale, comme les alliés belligérants de la maison d'Aulriclic.
HISTOIIIE liK NAPOLEON. |"1
(lepemlant ces liaiiics politi(iii('s, ddiil l'aiis ctiiil le priiiiipal tliciltic, ruieiil loin d'tMri' (U'-saniu-es par les transports de la France et réloiinenient de l'Europe; elles continuèrent dans le silence à tramer la perte du vainciueur. IMus ardents que les royalistes, les révolutionnaires ne virent que lassassinat pour atteindre celui ([ue la guerre s'obstinait à respecter. Au milieu de ces complots, le premier consul reçut les deux lettres suivantes du comte de Lille , par l'entremise du troisième consul Lelirun, à qui l'abbé de Montesquiou les avait remises :
AU UËKÉllAL BOXAPAKTE.
« Quelle que soit leur conduite apparente , des hommes tels que vous , Mon- '. sieur, n'inspirent jamais d'inquiétudes. Vous avez accepté une place émincnte, 'I et je vous en sais gré. Mieux que personne, vous avez ce qu'il faut de force " et de puissance pour faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la France « de ses propres fureurs, et vous aurez rempli le vœu de mon cœur. Rendez-lui « son roi , et les générations futures béniront votre mémoire. Vous serez trop « nécessaire à l'État , pour que je songe à acquitter seulement par des places H importantes la dette de mon agent et la mienne.
« Louis. »
u Depuis longtemps, général, vous devez savoir que mon estime vous est X acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance , marquez « votre place , fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes , je suis Français : « clément par caractère, je le serais encore par raison.
« Non, le vainqueur de Lodi , de Castiglione et d'Arcole, le conquérant de " l'Italie, ne peut pas préférer à la gloire une vaine célébrité. Cependant vous « perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France ; je « dis nous, parce que j'aurais besoin de Bonaparte pour cela, et qu'il ne le « pourrait pas sans moi.
« Général, l'Europe vous observe, la gloire attend, et je suis impatient de
» rendre la paix à mon pays.
« Louis. »
Il paraît (jue Honapaite n'avait pas répondu à la première lettre, qui semble plus ancienne; il répondit en ces termes a la seconde , le 7 septembre :
Il Paris, 20 fructidor an Tiii.
« .l'ai reçu, Monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses honnêtes ([ue « vous ni'v dites. Vous ne devez plus souhaiter votre retour en France : il vous « faudrait marcher sur cent mille cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et " au bonheur di- la France : l'hisloire vous en tiendra compte. Je ne suis \)i\s
172 lllSTOlKi: l)K NAl'OI.KON.
« insensible au malheur de voire famille. Je contribuerai avec plaisir à l'adoucir, « et à la tranquillité de votre retraite.
« Bonaparte. ••
Les mécontents, qui d'abord se chargèrent de la combinaison et de l'exécution d'une attaque contre la personne de Bonajjarte, étaient des démagogues désespérés, de ceux qui appelaient la journée du 9 thermidor un ciime national. L'un d'eux voulut se déguiser en gendarme et assassiner le premier consul à la Comédie-Française. Un autre, Joubert, ancien aide de camp de Henriot, devait, avec une vingtaine de complices, aller tuer Bonaparte à la Malraaison. Enfin une dernière conspiiation fut formée par le sculpteur Ceracclii et par Diana , tous deux Romains, par le peintre Topino Lebrun, par Demerville, parent et ancien secrétaire de Barrère au comité de salut public, et par Aréna , fière du député qui , le 19 brumaire, à Saint-Cloud , s'était montré l'adversaire déclaré du général Bonaparte. Leur plan était de poignarder le premier consul à l'Opéra, le 10 octobre, à une représentation des Horaces. Ces attentats, périlleux pour ceux qui les méditèrent, ne pouvaient atteindre qu'un seul homme. Mais un autre projet, d'une atrocité plus réfléchie et d'une puissance incalculable, était conçu, pendant cette époque d'une affreuse fermentation , par un ouvrier d'artillerie dans les ateliers de Meudon. Cet ouvrier, connu pour un fougueux démocrate, imagina une machine infernale , afin de faire sauter le premier consul ; il s'appelait Chevalier. Aidé d'un nommé Veyser, il construisit un baril incendiaire , qu'ils avaient le dessein de placer dans le palais consulaire. Heureusement il leur vint l'idée d'en faire l'essai derrière la Salpêtrière, et ils furent eux-mêmes si épouvantés du résultat , qu'ils renoncèrent momentanément à leur projet. Mais la police , avertie par cette détonation extraordinaire, se mit sur leurs traces, et l'on arrêta Chevalier tandis qu'il s'occupait à fabriquer une petite bombe destinée à être lancée dans la voiture du premier consul. Cette exécrable invention d'une machine infernale devait trouver des imitateurs deux mois plus tard dans une autre faction, qui, supérieure en lumières et en position sociale, le fut également en perversité.
Cependant le comte de Saint-Julien, dépêché de Marengo à Vienne par Bonaparte, pour proposer un tiaité de paix , était revenu , en déclarant que r.\utriche ne pouvait pour ce traité se séparer de la (irande-Bretagne, a\ec laquelle elle avait signé une convention de subsides peu de jours avant la bataille de Marengo. Mais, menacé par le vainqueur de Marengo, (jui ne voulait pas perdre dans la lenteur d'une double négociation le fruit de sa victoire, le comte de Saint-Julien se décida à signer les préliminaires , basés sur ceux du traité de Campo-Formio. Désavoué inmiédiatement par sa cour, à qui l'.Vnglelerre en faisait ])resque une loi , le négociateur Sainl-Julien fut conduit dans une forteresse en Transylvanie, pour avoir obéi aux instniclioiis de son gouvernement en signant des préliminaires avec la
France. L'or de r.Vngk'tene avait ptoduil ivtto soiulaiiie ivvolutioii. En conséquence, le pirniicr consul ordonna à Moreau et à Brune de ronipie l'arniislice, l'un en Allemagne, l'autre en Italie.
Forcée de reprendre les armes, l'Autriche appela au di'apeau toute sa population. Le commandement de l'armée autrichienne opposée à celle du général Moreau sur le Rhin, fut confié à l'archiduc Jean , dgé de dix-huit ans, qui remplaça le général Kray, sous la tutelle du général Lauer. Les avant-postes des deux armées se trouvaient entre l'Inn et l'Iser. Il fallait passer l'Inn pour atteindre l'archiduc. Ce piince, à la tête de cent vingt mille hommes, forma le projet d'envelopper l'armée française, bien inférieure en forces à la sienne, et marcha sur Hoheidinden , avec l'intention de livrer bataille dans la vaste plaine d'Anzing. Ce dessein fut bientôt pénétré par son habile adversaire, dont les manœuvres obligèrent l'archiduc à combattre sur un terrain moins vaste, et en l'isolant de toutcoopération avec l'armée du Tyrol. Ce fut au général Richepanse que Moreau confia le soin glorieux de décider la victoire. Ce général , encore à près de deux lieues du centre, reçut l'ordie de se mettre en route avec sa division , et d'assaillir les deriières de l'archiduc (puind on le verrait engagé dans les défilés et la forêt de Hohenlinden. L'exécution de cette mission périlleuse rencontra un puissant auxiliaire dans l'intrépidité du général Drouet, qu'une première attaque sépara, avec sa brigade, de la colonne de Richepanse, et qui tint l'ennemi en échec ; Richepanse s'élança dans la forêt avec la kS" demi-brigade, porta le désordre sur les derl'ières des Autrichiens, tandis que le général W'aller contenait leur cavalerie. Trois bataillons de grenadiers hongrois s'avancèrent en colonne serrée contre la troupe de Richepanse. « (lienadiers de la 4-8"^, s'écria-l-il , que dites-vous de ces (jens-là? — Us sont morts! » répondirent les grenadiers ; et ils remplirent leur parole dans le môme moment. En même temps le brave Ney culbutait l'ennemi dans Hohenlinden. A deux heures après midi , les Français étaient maîtres du champ de bataille. Onze mille prisonniers, cent pièces de canon, tombèrent en notre pouvoir. La victoire de ilolienlinden, qui conduisit .Moreau aux portes de Vieiuie, les i)rodiges de l'armée des Grisons aux ordres de Macdonald, qui passa le Splugen au milieu de l'hiver, en surmontant des obstacles non moins grands que ceux que Bonaparte lui-même avait eu à vaincre au Saint-Bernard, et les succès de Brune en Italie , ne laissèrent plus à l'empeieur d'Autriche d'autre parti que celui des négociations : il demanda une suspension d'armes pour traiter de la paix. Le grand objet politique de la France, l'exclusion de l'Angleterre, avait été rem])li.
Cei)endant les victoires qui désarmaient la maison d'Autriche prescpie aux portes de Vienne, loin de comprimer dans l'aris les ennemis du premier consul , armaient contre lui de nouveaux assassins. Le ^k décembre (3 nivôse) fut choisi , par des hommes de la bande de Georges Cadoudal, pour atteindre, par l'explosion d'une machine infernale, Bonaparte sur la route de l'Opéra, où la leprésen-