CHAPITRE XX
Conliiiualion de la guene avec l'Aiigleleiie. — Cniifédéralion du Nord — Mort de Paul l« — Flollille de Boulogne. — Concordai. — Pji\ d'.*miens. — .\mnislie des émigrés Légion d'Honneur. — Consulat à vie.
Il ne restait plus de la coalition que l'Angleterre , le Portugal sa colonie , et la Porte , qui depuis la guerre d'Egypte était devenue son satellite, pendant qu'une neulialité armée liait à la France le Nord de l'Europe, l'Espagne et l'Italie. En <leçà de l'Elbe, tout subissait le joug Î3s?-1 du traité de Lunéville. Victime de la défaite de l'.Vutriclie, L^ Corps Gi'rnianique a\aitété compris dans les sacrifices imposés à l'Empereur. Les Français possédaient ou occupaient toute l'Italie en deçà de l'Adige. Tous les princes de cette péninsule avaient perdu leur puissance; le souverain pontife conservait seul la sienne, à la condition de fermer ses ports aux Anglais.
Seule maîtresse de la mer, l'Angleterre se trouvait embarrassée de son emiiirr quand tous li s ports de l'Europe lui étaient interdits. Elle a\ait voulu rompre celle confi'ilcratioii ilii Nmil. (Dnclne à l'insti^ialion de la France, dans le mois
de décembre 1800, cnfre la Russie;, la Prusse, la Suède et le Danemark. Les bouches de l'Elbe, du AVeser et de l'Ems, furent fermées, le Hanovre envahi par la Prusse, Hambourg occupé par les Danois. Les chantiers et les ports de la Hollande, de la Russie , de la Suède et du Danemark , retentissaient d'immenses préparatifs. Trois armées russes se rassemblaient en Lithuanie. Paul I", allié et ami de Bonaparte depuis le renvoi des prisonniers moscovites, était devenu le chef de tous les pavillons du Nord contre le droit de visite. Ses forces maritimes consistaient en quatre-vingt-sept vaisseaux de ligne et quarante frégates. Celles de la Suède en dix-huit bâtiments de haut bord et quatorze frégates; quant à la France, elle avait cinquante-cinq vaisseaux de ligne et quarante-trois frégates; elle disposait en outre de la marine hollandaise, espagnole et napolitaine. Jamais armement plus formidable ne se réunit contre la puissance anglaise. Les côtes du Nord se hérissèrent de batteries.
Si le concert des trois puissances de la Baltique eût été en raison de leurs forces, le pavillon anglais n'aurait pas osé s'y montrer. Mais on sut assez exactement à Londres le véritable état des choses, pour que Nelson ne balançât point à aller défier avec vingt vaisseaux de guerre les cent quatre-vingt-seize bâtiments de la coalition, qu'il savait bien n'être point rassemblés. Une flotte anglaise, ayant à bord un ambassadeur, mit à la voile d'Yarmouth. Elle se fit précéder par des propositions si humiliantes, que le négociateur chargé de les présenter au gouvernement danois reçut ses passe-ports pour toute réponse. Les Anglais fianchirent le Sund en trois heures, et le soir ils jetèrent l'ancre devant la lade de Copenhague. La ville put compter le nombre des vaisseaux qui allaient la foudroyer. Elle se voyait réduite à se défendre seule; car, par une déplorable fatalité, la flotte suédoise ne devait appareiller que le lendemain , et les flottes russes étaient trop éloignées. Cependant , servies avec la plus grande vigueur, les batteries de terre et de mer des Danois, fortes de neuf cents pièces, portèrent un tel ravage dans la flotte britannique, que l'amiral Parker donnait déjà le signal de la retraite; quand Nelson , le séide de la politique de Pitt , recommença le combat. Le sort de la flotte danoise fut accompli. Cette terrible bataille dura quatre heures. Les Anglais eurent à regretter environ mille hommes, et les Danois le double. H n'y avait que six mille hommes de troupes à Copenhague, et dix vieux vaisseaux embossés. Un armistice de cent jours mit fin à celte lutte inégale.
Les engagements de Paul l" avec Bonaparte contre l'Angleterre n'étaient point circonscrits dans l'enceinte de la Baltique. Mais un horrible attentat était venu au secours de la fortune britannique : dans la nuit du 21 mars 1801 , Paul I" trouva des assassins au sein même de son palais. Malgré une défense héro'i'que, ce prince périt de la manière la plus barbare par les mains les plus nobles de son empire. Après ce crime, qui préservait peut-être l'Angleterre de sa ruine, on lut dans le Moniteur de France : » Paul I" est mort dans lu nuit du 23 au 2ît mars. L'escadre iinf//((ise n pisse" le Sund le 'W. I.'hislnire nous apprendra /-.« rapports qui peuvent
exister entre ces deux événements. » A Pétersbourg on publia que l'empereur avail été frappé d'apoplexie !!.'
La mort de Paul I" brisa la coalition du Nord. Aussitôt après, son Gis, Alexandre se hâta d'abjurer la conduite de son père, et, par un traité de commerce conclu la mémo année, il reconnut ce droit de visite contre lequel l'honneur des nations venait de s'armer. Le Danemark, la Prusse et la Suède, durent accéder à ce traité que la force leur imposa. Hambourg fut évacué par les Danois, le Hanovre par les Prussiens , et tout le littoral du nord de l'Europe rendu aux Anglais. Ainsi furent anéanties les espérances dos neutres, dont les chefs du plus puissant empire et de la plus grande république du monde avaient pris la défense.
Le Portugal , allié de la Grande-Bretagne au commencement de cette année , restait soûl ouvert par terre à l'invasion. C'était l'unique point du continent pa)' où Bonaparte pût atteindre désormais la puissance anglaise. Dans le but de compléter le blocus général qui alors entourait l'Europe, il résolut d'employer l'Espagne à ses desseins contre la cour de Lisbonne. Il avait chfirgé son frère Lucien d'aller, en qualité d'ambassadeur, négocier à Madrid l'envahissement du Portugal par les troupes espagnoles et les troupes françaises combinées, démarche que précéda une proposition au cabinet de Lisbonne, de faire la paix sous la condition do renoncera l'union britannique, de fermer ses ports à l'Angleterre, Cette proposition avait été rejetée par le prince régent, qui espérait qu'un pareil refus lui permettrait de compter sur les secours du gouvernement auquel il se sacrifiait. Mais en Angleterre , où l'on consulte plus encore l'intérêt que l'honneur national, il fut décidé que les préparatifs qu'on serait obligé de faire pour sauver le Portugal, couvriraient une dépense plus utile. En effet, les vaisseaux stationnés pour la défense de ce royaume se dirigèrent vers l'Egypte, et la plus grande partie des forces anglaises s'embarqua à Lisbonne mémo pour cette nouvelle destination. Ainsi lo Portugal tomba tout à coup , par rapport à l'Angleterre, dans la même position où se trouvait au même moment le Danemark par rapport à la Suède, et il se vit aussi abandonné.
Le premier consul avait intéressé à la coopération de l'Espagne l'amour-propre du prince de la Paix , favori tout-puissant auquel obéissaient le roi , la reine et la nation, et plusieurs divisions françaises furent rassemblées à Bordeaux , pour se réunira une armée de quarante mille Espagnols. Le titre de généralissime séduisit Godoy . Toutefois le premier consul ne voulut point courir les chances d'une confiance entière dans les talents militaires du généralissime; il traça lui-même le plan de la campagne : mais pour mieux en assurer l'exécution , il chargea le général Gouvioii Saint-Cyr daller prendre à Madrid la direction de cette guerre, et donna à son beau-frère, lo général Leclerc, l'armée d'invasion des Pyrénées. Cependant, malgré ces précautions, l'ardeur belliqueuse du prince de la Paix lui échappa. In corps de quinze mille Portugais s'étant porté en avant, Par-
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iiiL'c espagnole iniircha sui' rmiicnii. Iji peu de jours celte armée, n'éprouvant aucune résistance, acheva paisiblement l'occupatinn de deux ou trois provinces. Uaiiscct état de choses, la cour de Lisbonne crut pou\oic conjurer l'orage dont les Français la menaçaient, par l'abandon à l' Espagne de la forteresse d'(Jlivcnza el de son territoire, et en lui payant une somme de trente millions. La fermeture des ports et de toutes les possessions portugaises aux navires anglais fut également consentie.
Cependant le continent, lassé de ses sacrifices, soupirait après le repos, et ne voulait plus prendre part à la lutte entre l'Angleterre et Bonaparte. Déjà môme celui-ci ne se souciait plus de populariser la révolution dans les pays étrangers. Devenu de fait le maître de la France , après en avoir été le libérateur, il marchait vers la domination absolue à la tête de la masse de la nation , et il sentit que les temps approchaient où il devait lui révéler hautement les secrets de sa politique. Les empiétements du pouvoir échappaient aux Français, éblouis par tant d'éclat ; ils étaient peut-être moins éclairés déjà sur les véritables intérêts de la liberté que les Français de 1789, qui l'avaient si unanimement et si généreusement saluée à son berceau. Aussi Bonaparte, dont la prudence égalait la force, jugea-t-il nécessaire de s'attachei- encore la faveur publique par un bienfait qui favorisât toutes les classes, c'est-à-dire par la paix générale. Plusieurs symptômes annonçaient que la guerre couvrait la possibilité d'un arrangement. Malgré le traité de Lunéville, l'ambassadeur de France, Otto, avait été retenu à Londres sous différents prétextes ; le ministère de Pitt, qui le premier avait combattu la révolution française, venait de disparaître de la scène politique. Sa retraite était une grande révolution dans les conseils de l'Angleterre ; car Pitt, tant par ses antécédents que par l'opiniâtreté de sa haine contre la France, et particulièrement contre la personne de Bonaparte, formait à lui seul un obstacle insurmontable à toute conciliation. Cependant, malgré ce nouvel état de choses, les hostilités maritimes, à défaut des hostilités continentales, se poursuivaient sur les deux rivages de la Manche avec la plus extrême vigueur.
Ce grand duel semblait interminable en raison des griefs des deux partis : l'un ne reconnaissait pas même l'état pulilique du gouvernement français; l'autre, la souveraineté des mers dont son rival était en possession. L'Angleterre comptait alors cent trente mille marins, et sept cent quatre-vingts bâtiments de guerre bloquaient les ports de la France et de ses alliés. Resté seul armé contre ce terrible adversaire, Bonaparte trouva dans l'énergie de son caractère et dans celle de la nation d'immenses ressources. Tous les points vulnérables des eûtes de l'Océan se couvrirent de batteries et de redoutes, depuis l'embouchure de la Garonne jusqu'à celle de l'Escaut. Lue armée formidable défendait toutes ces positions. Les lignes télégraphiques furent multipliées de Paris à Boulogne, qui, placé en face de l'ennemi, s'offrait comme le port naturel de rexi)édition projetée, dont le comniandemenl fut confié au vice-amirni Latouclie-Tréville. La persévérance et
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l'intrépidité ti'iompiièrent à la fin de tous les obstacles de l'étroit blocus (|ui ceignait la France. Les flottilles construites sur les rivières arri\èrent successivement, sous la protection des batteries des côtes, au rendez-vous de Boulogne. Plusieurs actions entre les chaloupes françaises et les croisières anglaises donnèrent de la valeur à cette nouvelle lutte, et inquiétèrent souvent ce mépris hautain que le cabinet britamii(iue affichait contre elle.
J)i\-huit mois s'étaient écoulés depuis le retour de Bonaparte en France. En quittant l'Egypte, il avait promis des secours à l'armée qu'il laissait dans ce pays; mais tant d'événements imi)ortants ne lui avaient pas permis de réaliser ses promesses. L'armée expéditioimaire, malheureuse sousMenou, suci^esseur du vainqueur d'Héliopolis, désespérait à la fois de se maintenir en Egypte et de revoir le ciel de la France. Averti tout à coup qu'une flotte anglaise, sous la conduite de sir yVbercromby se rassemblait aux Baléares, poui' coopérer avc(' une nouvelle armée turque à la délivrance de l'Egypte, le premier consul conçut l'audacieux dessein de prévenir cette réunion foi'midable, et d'envoyer égalemcnl une armée à la défense du Nil. Le mystère impénétrable qui enveloppait le projet de cette expédition devait aussi en couvrir l'exécution. Le contre-amiral Gantheaume, qui avait ramené Bonaparte , fit voile de Brest avec sept vaisseaux et deux frégates ' portant cinq mille honuiies de débarquement. Cette escadre fut bientôt signalée ; mais l'amiral llarway prit le change sur son but, tant il lui parut hors de toute prudence que les Français osassent avec si peu de forces tenter la navigation de la Méditerranée, et il envoya à leur poursuite une division dans les parages de l'Ouest. Tandis que cette division gouvernait sur les Antilles , Gantheaume franchissait le détroit de Gibraltar ; par cela seul, sa destination était connue. Chassé par l'escadre de la Manche , il fut forcé de relâcher à Toulon après avoir enlevé une frégate à l'ennemi. Bioipié dans ce port , Gantheaume reçut l'ordre de se remettre en mer et de débarquer ses cinq mille hommes en Egypte. Il réussit à ti'omper encore la vigilance des Anglais; mais la contagion se mit <à son bord, et il dut se séparer de trois de ses vaisseaux. Avec le reste, il parvint en vue des côtes de l'Egypte, quand, au moment d'effectuer son débarquement, il se vit assailli et forcé d'accepter le combat; il fut trop heureux d'échapper à la flotte anglaise, forte de quarante voiles, et de rentrer à Toulon après avoir capturé un vaisseau et une corvette. Ainsi sur les mers la fortune trahisait décidément Bonaparte, et l'Egypte espéra vainement des secours. Le général Abeicromby débarqua à Aboukir une armée de vingt-quatre mille hommes, combinée avec celle du grand vizir, qui viîtiait de la Syrie, et les troupes que le généial Baird amenait de l'Inde par Suez. Après plusieurs défaites, l'inhabile et présomptueux Menou perdit la bataille d'Alexandrie, où périt le général en chef anglais, et, le 30 août, il signa dans cette ville une capitulation en vertu de laquelle vingt mille de nos soldats, les deux tiers de l'armée expéditionnaire, revirent bi<'ntôt la France sur des bâtiments étrangers.
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Cependiiiit les hostilités contiiiuaicnt, et ramiral Nelson, qui a\iiit rcru l'ordre d'aller brùlei' la flottille de Houlogiie, s'était présenté devant ce port avec trente vaisseaux et un grand nombre de brûlots, de bombardes et de canonnières. Battu par le feu de la flottille et celui des batteries de la côte, Nelson fut forcé d'aller se réparer .i Deal et à Margate. Dix jours après, il reparut avec soixante-dix voiles, résolu de détruire d'un seul coup toute l'armée navale qui restait à la France. Il profita de la nuit pour surprendre le port et la flotte; mais cette fois encore, il fut obligé de s'éloigner. Peu de jours avant que Nelson eût tenté d'incendier Boulogne, le diplomate fran(;ais Otto remettait au ministère britannique une note, dictée à la fois par la plus honorable modération et par la plus saine politique : « Le gouvernement français ne veut rien oublier de ce qui peut mener à « la paix générale, parce qu'elle est à la fois dans l'intérêt de l'humanité et dans '( celui des alliés. C'est au roi d'Angleterre à calculer si elle est également dans « l'intérêt de sa politique, de son commerce, de sa nation; et si cela est, une « île éloignée (Malte) de plus ou de moins ne peut être une raison suffisante pour i( prolonger le malheur du monde... La question se divise en trois points : la « Méditerranée, les Indes, l'.Vmérique. L'Egypte sera restituée à la Porte; la « république des Sepl-Iles est reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la " Méditerranée occupés par la France seront restitués au roi de Naples et au « pape ; Mahon sera rendu à l'Espagne ; Malte sera restitué à l'Ordre, et si le roi « d'Angleterre juge conforme à ses intérêts, comme puissance prépondérante sur (( les mers, d'en raser les fortifications, cette clause sera admise. Aux Indes, «l'Angleterre gardera Ceyian... Les autres établissements seront restitués aux « alliés, y compris le Cap de Bonne-Espérance. En Amérique, tout sera restitué « aux anciens possesseurs; le roi d'Angleterre est déjà si puissant dans cette partie « du monde, qu'exiger davantage, c'est, maître absolu de l'Inde, vouloir l'être « encore de l'Amérique. Le Portugal sera conservé dans toute son intégrité. « Voilà les conditions que le gouvernement français est prêt à signer... »
Cette paix si désirée, et qui semblait alors si loin de la pensée des deux pays, ou plutôt de leurs gouvernements, eut tout à coup un précurseur dont l'apparence inattendue vint étonner également la France philosophe et l'Europe catholique ; je veux parler du Concordat avec la cour de Kome. La conversion de Bonaparte parut brusque : toutefois elle était bien plus sincère qu'on ne le soupçonnait alors. Aussi resta-t-on frappé de stupeur à cette nouvelle, comme à l'aspect d'un phénomène dont les souvenirs contemporains , et surtout douze années de révolution , laissaient à peine entre^oir quelque trace. Les deux tiers de la population active de la France manquaient totalement de point de départ pour cette espèce de traité, qu'ils devaient regarder comme une étrange innovation. Bonaparte préludait ainsi , par le rappel de la noblesse ecclésiastique, à celui d'une autre exception sociale. L'autel préparait le trône et réconciliait le premier magistrat de la république française avec les princes des monarchies européennes , qu'il devait
imiter bientt'kt. Ce Coiuordnt donnait aux étrangers un gage soleiuiel du retour de la France à une partie de son ancienne discipline. C'était un manifeste contre la Révolution, et, dans la disposition générale des esprits à cette époque, il eut, de la part de Bonaparte, le caractère d'une véritable abjuration. Cependant, comme il formait plutôt un acte de politique envers la nation fran^'aise qu'un acte de soumission à la cour de Rome, on maintint les libertés de l'Église gallicane dans toute leur vigueur. Le premier consul ne désirait acquérir qu'un allié de plus dans le chef qu'il rendait à l'église de France, subitement ressuscitée. Il avait aussi calculé sans doute que le Concordat lui attacherait une grande paitie des familles de l'ancienne monarchie, et lui assurerait sur une partie de la population une puissance nouvelle. L'cruvre du Concordat resta personnelle au premier consul , et ce ne fut pas le moindre témoignage de sa puissance. Le Concordat terminait l'ère de la Révolution , et imposait aux cabinets étrangers une sorte de respect pour la loi du vainqueur, que le souverain pontife venait de consacrer par son alliance. Le pape, voulant lui-même imprimer un grand éclat au traité qui en résultait, envoya à Paris le cardinal Gonsaivi, son premier ministre, accompagné du cardinal Caprara et de l'évèque de (îénes.
Le premier consul sut encore mettre à prolit un article du traité de Lunéville relatif aux ré|)ubliques batave, cisalpine, ligurienne et helvétique; il avait conçu le dessein de transformer la république française en métropole. Aussi se hàta-t-il de profiter de l'ascendant que venaient de lui donner les préliminaires de paix avec l'Angleterre pour donner à ces républiques des institutions conformes au vaste système d'unité qu'il avait conçu. La nouvelle constitution hollandaise fut modifiée et acceptée sans difficulté, ainsi que celle de Gènes; celle de la république cisalpine s'effectua avec plus d'éclat ; quatre cent cinquante notables italiens vinrent à Lyon , où se rendit le premier consul. Dans une séance solennelle, il fit part à l'assemblée des changements que leur constitution allait subir, et termina en se réservant la grande pensée des affaires de la république, qui changea son nom de cisalpine en celui de république italienne. En Suisse, la modification offrit d'abord plus de résistance, et la guerre, un moment, éclata entre les fédéralistes et les unitaires. Mais cinq députés de chaque parti furent mandés à Paris, et vinrent débattre, en présence du premier consul, les intérêts de leur pays. In acte de médiation qui en fut la suite, mit fin à ces divisions intestines, et jamais pays ne fut plus heureux que la Suisse, sous la médiation de Bonaparte.
Enfin , le grand événement politique que la république n'avait jamais pu produire malgré ses victoires, et qui légitimait à lui seul la fortune de cet homme extraordinaire, eut lieu, le 25 mars 1802. l'aii'! entendit proclamer le traité de paix d'.\miens, entre la république française, l'Espagne, la république batave et l'Angleterre. Ce traité, qui décidait la grande question de la liberté des mers, que le Nord avait perdue depuis la mort de Paul I", restituait h la France et à
ses alliés toutes les possessions conquises par les Anglais, excepté la Trinité et Ceylan. Le Cap de Bonne-Espérance retournait à la république batave; l'île de .Mall(!, déclarée indépendante, rentrait sous la puissance de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; on remettait l'Egypte à la Porte Ottomane, dont les possessions étaient garanties : celles du Portugal l'étaient également. L'État romain et le royaume de Naples de\ aient être évacués par les Français, ainsi (pie tous les ports de la Méditerranée et de l'Adriatique qu'occupaient les Anglais. Il est impossible de décrire l'enthousiasme produit par le traité avec l'Angleterre, et la reconnaissance que tout le monde vouait alors au premier consul. Cet heureux événement ouvrit les portes de la France aux Anglais , qui y vinrent en foule pour voir le grand homme dont la renommée remplissait le monde entier. Les bienfaits de son administration le rendaient encore plus cher à la France que ses victoires ne l'avaient rendu grand.
Déjà le maître du premier peuple du monde par sa gloire militaire, il \oulut que ce peuple devînt aussi le premier par sa gloire civile. Aussi, le -i mars , un arrêté consulaire chargea l'Institut national de tracer un tableau général des progrès et de l'état des sciences, des lettres et des arts, depuis 1789 jusqu'en 1801. Ce tableau devait en outre indi(iuer les découvertes d'une application utile à l'administration publique, spécifier les secours et les encouragements nécessaires aux sciences, aux lettres et aux arts, et désigner le perfectionnement dont seraient susceptibles les méthodes employées dans les ditîérentes branches de l'enseignement. L'instruction publique, confiée au célèbre Fourcroy, reçut une nouvelle organisation : on donna des écoles primaires et secondaires aux communes; on établit dans toutes les grandes villes des lycées et des écoles spéciales aux frais de l'État; un sénatus-consulte, que ne désavouerait pas le gouvernement le plus libéral, accorda les droits de citoyen français, après une année de domicile, à tout étranger qui, dans l'espace des cinq années suivantes, aui'ait bien mérité de la République par d'importants services, soit l'importation d'une découverte ou d'une industrie utile, soit la création d'un grand établissement. Enfin , le premier consul ordonna la formation de chambres de commerce dans les principales villes de la république, et celle d'un conseil général de commerce à Paris. Une mesure réparatrice vint s'ajouter à tant de bienfaits : l'amnistie des émigrés fut proclamée. Gntce aux dispositions favorables de cet acte politique, qui allait jusqu'à rendre aux anciens proscrits leurs biens encore invendus, l'émigration se. réconcilia , non avec la Hévolution, qui s'éteignait, mais avec Ponaparte, qui s'élevait, t'ne loi en date du 19 mai instituait l'ordre de la Légion-d'Honneur, qui alliiit devenir le mobile et la récompense de tous les services rendus à l'Élat.
Plus la France avait de prosi)érilé et de repos, plus elle désirait en voir assurer la duice. La raison publique attribuait justement le boidieur général au gouverneincnl de l'onaparte. L'opinion se proiiouiail pour (|u'il fùl mainlcuu au pou-
HISTUIKE DE NAPOLÉON.
voir le plus longtemps possible. Le Sénat , oliéissant à ce vœu, prolongea de dix années au delà des dix premières années fixées par la constitution, la durée du consulat conféré à Bonaparte. Il répondit au message du Sénat :
« Le suffrage du peuple m'a investi de la suprême magistrature. Je ne me croi- .< rais pas assuré de sa confiance, si l'acte qui m'y retiendrait n'était encore sanc- « tienne par son suffrage.
« Dans les trois années qui viennent de s'écouler, la fortune a souri à la répu- M blique ; mais la fortune est inconstante : et combien d'hommes qu'elle avait « comblés de ses faveurs ont vécu trop de quelques années !
« L'intérêt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir marqué « le terme de ma vie publique au moment où la paix du monde est proclamée. K Mais la gloire et le bonheur du citoyen doivent se taire quand l'intéiêt de l'État '( et la bienveillance publique l'appellent.
« Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice; je le ferai , si le vœu « du peuple me commande ce que votre suiïragc autorise. »
Le Sénat n'avait voté qu'un consulat de dix aimées. La question soumise au vote populaire fut plus complète : Pdipo/éoii Bonapuiie sera-i-il consul à vie? Tous les citoyens jouissant des droits politiques (et le nombre alors en était grand) furent appelés à faire connaître leur opinion par la voie de registres ouverts dans les municipalités. Trois millions cinq cent soixante-dix- sept mille deux cent cinquante-neuf citoyens prirent part à l'élection. C'est la masse la plus grande d'électeurs qui ait jamais été chargée de décider une question. Dans le nombre, huit mille trois cent soixante-quatorze se prononcèient contre, et trois millions cinq cent soixante-huit mille huit cent quatre-vingt-cinq pour : imposante majorité où il était impossible de ne pas reconnaître l'expression des vœux et des besoins populaires.